ARTS & CULTURES

Habiter le monde est le défi de notre époque

habiter le monde
Il existe encore sur notre planète des habitats insolites des plus variés : des maisons de terre bâties sur un désert de sel aux confins de l’Altiplano bolivien, des jardins-potagers entre deux immeubles à la Havane ou encore une base scientifique située à l’extrême nord de la planète … Habiter le monde c'est appréhender la façon dont les lieux expriment nos modes de vie, et notre présence au monde. Un vrai défi qui constitue  le thème d'une série-documentaire diffusée par ARTE en février prochain. 
 
Repenser notre présence au monde est le défi de notre époque. Habiter le monde, c’est se concevoir comme appartenant à un espace plus large que son groupe ethnique, sa nation... c’est pleinement habiter les histoires et les richesses des cultures plurielles de l’humanité. »  Felwine Sarr (1)

Habiter est le propre de l’homme mais que signifie habiter le monde ?

Habiter serait non pas un état de fait, mais un verbe, une manière de faire de la place pour exister, où que ce soit, pour quelque durée que ce soit. Mais alors que reste-t-il du monde si celui-ci n’existe qu’à l’image de l’individu qui peut partout être chez lui ?
A l’inverse, peut-on aller jusqu’à dire que le monde n’advient que dès lors que l’homme ne se contente plus d’habiter, mais tente de cohabiter, ce qui ne pose plus tant la question de l’être au monde que celle, décisive, de savoir que faire du monde ?
« Habiter » chez Hannah Arendt ne traduit pas à première vue des considérations architecturales, urbanistiques ou géographiques, mais est entendu dans un sens proche de celui utilisé par Heidegger pour décrire une certaine présence au monde.  
Inspiré de la philosophie pragmatique et de la sociologie, « habiter » dépasse le strict cadre de l’individu, en intégrant les groupes. « Habiter, c’est cohabiter » et « comment être soi parmi les autres », selon Olivier Lazzarotti, géographe, professeur à l’Université Jules-Verne.
On trouve, dans le travail de Lazzarotti, deux usages du verbe habiter : « habiter », est l’activité de l’homme sur un espace approprié, c’est être actif, mobile, migrant à travers les différents espaces du monde. Mais « habiter » est aussi un concept qui ouvre aux particularités identitaires et culturelles de l’homme à travers l’espace habité. En reconnaissant ces deux interprétations possibles de l’« habiter », Olivier Lazzarotti invente une géographie ouverte à la pluridisciplinarité qui trouve peut-être ses plus fécondes réalisations dans les travaux de Marc Abélès (2), d’Arjun Appadurai (3) et de Michel Agier (4), ou encore dans les recherches en littérature de Franco Moretti (5). Mais c’est d’abord en reprenant le concept d’« espace vécu » d’Armand Frémont (6) qu’il élabore son analyse du verbe « habiter » : les groupes humains habitent le monde selon différentes modalités, par les manifestations, les discours, les aménagements, les mobilités, etc. Il emprunte aussi « l’existentialisme » de Sartre afin de rappeler que l’homme se définit (existe donc) par son mouvement dans le monde.
 

Une invitation au voyage

La nouvelle série documentaire « Habiter le monde » sur ARTE nous entraîne ainsi vers dix nouvelles destinations. Dès le lundi 4 février, Philippe Simay, philosophe voyageur, revient pour une deuxième saison de la série documentaire Habiter le monde. Il nous emmène vers la découverte des habitats les plus insolites et les plus variés de la planète. Habiter le monde est une invitation au voyage et à la découverte de personnages et d’habitats inoubliables, mais aussi à la réflexion : comment l’homme s’approprie-t-il l’espace pour vivre en sécurité et en harmonie avec son environnement ?
 
Pour Philippe Simay, cette deuxième saison interroge davantage la manière dont on partage l’espace et ses ressources  entre êtres humains, mais aussi avec les espèces animales et végétales, alors que dans la première saison, il s’agissait surtout de montrer que le fait d’habiter signifie plus que se loger, que l’architecture raconte nos modes de vie et notre relation au monde. Ce qui ne change pas, c’est sa passion des rencontres et l’envie de découvrir des habitats singuliers, des façons particulières de s’adapter aux contraintes de l’environnement. Des maisons-mobiles du Chili aux forteresses de terre au Togo, chaque épisode explore une thématique.
Du 4 au 15 février 2019, du lundi au vendredi à 17h35 - Et en replay pendant 7 jours.
 
Programmation :
 
Lundi 4 février 2019 : Chili - L’île de Chiloe, le savoir-faire du bois  / Réalisation : Matthieu Maillet
L’archipel de Chiloé, situé au sud du Chili, est composé de 44 îles où vivent 150 000 personnes. Les habitants ont su profiter des grandes forêts primaires de l’archipel pour développer un savoir-faire technique exceptionnel autour du bois. Philippe Simay est accueilli par Armando qui lui fait découvrir la culture chilote. Ici, les habitants vivent à travers un système solidaire et collectif : la minga. Philippe est invité à participer à une cérémonie de cette pratique traditionnelle. Au fil du rituel, il découvre que sur l’archipel, l’habitat est un symbole d’union et de générosité qui relie toute la communauté.
 
Mardi 5 février 2019 : Cuba - La Havane, ville potager / Réalisation : David Perrier
Au cœur de la Havane, se trouvent des organopónicos, ou jardins-potagers. Créés dans l’urgence pour pallier les pénuries alimentaires cubaines suite à l’effondrement de l’URSS, ces espaces verts constituent aujourd’hui un modèle d’agriculture urbaine biologique. Avec eux, les Cubains ont inventé une nouvelle manière de vivre la ville : sur les toits, les balcons, entre les immeubles, les surfaces cultivables s’improvisent sous toutes les formes. Accueilli par Dario et Lisy, Philippe découvre un savoir-faire qui se transmet d’une génération à l’autre. Ici, cultiver, c’est aussi apprendre à habiter ensemble.
 
Mercredi 6 février 2019 : Togo – Les takientas, forteresses de terre Réalisation : Jacques Offre
Au Togo, le peuple des Batâmmaribas, une des minorités ethniques du pays, habite dans des takienta, de curieuses maisons semblables à des petites forteresses de terre. À la fois fonctionnelles et symboliques, domestiques et religieuses, elles incarnent la vision du monde des Batâmmaribas et permettent à chaque individu de trouver sa place au sein de la communauté. Pensée autour de l’équité, de la convivialité et du partage, chaque takienta est construite en famille, avec des matériaux naturels empruntés au paysage et recyclés. Ainsi se transmettent les traditions et les croyances. Philippe Simay rencontre Kuyenpani, qui lui fait découvrir cette architecture unique en Afrique.
 
Jeudi 7 février 2019 : Népal - Lo Manthang, sur le toit du monde / Réalisation : Jacques Offre
À plus de 4000 mètres d’altitude au Népal, dans la région du Mustang, se trouve Lo Manthang, une étonnante cité fortifiée. C’est là que vivent les Lopas. Malgré l’altitude, le froid extrême et les vents violents, ils sont environ 800 à y habiter à l’année. Si cette citée, fondée au XVe siècle, résiste au temps malgré son isolement, c’est que son architecture va de pair avec un mode de vie en communauté, où l’on partage les rares ressources. À l’intérieur de l’enceinte, les murs d’argiles et les temples bouddhistes sont restaurés par les habitants du village. Aux côtés de Karma, qui a toujours vécu à Lo Manthang, Philippe Simay découvre cette cité himalayenne perdue, centre de la vie religieuse et spirituelle des Lopas.
 
Vendredi 8 février 2019 : Rio de Janeiro, l’autre visage des favelas / Réalisation : David Perrier
Rio compte près de 700 favelas, lesquelles ont été longtemps associées à la violence et au trafic de drogue. Mais aujourd’hui, ces bidonvilles connaissent un renouveau : de plus en plus de personnes s’y intéressent, tandis que les habitants multiplient les initiatives pour en améliorer le quotidien et l’image. Gisele et Mauricio guident Philippe entre les ruelles étroites et les barrocos. Ici, l’habitat en perpétuel mouvement n’obéit à aucune règle et exprime toute la créativité de ceux qui s’y sont installés. Dépassant les logements temporaires, ces lieux de vie communautaires ont inventé une culture unique et métissée.

Entretien avec Philippe Simay

Pourquoi apprendre à partager l’espace est-il aujourd’hui fondamental ?
PS : C’est la condition sine qua non pour rendre la terre durablement habitable. Confrontés à la problématique des migrations, nous sommes de plus en plus nombreux pour une place qui n’est plus garantie. Nos modes d’habitat, notamment en Europe et aux États-Unis, produisent des effets dévastateurs sur la biodiversité, lesquels se répercutent à l’autre bout du monde, comme en Afrique ou au pôle Nord. Il est urgent de sortir de notre vision anthropocentrique et de repenser notre position dans la biosphère. Cette deuxième saison montre justement que certaines sociétés ont développé des cultures de l’habitat et une intelligence avec la nature plus riches que les nôtres. J’espère donner quelques pistes pour réinventer notre rapport à l’espace, qui ne doit plus être seulement une ressource exploitable et transformable, mais un souci partagé.
 
Quelles étapes vous ont le plus marqué ?
PS : J’ai été impressionné par le degré d’exigence que s’imposent les scientifiques du centre de recherche de Ny-Alesund*, au Spitzberg. Hyperconsciencieux, ils réfléchissent à l’impact environnemental du plus infime de leurs gestes. Je retiendrai également la solidarité et le courage dont font preuve les habitants des favelas de Rio de Janeiro. La précarité n’empêche pas, bien au contraire, d’avoir conscience de la nécessité de partager. Nous ne pouvons qu’être admiratifs face à ceux qui, tout en luttant pour leur survie, font des gestes significatifs pour les autres ou pour la planète.
 
Quels sont vos prochains projets ?
PS : Un livre d’accompagnement de la série, coédité par ARTE Éditions et Actes Sud, est prévu pour le mois d’avril 2019. Il développera des réflexions que je n’ai pas eu le loisir d’approfondir dans la série. Je souhaite également prolonger mon approche sociale de l’écologie dans mes enseignements à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris Belleville mais aussi auprès d’un plus large public.
Propos recueillis par Clara Le Quellec
 
 
(1) « Habiter le monde – Essai de politique relationnelle » de Felwine Sarr – Edition Mémoire d’encrier / Collection Cadastres, 2017
(2) Marc Abélès, Anthropologie de la globalisation, Paris, Payot, 2008. Compte rendu de Boris-Mathieu Pétricethnographiques.org, 21 septembre 2009 : http://www.ethnographiques.org/2009/Petric.
(3) Arjun Appadurai, Condition de l’homme global, Paris, Payot, Essais Payot, 2013. Compte rendu de Christian Ruby, « Aspirations et politique de l'espoir », Nonfiction.fr, 28 novembre 2013 : http://www.nonfiction.fr/article-6810-p2-aspirations_et_politique_de_lespoir.htm.
(4) Michel Agier, La condition cosmopolite. L'anthropologie à l'épreuve du piège identitaire, Paris, La Découverte, coll. « Sciences humaines », 2013. Compte rendu de Rachid Id Yassine pour Lectures : http://lectures.revues.org/11258
(5)Franco Moretti, Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature, Paris, Les Prairies ordinaires, Collection penser/croiser, 2008 [2005], compte rendu de Jean-Christophe Valtat, « Le texte comme territoire », Nonfiction.fr, 29 mai 2008 : http://www.nonfiction.fr/article-1141-le_texte_comme_territoire.htm
(6) Armand Frémont, La région, espace vécu, Paris, Flammarion, 1977.
 

 

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