UP' Magazine L'innovation pour défi

chaos

Le macronisme serait-il une harmonique du désordre ?

Le nouveau président, son nouveau gouvernement, sa nouvelle assemblée, attirent tous les regards et chacun tente de cerner de quoi est fait ce qu’il faudra bien appeler le macronisme. L’innovation politique semble réelle et en interloque beaucoup. Que penser de cette présidence dite « jupitérienne », de cette manie du « en même temps », de ce charivari implacable qui volatilise le paysage politique, de la question de la représentation nationale révolutionnée par la disparition du code binaire droite/gauche qui semblait éternel ? Quelle philosophie sous-tend la nouvelle politique dans un monde chaotique ? Comment gouverner une société qui était perçue comme ingouvernable, tissée de contradictions et d’intérêts divergents ? Et si Emmanuel Macron était en train d’inventer une nouvelle voie dans le gouvernement des sociétés complexes ?
 
Les sociétés contemporaines sont frappées d’un caractère particulier : leur centre de décision unique, l’État, s’est progressivement trouvé placé en compétition au sein d’un espace multidimensionnel et polycentrique. Moins connu que des théoriciens libéraux comme Hayek ou Popper, Michael Polanyi est celui qui a le plus inspiré les recherches sur le polycentrisme.

Polycentrisme et hiérarchie

Polanyi observe que le polycentrisme existe dans plusieurs niveaux de réalité, fût-elle biologique, physique ou intellectuelle. Le système réflexe de posture qui permet au corps humain de rester en équilibre, de s’asseoir ou de marcher, résout des tâches polycentriques. La sagesse humaine que Kant définissait comme « la capacité d’harmoniser tous les buts de la vie » est également polycentrique. Comme l’est toute œuvre artistique dont la finalité est de construire une harmonie polycentrique qui lui est unique. Tirant ainsi son idée des ordres spontanés observés dans la nature, Polanyi transpose, dans le domaine social, une théorie des organisations complexes fort originale. Le polycentrisme désigne alors des sociétés dans lesquelles différentes sphères fonctionnelles coexistent de façon autonome. La politique, le droit, l’économie, l’art, la religion, … sont autant de domaines qui possèdent une logique autonome et qui préservent jalousement leur intégrité. Dans l’idéologie libérale contemporaine, la sphère économique par exemple est disproportionnée et voit d’un très mauvais œil – sauf si cela lui est utile – toute intrusion de la politique dans son domaine. De la même façon que la politique – au moins en Europe – ne supporte aucune intrusion religieuse dans le sien.  Les sphères peuvent entrer en relation les unes avec les autres mais en aucun cas l’une ne peut théoriquement se considérer comme prépondérante sur l’autre. Il n’y a pas de hiérarchie dans le monde des sphères, mais une architecture qui s’apparente plutôt à celle des réseaux. La complexité des sociétés ne vient pas du nombre de sphères entrant en relation ou de la dimension de certaines d’entre elles, mais bien de cette organisation polycentrique.
 
La société, jusqu’à il y a deux ou trois décennies, possédait un centre de décision majeur voire exclusif    – le pouvoir politique de l’État – et des sphères fonctionnelles périphériques. La complexité de nos sociétés contemporaines vient très exactement de la diversification des centres décisionnels correspondant d’une part, à une différenciation fonctionnelle des systèmes sociaux et d’autre part, à la mondialisation des instances de décision. Aucune organisation hiérarchique ne peut alors contrôler cette multiplicité de centres de décision. L’idée qu’une autorité centrale unique puisse accéder à une connaissance synoptique de l’ensemble de la réalité sociale est une illusion. C’est pourtant sur cette illusion que se fondent bon nombre d’idéologies fondées sur le constructivisme social (holisme, socialisme, collectivisme). La pensée politique contemporaine explore d’une autre façon ce même champ d’analyse en développant la notion de réactivité qui vient quasiment en lieu et place de la notion de représentation. Cette dernière ne s’apprécie plus alors en termes d’identité mais sous la forme de la construction d’un lien entre les préférences des citoyens et les décisions des gouvernants. Dans cette logique sur laquelle se fondent les notions d’authenticité ou d’imputabilité (accountability), il y aurait une étroite corrélation – voire idéalement une symbiose – entre la volonté du peuple et les choix politiques des gouvernants.   Ces conceptions de la société appliquent directement le rationalisme cartésien aux problèmes sociaux, sans voir que, malgré la rationalité limitée des acteurs sociaux, la plupart des sphères fonctionnelles se développent sans l’intervention d’un projet délibéré des hommes.
 
Pour Max Weber, éminent penseur de la complexité des sociétés, l’organisation de la société correspond au modèle des machines mécaniques de son siècle. Selon lui, dans un monde marqué par l’industrialisation, dans lequel l’autorité repose essentiellement sur la compétence et la recherche de l’efficacité, la division pyramidale du travail est le moyen idéal pour résoudre la complexité sociale. Les grandes fonctions d’une société sont donc décomposées en tâches partielles qui trouvent chacune leur place dans un échafaudage hiérarchiquement structuré dont l’organisation bureaucratique est le parangon. La bureaucratie représente pour Weber le modèle type de l’autorité à caractère rationnel et légal. Cette forme d’organisation repose sur des règles abstraites, formelles car écrites et impersonnelles. Les détenteurs de l’autorité sont choisis en fonction de compétences rationnellement évaluées. Ils agissent dans le cadre d’une hiérarchie fonctionnelle dans laquelle les contrôles et les voies de recours sont précisément définis. Ce modèle d’organisation fonctionne dans un certain type d’organisation sociale mais il s’applique mal à des systèmes dont les éléments sont à la fois entrelacés et disjoints. Il s’applique encore moins quand l’efficacité de l’action menée sur certains problèmes globaux exige la coopération harmonieuse de systèmes fonctionnels différents.
 
Dans les sociétés complexes modernes, toute stratégie de traitement des grandes questions, si elle est fondée sur une architecture hiérarchique et monocentrique est vouée à l’échec. En effet, l’ordre de logique pyramidale possède une dynamique linéaire. Il ignore tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à des effets latéraux ou à des prolongements exponentiels. Il n’y a pas de dimension orthogonale dans un plan hiérarchique. La logique hiérarchique raisonne en chaînes causales et ignore les boucles et les interconnexions propres aux réseaux. Elle s’attache aux détails et aux actions immédiates mais ignore les perspectives et les visions d’ensemble. La logique hiérarchique est binaire, c’est oui ou non, tout ou rien. Son appréhension de la réalité est univoque ce qui conduit souvent à des positions radicales inefficaces ou contreproductives dans le cadre d’un univers complexe.

« En même temps »

Les sociétés fondées sur un modèle hiérarchique détestent le désordre ; elles considèrent l’ordre comme le contraire du chaos. Or, dans un système complexe, l’ordre parfait c’est-à-dire l’absence totale de mouvement entre les éléments de l’ensemble s’appelle la mort ou au moins le blocage. Une société complexe comporte un nombre excessivement grand de relations dont un bon nombre sont arbitraires et contradictoires. Rechercher l’ordre dans cet ensemble vivant conduit à l’arrêt du système. Sommes-nous pour autant condamnés à l’anarchie ? Certainement pas car il existe un espace relativement grand entre anarchie et ordre absolu dans lequel la juste mesure peut être trouvée. Rechercher l’ordre d’une société complexe c’est se situer en équilibre entre le chaos et l’ordre parfait, car l’un comme l’autre sont ingouvernables. Dans cette situation, le macronisme semble ne prétendre nullement rechercher l’unité mais plutôt, dans une démarche plus créative que dirigiste, l’harmonie des différences. Le cadre de pensée de cette politique n’est pas la logique classique mais la structure du chaos. Se pose alors le problème de la gestion de la contradiction, qui est un des fondements de la démocratie.
 
Dans la logique classique, la contradiction est le signal d’alerte qui indique que l’on fait fausse route ou qu’une erreur s’est produite dans le raisonnement. Cette logique est, depuis quelques décennies, battue en brèche par les physiciens qui découvrent des situations dans lesquelles la contradiction est irréductible. Par exemple, il est impossible de trancher définitivement entre une conception corpusculaire ou une conception ondulatoire d’une particule. Cette contradiction est alors considérée comme une notion complémentaire qui doit être acceptée et entrer dans le raisonnement pour approcher la connaissance. Cette problématique, qui agite les sciences de la nature mais aussi les sciences de l’homme, aboutit à l’idée que la logique aristotélicienne binaire n’est plus suffisante et qu’il faut lui substituer des logiques polyvalentes, qui transgressent la logique classique. Certes, on peut revenir à la logique classique dans le traitement des phénomènes complexes, mais seulement pour valider des séquences et jamais la totalité. Cela signifie que la logique classique est rétrospective, elle permet de corriger des erreurs, à l’échelle de la séquence, mais dès qu’il s’agit du mouvement, de la dynamique d’ensemble, ou de la créativité, elle s’avère insuffisante.
 
Dans nos sociétés contemporaines, la complexité est perçue comme un brouillard de confusion, comme une incertitude, une incompréhension irréductible à la logique. Pourtant, la complexité est un défi majeur que la plupart des gouvernants qui se sont succédés aux responsabilités s’engagent invariablement à relever. Or ils ne pourront jamais tenir cette promesse car la réalité n’est pas celle-là. En effet, la complexité comporte deux nœuds fondamentaux : un nœud empirique et un nœud logique. Le noyau empirique de la complexité, c’est les désordres, les aléas, les complications, les situations enchevêtrées, les diversités proliférantes de situations. Le noyau logique est formé des contradictions qui doivent être affrontées et des parts d’indécidabilités internes à la logique. Si l’on s’arrête à ce stade de la réflexion, on pense immédiatement que la complexité est régressive puisqu’elle introduit une part importante d’incertitude dans une connaissance qui a toujours cherché la certitude absolue. Or, un tel absolu n’existe pas. C’est une fable inventée pour rassurer les hommes. La complexité n’est pas régressive mais, au contraire, extraordinairement progressive car elle oblige à mettre en œuvre une pensée politique nouvelle, une pensée créative qui admette que tout n’est pas quantifiable, mesurable, gérable. Une pensée qui reconnaisse la réalité anthroposociale comme naturellement multidimensionnelle, à la fois biologique, individuelle et sociale. Une pensée politique qui comprenne que les disciplines qui cherchent à penser et gouverner les hommes, – la psychologie, la sociologie, l’économie, le droit, la démographie, etc. –, ne sont pas des catégories séparées mais qu’elles représentent plusieurs faces d’une même réalité. Cette pensée multidimensionnelle chère à Edgar Morin comporte la nécessité impérieuse d’introduire la dialogique – qui est une des clés de l’innovation politique.
 
La dialogique qui sous-tend le fameux « en même temps » de Macron, signifie que deux logiques ou deux natures, ou deux principes, peuvent parfaitement être liés en une unité, sans que la dualité ne se perde dans cette unité. En d’autres mots, les différences et les contradictions peuvent coexister et former une unité sans jamais perdre leurs spécificités. La dialogique comporte l’idée que les antagonismes sont stimulateurs et régulateurs. Adopter une démarche dialogique en politique, c’est instituer la sauvegarde de la diversité, organiser et réguler le jeu des antagonismes d’intérêts, d’idées, de conceptions, d’opinions, de façon à ce que ces contradictions puissent devenir créatives et productives.  Contrairement à la dialectique qui est un outil conceptuel permettant de résoudre les contradictions pour percer la vérité, la dialogique, au contraire, affronte la complexité et ne cherche pas à résoudre la multidimensionnalité de la dispute avec le réel.

Harmoniser le désordre

Le dilemme fondamental du macronisme est qu’il doit coordonner des disparités et harmoniser, en quelque sorte, le désordre, mais sans l’appui d’une autorité suprême – comme pouvait l’être l’État parfaitement souverain –, sans centre décisionnel affirmé et exclusif. En effet, dans les sociétés complexes, la multiplicité des sphères fonctionnelles et leur intrication dans le jeu social empêchent de savoir de façon claire et absolue quelle est la sphère prépondérante pour la légitimité de l’action. L’économique est-il supérieur au politique, ou bien est-ce le droit, le social ou la science ? Il n’existe pas de point de vue hiérarchique qui décide de la suprématie de l’une ou l’autre des sphères fonctionnelles. Dès lors, chacune voit midi à sa porte. Chaque sphère donne la primauté à sa propre fonction et considère les autres systèmes fonctionnels en particulier et la société en général, comme son environnement. Chaque sphère possède ainsi sa propre écologie. Le mode de développement de nos sociétés complexes actuelles a poussé à l’extrême ce mécanisme et l’a progressivement modifié en transformant la modalité dialogique qui devrait le sous-tendre en une modalité hologrammatique. Cela signifie que, tout comme un hologramme où le tout est dans la partie qui elle-même est dans le tout, chaque sphère prétend inclure la société tout entière dans son périmètre de fonctionnalité. Dans cette perspective, il existe toujours un principe d’unité mais qui est diffracté en une multitude d’unités d’origines diverses. Chaque sphère projette son unité de la société en fonction de sa logique particulière. La politique n’échappe pas à cette règle.
 
Quelle valeur accorder alors à une représentation de la société qui n’est que le reflet projeté par une sphère parmi d’autres ? Longtemps la politique, puis l’économie, ont projeté sur la société prise, dans sa totalité, leur logique prépondérante. Aujourd’hui, ce sont les médias qui se mêlent à cette compétition. Demain la science, la santé, ou la religion, ou l’art, pourront tout aussi bien le faire. Quand une partie se prend pour le tout, elle occulte une spécificité de tout système social complexe : l’interdépendance et l’intrication de fonctions diverses.  S’il y a crise de la politique, aujourd’hui, c’est à cause de l’impossibilité de définir parmi les sphères fonctionnelles celle qui assure le rôle dominant. Mais cette question est vaine car, définir une sphère plutôt qu’une autre, est contraire à la caractéristique des sociétés complexes dans lesquelles nous vivons. Aucune ne peut jouer, avec une légitimité incontestable, le rôle de créateur, de clé de voûte et de protecteur de l’unité de la société.
 
Si le macronisme veut innover, il devra coordonner et intégrer ces différentes sphères spécialisées tout en régulant le mouvement centrifuge de leurs possibilités. La tâche est particulièrement difficile parce que chaque sphère fonctionnelle accroît sans cesse son autonomie et produit, par sa structure même, une quantité toujours plus grande de possibilités. Ce phénomène accroît l’impression de complexité – voire de confusion – de l’ensemble sociétal. Les sphères fonctionnelles multiples et nombreuses produisent une surabondance de sous-systèmes fonctionnels et de possibilités, chacune dans leur domaine. L’exemple le plus trivial est celui de la sphère médiatique informationnelle qui atteint quasiment un seuil de saturation de la production d’informations. Il en est tout autant pour la sphère législative qui produit plus de lois et de normes qu’elle ne peut en appliquer. La poussée à l’extrême de la spécialisation et de l’efficacité des sphères fonctionnelles aboutit à une situation où les turbulences, les risques engendrés et les dangers d’autodestruction conduisent à des situations incontrôlables. Cette surproduction de possibilités sans coordination ni contrainte d’un quelconque centre décisionnel extérieur oblige à être réduit à espérer que les systèmes puissent exclure d’eux-mêmes, de l’intérieur, les conduites non viables ou porteuses de risques extrêmes.
 
La tâche du politique est, dans ces conditions, de confronter les systèmes fonctionnels à leurs surcharges de possibilités et à réguler la dynamique centrifuge qui les anime. Ce dernier point est le plus sensible car chaque système fonctionnel considère la réalité selon son propre point de vue en ignorant que d’autres critères peuvent entrer en jeu. Par exemple, l’économie est obnubilée par ses propres critères de rentabilité ou d’opportunité mais a beaucoup de mal à intégrer dans sa logique les critères d’autres sphères comme l’éthique, les obligations sociales, les risques environnementaux, la santé, et bien d’autres.
 
Les sphères fonctionnelles n’ont ainsi aucune loyauté par rapport à la société. Ce sont des systèmes clos qui ont leur propre logique de fonctionnement, de développement et de reproduction. C’est précisément cette incapacité de percevoir la totalité qui fait, paradoxalement, leur efficacité. Le politique innovant ne cherchera donc pas à mener une tâche impossible en tentant de réguler, de l’extérieur, les sphères fonctionnelles, par nature closes sur elles-mêmes.  Pas plus qu’il ne pourra s’arroger la prétention d’être le garant d’une unité générale contre des intérêts particuliers. Le ne peut plus prétendre être le représentant de l’unité de la société tout simplement parce que cette unité n’existe pas et parce que la prédominance hiérarchique a disparu avec l’émergence des systèmes complexes.

Point de réflexivité

Cette question de la recherche d’un point exogène capable d’apporter de l’ordre dans la complexité n’est pas nouvelle ; c’est une véritable quête du Graal qu’ont mené de nombreux penseurs à travers les époques. En son temps, Leibniz avait observé que les monades « n’avaient point de fenêtres » et ne pouvaient communiquer entre elles. La recherche d’une entité capable de donner un ordre, une programmation de l’ensemble des monades, a donc stimulé tous les grands esprits. Est-ce Dieu, « la main invisible » d’Adam Smith, « la ruse de la raison » de Hegel, l’holisme ? Nombreux sont ceux qui ont cherché une illusoire structure de la totalité, un point fixe extérieur. Jacques Derrida, dans sa démarche déconstructiviste se demandait ce qu’il adviendrait si l’on s’ôtait de la tête l’idée qu’il puisse exister ce point fixe, cette « structure centrée ».  Sans clé de voûte, le système s’effondre-t-il ? Le cri de Nietzsche « Dieu est mort » appelle-t-il le chaos éternel, la fin de la beauté du monde, de son sens et de son but ? La théorie de la complexité apporte une réponse innovante à cette angoisse : remplacer ce point fixe extérieur de la monadologie, qui s’avère illusoire, par un point fixe endogène, produit par l’action des hommes à l’intérieur des sphères elles-mêmes, mais qui, par un mécanisme d’auto-extériorisation, se présente comme un point de référence extérieur, capable d’orienter l’action.
 
L’ordre et le désordre apparaissent alors comme la manifestation d’un même mécanisme, le passage de l’un à l’autre correspondant à la substitution d’un point de vue fixe endogène par un autre. Il n’est alors plus nécessaire de faire appel à des « ruses de la raison » pour penser l’ordre ni de craindre le désordre, qui peut parfois s’organiser en formes stables. Cette question n’est pas seulement philosophique ; elle est le nœud de la métamorphose du politique.
 
Montesquieu, dans sa théorie de la séparation des pouvoirs, avait magistralement démonté les rouages de cette problématique de l’auto-extériorisation du social. Jean-Pierre Dupuy nous rappelle en effet que, selon l’auteur de l’Esprit des lois, le pouvoir est nécessairement destiné à être abusé et à s’opposer ainsi à la liberté. Il doit donc être divisé afin de se neutraliser lui-même et se rendre impuissant. Mais, si les trois pouvoirs – exécutif, législatif, judiciaire – s’empêchent mutuellement, qui va décider ? Hobbes et Rousseau répondraient « le Souverain ». Montesquieu, en visionnaire des théories complexes les plus actuelles, propose une autre réponse : « Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction. Mais comme, par le mouvement nécessaire des choses, elles sont contraintes d’aller, elles seront forcées d’aller de concert. »  Ce que nous explique ici Montesquieu, c’est que les décisions doivent être prises, mais qu’elles le seront par le jeu des procédures de négociation, de recherche de compromis, entre des pouvoirs antagonistes. « Il se peut que la décision finale ne corresponde à la volonté d’aucun d’entre eux, ou même soit contraire à chacune de ces volontés. Il y a bien une décision collective, mais aucune entité, pas même la « collectivité », ne peut en être dite le sujet. »  Un ordre collectif peut ainsi naître indépendamment de la volonté des individus et sans pour autant nécessairement résulter de la volonté d’une entité supra-individuelle. Dans ce processus caractéristique d’innovation ouverte, le social s’est ainsi auto-extériorisé.
 
Le politique se situe désormais à un autre niveau, celui du contexte social ; il dessine dans la réalité complexe, des espaces d’autonomie et des axes de coordination. Il met en œuvre une politique réflexive c’est-à-dire une politique qui permette à chaque système fonctionnel de s’auto-extérioriser, de se situer non pas par rapport à une unité ou à un ordre préétabli, mais par rapport à un contexte mobile et changeant, que le politique est alors le seul à devoir identifier et désigner à toutes les parties. C’est dans ce contexte que se situent les individus, ces êtres humains multiples qui composent la société et qui forment « les limites problématiques » des différents systèmes fonctionnels.
 
Par cette politique réflexive, les systèmes fonctionnels sont incités, par le politique, à prendre conscience qu’ils sont des éléments importants de l’environnement des autres systèmes sociaux avec lesquels ils interagissent, de la société en particulier et du monde en général. Dans cette logique, le macronisme devra s’attacher à démontrer que les mécanismes d’autorégulation, habituellement mis en œuvre par les systèmes fonctionnels pour eux-mêmes, peuvent être développés également, avec la même efficacité et dans un jeu à somme non nulle, aux dynamiques externes qui lient l’ensemble de la société et qui font son environnement. Cette nouvelle dimension du politique réduit certes ses possibilités de diriger et de commander autoritairement les structures de la société ; en revanche elle lui confère une fonction créative majeure qui ne pourra que grandir son importance : celle de structurer, dans une exigence réflexive, la forme sous-jacente permettant aux contenus de la société de se déployer.
 
 
Ce texte est largement extrait de Créative politique ! de Gérard Ayache, UP’ Editions
 
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Pollution de l'air

Il y a du conflit d’intérêt dans l’air

Michel Aubier, pneumologue réputé, ancien chef de service à l'hôpital Bichat de Paris, comparaît mercredi pour "témoignage mensonger". Le spécialiste, qui avait été entendu par une commission sénatoriale qui s'intéressait au coût de la pollution de l'air, avait oublié de mentionner au Sénat ses rapports étroits avec le pétrolier Total. Ce médecin avait indiqué qu’il n’y avait pas de conflit d’intérêts, sous-entendant que ses activités professionnelles rémunérées par l’industrie ne remettaient pas du tout en cause l’objectivité de son jugement concernant l’effet des polluants sur la santé. Ou comment les conflits d’intérêts interfèrent avec la science.
 
Mais qu’appelons-nous un conflit d’intérêts ? La situation de conflit d’intérêt est-elle effectivement laissée à l’appréciation de chacun ? Pourquoi en est-on arrivé à définir des règles en la matière, et sont-elles suffisantes ? Les chercheurs les plus dynamiques ne sont-ils pas justement ceux qui réussissent à développer des collaborations avec le milieu économique ? Pourra-t-on encore financer la recherche si on limite ces collaborations ? La question ne concerne-t-elle que chercheurs et experts ? La résoudre garantira-t-il une démocratie sanitaire efficace ?

 

Nous verrons, dans une série de trois articles publiés cette semaine sur The Conversation France, que la définition de règles strictes sur les conflits d’intérêts reste inutile tant qu’elle ne s’accompagne pas de garanties sur la transparence et sur l’existence de garde-fous dans les modalités d’élaboration de la décision politique.

Les quatre étapes de la gestion du risque sanitaire

Comment les risques sanitaires et environnementaux sont-ils censés être pris en charge ? Très schématiquement, on peut considérer que cette prise en charge se fait en quatre étapes successives :

Etape 1, l’alerte

Une question scientifique est posée par des chercheurs, des associations, des citoyens, des agences gouvernementales – par exemple sur les effets cardiaques de tel médicament prescrit comme coupe-faim aux patients diabétiques, ou sur la nocivité d’un pesticide ;

Etape 2, la recherche

Des études scientifiques s’appuyant sur différentes disciplines pouvant éclairer les divers aspects du problème sont réalisées ;

Etape 3, l’expertise

Les connaissances des études publiées au niveau international sont synthétisées par des scientifiques encadrés par les agences sanitaires, les « experts » ;

Etape 4, la décision politique

Enfin, une décision de gestion du risque est prise au niveau politique. Elle peut être de limiter l’exposition à une substance, d’interdire la prescription d’un médicament globalement, ou pour certaines indications ou populations à risque, de limiter les émissions d’un site polluant ou la teneur d’un additif dans l’alimentation, ou encore de ne rien changer.

Ce processus est fragile et peut être perturbé à chacune de ces quatre étapes, comme l’illustre l’histoire de la gestion des risques sanitaires et environnementaux. Illustrons d’abord le problème de l’émergence éventuelle de conflits d’intérêt au moment où les scientifiques, puis les experts, se saisissent d’un dossier.

Minamata, années 19500

Dans les années 1950, dans la baie de Minamata, au sud du Japon, le directeur de l’hôpital de l’entreprise Chisso, principal centre sanitaire de la région, annonce avoir observé des troubles neurologiques n’évoquant aucune pathologie connue (troubles de la marche, convulsions…) chez une petite fille de cinq ans, puis chez sa sœur. Des symptômes neurologiques similaires sont observés dans la faune, tels que les chats de la baie (la maladie est aussi appelée maladie des chats qui dansent). L’alerte concernant ce qu’on appellera la maladie de Minamata est lancée. Elle donnera lieu à plusieurs années de recherches pour identifier le facteur causal (qui s’avérera être le mercure et son dérivé organique le méthylmercure), la voie de contamination (les poissons et fruits de mer locaux), et la source –les rejets de l’usine Chisso employant les médecins de l’hôpital.

Une commission d’enquête a été mise en place : l’alerte a donc bien été reçue par les pouvoirs publics (ce qui n’a toutefois pas suffi à régler le problème rapidement). Ce n’est pas toujours le cas. Dans un autre dossier, aux États-Unis en 1925, la commercialisation par General Motors d’une essence au plomb a suscité des craintes de la part de médecins concernant sa toxicité. Ils n’ont pas été entendus et le débat sur cette question a longtemps été étouffé.

« Tobacco papers »

Une fois l’alerte donnée, les scientifiques entrent en scène pour vérifier la réalité du problème et le cas échéant, caractériser son ampleur, ses causes, éventuellement les mécanismes sous-jacents. Ici, le processus peut dérailler si des scientifiques sont incités à fabriquer une étude de toutes pièces, ou à la falsifier délibérément. Un exemple célèbre est l’action de l’industrie du tabac. Des chercheurs ont, ainsi, été approchés, financés, et leurs travaux, qui avaient tendance à minimiser les effets sanitaires du tabac, publiés dans des revues scientifiques. Le processus a été dévoilé, bien après coup, par les « Tobacco papers », documents internes des industries du tabac dont la justice américaine a exigé la publication.

Dans d’autres domaines, il a été montré que la probabilité qu’une étude ait une conclusion en faveur des intérêts d’une industrie est nettement plus importante si l’étude a été soutenue par cette industrie que si elle a été réalisée à partir de fonds publics.

Il peut aussi arriver qu’à ce stade, en raison d’un conflit d’intérêt, la publication d’une étude soit empêchée. C’est d’autant plus facile s’il existe un lien de hiérarchie qui lie le chercheur à des mandataires qui n’ont pas intérêt à la révélation du risque. Lors des investigations visant à identifier l’origine de la maladie de Minamata, le médecin dirigeant l’hôpital avait entrepris des expériences dans lesquelles il avait fait ingérer à des chats de la nourriture contaminée par les effluents de l’usine.

Il a ainsi reproduit dans ces expériences les mêmes symptômes neurologiques que ceux observés parmi les chats de la baie. La direction de l’entreprise lui a ordonné de cesser ses travaux et de ne pas les divulguer, retardant la démonstration de la culpabilité de l’usine. Il n’avouera avoir obtenu ces résultats, et les pressions subies, que sur son lit de mort.

Des lettres qui sèment le doute

Ce processus de falsification de la science est lent et lourd à mettre en œuvre, et probablement rare aujourd’hui. Mais d’autres situations, moins « brutales », peuvent survenir. Il peut par exemple s’agir d’une présentation sélective de certains résultats, ou de choix méthodologiques qui ne mettent pas le chercheur dans la situation la plus favorable pour mettre en évidence un effet éventuel d’une substance (par exemple en choisissant un modèle animal peu « sensible » ou en réalisant une étude sur un effectif trop faible pour mettre en évidence un effet).

Mais bien souvent, les interventions d’intérêts extérieurs dans le jeu de la science se font aujourd’hui par de simples lettres à l’éditeur des revues scientifiques qui viennent de publier une étude suggérant un effet néfaste d’une substance. Ces lettres vont généralement mettre en doute la méthodologie, accuser l’auteur de ne pas avoir cité des références importantes… L’exercice est assez simple à réaliser car peu d’études sont parfaites, et car l’on se dispense généralement de fournir des résultats contradictoires.

Ces lettres ou commentaires peuvent ensuite être cités pour dire que l’étude en question n’était pas si bien faite que cela, ou est « débattue » par les scientifiques. C’est ce qu’on appelle la fabrique quotidienne du doute.

Des « mercenaires parlant science »

Si le doute est au cœur de la démarche scientifique et est constructif quand il provient de chercheurs spécialistes de la question, mus par la volonté d’amélioration des connaissances et s’appuyant sur une démarche transparente et rigoureuse, il n’a plus de sens lorsqu’il est motivé par des intérêts extérieurs à la question scientifique et propagé par des « mercenaires parlant science ». Dans ce cas, la pratique du débat et de la mise en question des résultats scientifiques, normalement interne à la science, est dévoyée par des intérêts extérieurs.

Un exemple récent est celui d’un « éditorial » publié en 2013 par des chercheurs, rédacteurs en chef de revues de toxicologie et pharmacologie, dans leurs propres revues et critiquant la politique européenne concernant la réglementation des perturbateurs endocriniens. Le format (l’éditorial), et le fait que l’article était signé par les rédacteurs en chef des journaux scientifiques les publiant, ont probablement permis de passer outre la procédure classique de relecture et examen par les pairs. Les rédacteurs en chef s’étaient aussi dispensés de déclarer tout conflit d’intérêts sur ce sujet concernant de nombreux secteurs de l’industrie, ce qui leur a été par la suite reproché. Une enquête journalistique a mis en évidence qu’ils étaient nombreux. Malgré ces ficelles grossières, ce texte a pu contribuer à retarder l’application de la loi réglementant la présence de perturbateurs endocriniens dans les pesticides, votée en 2009, et qui à ce jour n’est toujours pas pleinement appliquée.

Dans un second article, nous montrerons comment les conflits d’intérêts peuvent fausser le processus d’expertise. Dans le troisième et dernier volet de cette série, nous aborderons les progrès qui restent à accomplir dans la manière de les gérer.

Rémy Slama, Directeur de recherche en épidémiologie environnementale, Inserm, Université Grenoble Alpes

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation
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Assemblée nationale

La proportionnelle voulue par Emmanuel Macron : une stratégie en trompe l'œil

C’est confirmé, la proportionnelle sera bien appliquée par Emmanuel Macron. Mais à quelle dose, comment et surtout pourquoi ? Est-ce une vraie innovation politique ? Cette transformation du mode de scrutin ne répond-t-elle pas à une stratégie cachée, en trompe l'œil   ? Après le chamboule-tout politique, assiterons-nous à un chamboule-tout institutionnel ? 

 

La « recomposition politique » conduite par Emmanuel Macron va trouver avec des futures législatives à la proportionnelle et la réduction du nombre de députés son troisième temps, celui d’une valse politique qui aura emporté tout un système partisan. Après la campagne présidentielle d’En marche faite « à droite et à gauche », après la nomination du républicain Édouard Philippe au poste de premier ministre, voici donc la réforme institutionnelle.

 

N’est-ce pas un paradoxe d’introduire une réforme qui promet de lui donner moins de voix ? En réalité, nul sacrifice ici. Certes, si ces législatives avaient eu lieu à la proportionnelle intégrale, la République en marche ! n’aurait obtenu que 185 sièges, Les Républicains et l’UDI 124 sièges, le Front national 80 sièges, la France insoumise 63 sièges, le Parti socialiste et ses alliés 58 sièges, le Parti communiste 18 sièges, EELV 19 sièges, Debout la France 5 sièges, l’extrême-gauche 5 sièges.

L'Assemblée nationale avec le mode de scrutin actuel
En sièges, selon la projection d'Ipsos/Sopra Steria

L'Assemblée nationale avec une proportionnelle intégrale
En sièges, sur la base des résultats en voix communiqués par le ministère de l'Intérieur
 
Mais demain, lorsque le bilan du président Macron sera jugé, qu’en sera-t-il ? Les mouvements de balancier propres au scrutin majoritaire ne risquent-ils pas de laminer ses listes ? C’est pourquoi l’initiative vise à stabiliser l’offre électorale issue du scrutin des 23 avril et 7 mai derniers. Elle doit se lire comme une stratégie délibérée de rebâtir l’échiquier partisan né au début des années 1980. Ne dit-on pas que gouverner c’est prévoir ?

Favoriser un nouvel échiquier partisan

L’enjeu de ce nouveau coup politique est d’achever le réalignement et donc de solder définitivement l’ancien ordonnancement des partis. La réforme annoncée va notamment finir de détacher la partie humaniste, européenne et libérale du parti des Républicains de son socle conservateur. Une condition impérative pour unifier, ces cinq prochaines années, une majorité parlementaire favorable à l’action du gouvernement.

Cette majorité a pour fonction de marginaliser l’opposition des anciens partis de gouvernement. Elle doit aussi dessiner un arc de soutien allant des « progressistes » de l’ancien PS au centre droit. Une stratégie qui vise clairement à remplacer la bipolarisation droite-gauche par un regroupement pro versus anti-Europe.

Ce nouveau clivage n’est guère compatible avec le scrutin majoritaire à deux tours. D’où l’entorse faite à l’orthodoxie de la Vᵉ République. Celle-ci n’avait connu de proportionnelle que lors du scrutin législatif de 1986. Désormais, le temps de la reforme est venu.

Du fait de l’attente de renouvellement qu’expriment les Français, en raison aussi de la « déprise » électorale des partis qui ont alterné au pouvoir depuis trente-cinq ans. Hier capables de réunir jusqu’90 % des suffrages exprimés (ce fut le cas en juin 1981), ces derniers ne mobilisent plus qu’un Français sur quatre au premier tour des législatives du 11 juin 2017. C’est dans ce cadre que le Président Macron a lancé son offensive.

Des précédents… sans lendemain

Emmanuel Macron n’est pas le premier à annoncer une réforme du mode de scrutin lors de sa campagne présidentielle. Son prédécesseur s’était, lui aussi, engagé en faveur d’une part de proportionnelle. Quant à Nicolas Sarkozy, il l’avait envisagée publiquement. Sauf que l’un comme l’autre avait dû y renoncer.

En 2017, tout plaide pour que la réforme soit bel et bien mise en œuvre. La France n’est-elle pas, après le départ du Royaume-Uni à la suite du Brexit, le dernier pays de l’UE, à résister aux sirènes de la proportionnelle pour ses législatives ? Beaucoup ajoutent que ce serait la meilleure manière de combattre l’abstention ou la montée des bulletins blancs et nuls.

Même la lutte contre les illégalismes s’en revendique : « proportionnaliser » le scrutin, c’est le rapprocher de celui des députés européens. Et, partant, limiter la tentation pour les partis mal représentés au palais Bourbon de détourner les moyens qu’offre Bruxelles en matière de travail parlementaire. Arguments en trompe-l’œil.

La réalité, c’est que le changement de mode de scrutin sert d’abord les vues du nouveau locataire de l’Élysée. En atomisant les formations traditionnelles, Emmanuel Macron peut faire de La République en marche ! l’axe central et durable de la vie politique. Reste à fixer les modalités du scrutin proportionnel.

Les enjeux du débat à venir

La réforme qui s’annonce donnera lieu, à n’en pas douter, à des litanies sur les vertus propres de chaque mode de scrutin : « justice », « moralité », « équité », « transparence », « stabilité »… L’objectif n’est, pourtant, que d’organiser un traitement comptable des voix exprimées, un traitement dont puisse tirer bénéfice le ou les partis appelé(s) à gouverner. Cette plus-value n’est donc pas morale mais politique. Elle consiste en une série d’avantages en matière de décompte des voix et de conversion en sièges. N’ayant jamais été constitutionnalisé, le mode de scrutin est en France un enjeu… du jeu politique lui-même. Rien d’étonnant à ce qu’il ait tant changé : neuf fois entre 1871 et 1986, soit en moyenne une fois tous les treize ans.

François Mitterrand en meeting à Caen en avril 1981. Il introduisit une dose de proportionnelle pour les législatives de 1986

Annoncée par le Président Mitterrand en janvier 1985 (il s’agissait d’« instiller une dose de proportionnelle »), la dernière réforme en date devait mettre un terme aux injustices des circonscriptions découpées en 1958. Dans les faits, c’est surtout le refus communiste d’appliquer le système d’alliances traditionnel (la « discipline républicaine »), manifeste lors des cantonales de mars 1985, qui menaçait le chef de l’État. C’est pourquoi la décision fut prise d’introduire le scrutin proportionnel de liste départementale, sans panachage, ni vote préférentiel.

Reste que si la réforme électorale a offert des chances de sièges aux grands comme aux petits partis (voire aux courants de chaque structure partisane encouragés à courir, tels les mouvements barriste et rocardien, sous leur propre drapeau), elle n’a nullement supprimé les inégalités de représentation. Tout juste, les a-t-elle redistribués selon d’autres critères.

Le ratio qui mesure la prise en compte parlementaire des voix ( % des sièges sur % des voix) le fait voir clairement : le RPR et l’UDF ont été crédités en 1986 de 291 sièges (soit la majorité plus deux) pour un total de 45 % des voix exprimées. De façon générale, les partis de gouvernement (PS-RPR-UDF) ont obtenu lors de ce scrutin 84 % des sièges pour 72 % des voix. En revanche, les organisations comme le PCF, le FN, les divers-droites et l’extrême-gauche ont été largement défavorisés mais dans une moindre mesure qu’avec le scrutin majoritaire.

Trois leçons sur la proportionnelle

L’effet de la proportionnelle apparaît clair sur au moins trois points.

  • Premier élément : lorsqu’il est appliqué à des circonscriptions réduites comme un département, ce mode de scrutin conserve une logique majoritaire. La raison en est simple : plus le nombre de sièges par circonscription s’avère faible, moins sa capacité distributive peut se déployer. À l’inverse, s’il est mis en œuvre à l’échelle des grandes régions ou – mieux – sur le plan national, ce mode de scrutin favorise les petits partis. Sauf si le nombre de sièges est réduit ou si un seuil est établi pour être admis à la représentation. En Israël, le seuil est de 1,5 %, alors qu’en Allemagne, il est de 5 %.

  • Deuxième élément : en cassant toute dimension bipolaire, la proportionnelle redistribue les cartes en matière d’alliances entre partis. Elle permet, selon les formules, des majorités à géométrie variable dont l’ampleur dépendra directement de l’indice de proportionnalité qui aura été aménagé. Un schéma qui peut être contrebalancé par une prime accordée à la liste arrivée en tête.

  • Dernier élément : les contraintes pesant sur la structure partisane. L’incitation au regroupement ne varie pas seulement entre les partis mais à l’intérieur de chacun d’entre eux. Il incite alors certains courants à tenter leur chance sous leurs propres couleurs. Ce qui multiplierait le nombre de partis et fragmenterait un peu plus l’expression des sensibilités politiques.

On le devine : si le scrutin uninominal majoritaire à un tour sanctionne l’état de concentration maximale, la représentation proportionnelle nationale, sans nombre de sièges fixé a priori, sans seuil ni restes mais avec des listes pouvant être panachées, occasionne la dispersion la plus forte. Plus on se rapproche de ces modèles extrêmes, plus les polarités s’inversent.

En tout cas, soyons-en sûr : c’est à partir de ces règles de base que les experts du Président vont concocter leur formule de proportionnelle pour les prochaines législatives. Rappelons-leur alors qu’en matière de réforme de mode de scrutin, rien n’est jamais sûr. L’histoire électorale apprend surtout à être prudent.

Les enseignements de l’histoire

Il n’est en effet que de se pencher sur le sort des précédentes réformes pour en être définitivement assuré. Les intentions initiales ont presque toujours été contredites. Qu’il suffise de rappeler les élections de février 1871 (scrutin de liste multiple dans le cadre départemental). Au lieu de favoriser les formations déjà bien organisées de la gauche républicaine, elles ont amené au pouvoir une majorité monarchiste. Celle-ci, soucieuse de pérenniser l’avantage acquis, décida contre toute attente de revenir au scrutin uninominal cher au Second Empire, pensant asseoir son autorité sur les notabilités conservatrices. C’est en réalité les candidats républicains qui allaient en profiter. À leur tour, les républicains voulurent consolider leur audience dans le pays. Mais le scrutin de liste départementale de 1885 allait encore leur faire faux-bond : il conforta les positions monarchistes et bonapartistes.

Nouvelle déconvenue en 1919, avec un scrutin de liste départementale qui intégrait un élément plus net de proportionnelle : ses initiateurs socialistes et radicaux en furent les premières victimes. En août 1945, le Général de Gaulle, pour combattre le localisme de la République défunte, institua la représentation proportionnelle. Six mois plus tard, il devait quitter le pouvoir, poussé hors de l’arène politique par le « régime des partis », celui-là même qu’il avait contribué à remettre en selle.

Le Général de Gaulle lors d’un déplacement dans la Marne en 1963

En revenant aux affaires en 1958, il prit cette fois fait et cause pour le scrutin uninominal à deux tours, espérant consolider l’influence des notables de la droite modérée. Au lieu de cela, la machine gaulliste allait se construire comme une organisation dépendant plus des ressources gouvernementales que de ses assises locales. C’est le temps de la république des fonctionnaires, non plus celui des grands notables. Des résultats qui devraient inviter à la modestie. L’histoire est une école de la sagesse.

D’autant que le raz-de-marée attendu pour le soir du 18 juin 2017 risque fort de laisser l’assemblée orpheline de pluralisme et de débats. Or, on le sait, ce type de situation a toujours encouragé l’expression directe de la rue. Lorsque le territoire de l’action politique ne peut plus être l’hémicycle, c’est le répertoire même de la démocratie qui change. Et du tout au tout.


Dernier ouvrage paru : « Une histoire de la représentation », Paris, éd. du Croquant, 2016.

Olivier Ihl, Professeur de science politique, Sciences Po Grenoble

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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homo sapiens

Les premiers homo sapiens seraient bien plus vieux qu’on ne le pensait

Si l’on en croit les manuels, tous les humains modernes sont issus d’une population qui vivait en Afrique de l’Est il y a environ 200 000 ans. Cette théorie se fonde sur des éléments on ne peut plus sérieux : des analyses génétiques réalisées sur des humains du monde entier et la découverte d’ossements humains vieux de 195 000 à 165 000 ans, en Éthiopie.
Mais tout récemment, une grande équipe scientifique – dont je fais partie – a découvert de nouveaux os fossiles et des outils en pierre qui remettent en cause cette théorie. L’étude qui vient d’être publiée dans la revue Nature repousse en effet les origines de notre espèce de 100 000 ans et suggère que les premiers humains avaient déjà investi la majeure partie du continent africain.

 

 

Le site de Jebel Irhoud au Maroc, où les fossiles ont été découverts. Shannon McPherron, MPI EVA Leipzig

Les hommes ont toujours cherché à comprendre leurs origines – qu’elles soient biologiques ou culturelles. Les fouilles archéologiques et les objets qu’elles permettent de découvrir éclairent ainsi des comportements complexes, comme la fabrication d’outils, les pratiques symboliques qui consistent à enterrer les morts ou encore les pratiques artistiques. Quant à la compréhension de nos origines biologiques, elle repose sur deux sources principales : les os fossiles et les dents. Plus récemment, l’analyse du matériel génétique ancien – comme l’ADN – a permis également d’importantes avancées.

Cette découverte de taille a été faite sur le site marocain de Jebel Irhoud, un site connu depuis les années 1960 pour sa richesse en fossiles humains et en outils en pierre particulièrement sophistiqués. Cependant, l’interprétation des fossiles d’Irhoud a longtemps été brouillée par des incertitudes autour de leur âge géologique. En 2004, les anthropologues de l’évolution Jean‑Jacques Hublin et Abdelouahed Ben-Ncer y ont initié un nouveau projet de fouilles. Ils ont alors découvert des outils en pierre et de nouveaux fossiles d’Homo sapiens provenant d’au moins cinq individus – principalement des morceaux de crâne, de mâchoires, de dents et d’ossements.

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Reconsitution du plus vieux fossile d’Homo sapiens jamais découvert à partir de l'analyse (imagerie par micro-tomographie) des multiples fossiles découverts à Jebel Irhoud.
 

La datation des fossiles

 

Certains outils en pierre découverts sur le site de Jebel Irhoud (Maroc). Mohammed Kamal, MPI EVA Leipzig

Afin de dater ces découvertes, les géochronologues de l’équipe ont utilisé une méthode de datation par thermoluminescence sur les outils en pierre trouvés sur le site.

En tenant compte du niveau d’irradiation naturelle du milieu où a séjourné l’outil à dater et de la nature des cristaux en jeu, on peut calculer la date précise de la dernière chauffe de l’échantillon.

Nous pouvons donc mesurer le rayonnement accumulé pour déterminer combien de temps les outils ont été enterrés. Cette analyse a indiqué que les outils avaient environ 315 000 ans, à 34 000 ans près.

Les chercheurs ont également appliqué la résonance de spin électronique, qui est une technique similaire, mais pour analyser les dents. L’une des dents retrouvées sur le site a été ainsi datée de 286 000 ans, avec une marge d’erreur de 32 000 ans. Toutes ces analyses indiquent qu’Homo sapiens – autrement dit, les humains modernes – vivait dans le quart nord-ouest du continent africain beaucoup plus tôt que ce qu’on l’on croyait jusque-là.

Mais comment être sûrs que ces fossiles appartenaient à un membre de notre espèce et non à un ancêtre plus ancien ? Pour répondre à cette question, les anatomistes de l’équipe ont utilisé la tomodensitométrie haute résolution (CT scan) afin de produire des copies numériques détaillées de ces fossiles précieux et fragiles.

Ils ont ensuite reconstruit virtuellement le visage, la calotte crânienne et la mâchoire inférieure de l’ensemble des spécimens découverts, et grâce à des techniques de mesure sophistiquées, ils ont pu déterminer que ces fossiles possédaient une morphologie moderne. On peut donc les distinguer de toutes les autres espèces humaines dont on sait – grâce à leurs fossiles – qu’elles ont vécu en Afrique à la même époque.

 
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La paléoanthropologie virtuelle permet de corriger les déformations et la fragmentation des fossiles.
 

Les scans haute résolution ont également été utilisés pour analyser les structures cachées dans les couronnes dentaires, ainsi que la taille et la forme des racines dentaires cachées dans les mâchoires. Ces analyses, qui ont été au centre de ma contribution, ont révélé un certain nombre de caractéristiques dentaires semblables à celles d’autres fossiles humains modernes.

Bien que leurs caractéristiques soient plus primitives que celles les dents des humains d’aujourd’hui, elles sont nettement différentes, par exemple, de celles d’Homo heidelbergensis et d’Homo neanderthalensis. Cette découverte et ces analyses scientifiques confirment l’importance de Jebel Irhoud en tant que site le plus ancien documentant un stade précoce de l’origine de notre espèce.

Archéologie versus génétique

En tant que paléoanthropologue qui se concentre sur l’étude des os et des dents fossiles, on me demande souvent pourquoi nous ne traitons pas simplement ces questions en utilisant des analyses génétiques. Il y a deux raisons principales à cela. Bien que des progrès incroyables aient été réalisés dans la récupération et l’analyse du matériel génétique provenant de fossiles vieux de plusieurs centaines de milliers d’années, il semble que ce type d’analyse ne soit possible que dans des conditions particulières (et malheureusement rares) d’inhumation et de fossilisation, à savoir une température basse et stable.

Cela signifie qu’il y a des fossiles pour lesquels nous ne pourrons jamais obtenir de données génétiques et nous devons donc nous fier à l’analyse de leur morphologie, comme nous le faisons déjà pour d’autres questions très intéressantes liées aux premières périodes de l’histoire de l’évolution humaine.

 

Les fossiles tels qu’ils ont été découverts. Steffen Schatz, MPI EVA Leipzig

En outre, la compréhension des bases génétiques de notre anatomie ne nous apprend qu’une partie de ce que signifie être humain. Comprendre, par exemple, comment le comportement au cours de nos vies peut modifier la structure externe et interne des os de la main peut aider à révéler comment nous avons utilisé nos mains pour fabriquer des outils. De même, la mesure de la composition chimique et de la structure cellulaire de nos dents peut révéler ce que nous mangeons et aider à comprendre notre développement pendant l’enfance. Ce sont ces facteurs qui nous aident à comprendre vraiment de quelle manière vous et moi sommes à la fois semblables et différents des premiers membres de notre espèce.

 

L'origine pan-africaine d’Homo sapiens (conférence de presse de Paris sur la découverte de Jebel Irhoud, le 7 juin 2017) photo Aline Richard

Et bien sûr, il ne faut pas oublier que c’est grâce à l’archéologie que nous savons quand nous avons commencé à adopter des pratiques artistiques, à orner nos corps de bijoux, à fabriquer des outils sophistiqués et à accéder à une gamme variée de ressources végétales et animales. D’ailleurs, certains scientifiques avancent que des espèces humaines antérieures à Homo sapiens avaient déjà adopté certains de ces incroyables comportements.

Les futures avancées de la recherche permettront de révéler le caractère unique de notre histoire et de l’évolution de notre lignée. Alors, encourageons une nouvelle génération de jeunes scientifiques à chercher de nouveaux fossiles et à faire des découvertes archéologiques qui nous aideront à composer le puzzle complet de l’évolution humaine !

Matthew Skinner, Senior Lecturer in Evolutionary Anthropology, University of Kent

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

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géopolitique du risque

Nous voici entrés dans un nouvel âge de l’incertitude

Nous voici entrés dans un nouvel âge de l’incertitude, une nouvelle géopolitique du risque. Il s’agit ici de mettre en lumière une logique selon laquelle ce n’est plus la preuve et la rationalité, mais l’incertitude qui porte la force politique de l’action et de la réaction. Autrement dit, la preuve du danger passe au second plan par rapport à la possibilité du danger. Le danger imaginé a plus de valeur que le danger réel.

Lors d’une conférence de presse au ministère américain de la Défense à la veille de l’invasion de l’Irak par les forces alliées, en 2003, le Secrétaire de la Défense, Donald Rumsfeld, faisait face à une presse quelque peu sceptique quant aux justifications avancées par son gouvernement en faveur d’une forme d’ingérence immanente. Quelles étaient donc les informations, se demandaient les journalistes, susceptibles de justifier un tel acte de guerre envers un État souverain en situation de paix ? Sa réponse fit vibrer l’Internet :

« Comme nous le savons, il y des “connus connus”, c’est-à-dire les choses que nous savons que nous savons. Nous savons en même temps qu’il y a des choses que nous ne savons pas, des “inconnus connus”. Mais, il y a aussi des “inconnus inconnus” – des choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas. »

Autrement dit, en termes géopolitiques : c’est précisément l’incertitude générée par la manque de preuves sur les armes de destruction massive qui justifiait, aux yeux de Rumsfeld, l’action militaire.

Preuve ou possibilité du danger

Nous voici entrés dans un nouvel âge de l’incertitude, une nouvelle géopolitique du risque. Il s’agit ici de mettre en lumière une logique selon laquelle ce n’est plus la preuve et la rationalité, mais l’incertitude qui porte la force politique de l’action et de la réaction. Autrement dit, la preuve du danger passe au second plan par rapport à la possibilité du danger. Le danger imaginé a plus de valeur que le danger réel.

Nous vivons aujourd’hui un moment politique où les discours de menace et d’insécurité se multiplient. Nous observons ce phénomène non seulement du fait de la propagation des menaces imaginées dans des discours croisés de peur, d’angoisse et d’incertitude, mais aussi dans l’évolution de notre expérience quotidienne d’insécurité et d’une forte augmentation des mesures de sécurité mises en place par nos autorités.

Les nouveaux discours évoquant les menaces qui pèsent sur nous nous touchent profondément, ils nous transforment. Ils changent la manière dont nous vivons au jour le jour, nos rapports avec nos proches et l’expérience que nous faisons de l’autre, de l’étranger, de l’inconnu. Les menaces sur notre sécurité ne sont donc pas de simples objets externes que nous pouvons observer avec une indifférence scientifique.

La fin de la logique bipolaire

Au contraire. La spécificité des risques d’aujourd’hui, c’est que nous sommes directement impliqués dedans. La perception, l’analyse et la gestion du risque sont autant de composantes d’une entreprise qui est profondément humaine, qui nous engage dans des questions fondamentales sur ce que nous sommes et sur ce qu’est une société.

Depuis la fin de la Guerre froide, le concept de sécurité et la perspective de la géopolitique de la sécurité ont profondément changé. La sécurité est passée d’une logique bipolaire – opposant des États selon l’axe est-ouest – à une logique plus complexe, mobilisant de multiples niveaux, impliquant plusieurs groupes et plusieurs objets : la criminalité internationale, les attaques informatiques, le changement climatique, les flux migratoires, le risque de pandémies, le terrorisme et ainsi de suite.

Les questions de sécurité et d’insécurité sont omniprésentes. Il n’est plus possible de diviser le monde en deux – entre nous et les autres, entre amis et ennemis, entre le bien le mal, le pur et l’impur, le sûr et le dangereux.

Les menaces sont ici, partout, parmi nous

Les virus informatiques sont déjà sur notre disque dur, les changements climatiques sont déjà en cours et visibles, les épidémies potentielles sont déjà présentes dans l’écosystème, et hélas les terroristes ne viennent pas d’un au-delà géopolitique ou imaginaire – ils sont déjà ici, parmi nous.

La question n’est donc plus : comment repousser toutes ces menaces ? Ou comment tenir à distance le danger ? Comment rendre l’État imperméable, intouchable ?

Non, la question est plutôt : comment nous organiser en tant que société pour rester nous-mêmes face à ces menaces ? Et en restant nous-mêmes. Il n’est pas question ici de biologie ou de race. Il est question de nos valeurs : l’autonomie de l’individu, le respect de l’autre, la liberté, l’égalité, la tolérance, etc.

La sécurité est donc fondamentalement une question de culture, d’identités, de langue, d’institutions démocratiques, etc. Autrement dit, la sécurité est devenue une question de société, elle interroge le type de société que nous souhaitons avoir.

L’expérience de l’avenir au présent

S’il s’avère – comme je le crois – que la gestion du risque de nos jours est un problème de valeurs sociales, alors elle constitue en même temps un type d’éthique. Non pas dans le sens où nous aurions à déterminer notre comportement et celui des autres par rapport à un code de conduite autonome ou externe.

Si nous comprenons l’éthique comme une certaine expérience de l’incertitude, une expérience de l’inconnu, de l’imprévu, voire de l’imprévisible ; si nous comprenons l’éthique comme la question de savoir quoi faire quand nous ne savons pas avec certitude quoi faire, quand nous sommes en manque de connaissance adéquate pour savoir quoi faire, c’est alors que nous nous appuyons sur nos valeurs. Le premier point d’appui pour la gestion du risque, ce sont donc les valeurs.

Mais tout comme les valeurs qui nous sont chères, le risque ne concerne pas le présent. Il concerne l’avenir. Il concerne les termes de notre conduite face aux dangers à venir.

Il ne s’agit pas de savoir si nous voulons mourir ou souffrir, à cause de ces dangers potentiels. Bien sûr que non : nous souhaitons vivre ! Mais il s’agit bien de savoir comment nous souhaitons vivre, quel sens devrait avoir la vie en société, quelles valeurs nous devrions mettre en avant, quels principes devraient nous guider dans les moments les plus difficiles, les plus lourds, dans les moments de danger ou d’insécurité.

J. Peter Burgess, Professeur, philosophe et politologue, École Normale Supérieure (ENS)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Emmanuel Macron

Qu'est-ce qu'un président jupitérien ?

Nous avons eu droit à l’hyperprésident, au président normal. Aujourd’hui nous avons un président jupitérien. Emmanuel Macron l’avait annoncé dès le mois d’octobre dernier dans un entretien au journal Challenges. Le choix de Jupiter, qui n’était pas un simple dieu mais le roi des dieux, n’est pas anodin, Une formule des plus emphatique pour une métaphore porteuse de symboles éclairants. Julien Longhui, professeur de linguistique à l’université de Cergy-Pontoise se livre à un décryptage de cette expression dans laquelle il ne voit nulle prétention mais la recherche d’une figure politique riche de sens.
 
Le 16 octobre 2016 déjà, alors qu'il n'était encore que candidat, Emmanuel Macron utilisait l’adjectif jupitérien pour qualifier la manière dont un président devrait exercer le pouvoir :

 

« Je ne crois pas au président normal. Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise .»

Et de fustiger « une présidence de l’anecdote, de l’événement et de la réaction [qui] banalise la fonction » – sorte de critique en creux de tout ce qu’a voulu incarner François Hollande depuis son élection le 6 mai 2012. Au contraire, la France a besoin d’un chef de l’État « jupitérien », estime l’ancien ministre. Ses modèles ? Le général de Gaulle et François Mitterrand, qui avaient « une capacité à éclairer, une capacité à savoir, une capacité à énoncer, un sens et une direction ancrés dans l’histoire du peuple français. »

Depuis son élection, les médias reprennent très largement cet adjectif, qui semble être devenu un buzz word :

Comme bien souvent dans ces cas de propagation lexicale, le sens des mots peut passer au second plan, au profit de son usage. Certes, le rappel de Jupiter est généralement évoqué dans les commentaires, mais sans s’interroger sur le fonctionnement en discours d’un tel nom propre. Le sujet du nom propre (Np) fait l’objet d’un certain nombre de travaux universitaires en sciences du langage, par exemple dans cet article de Guy Achard-Bayle :

« Le Np est une étiquette qui « colle » diversement à la peau des personnes dont l’identité évolue plus ou moins radicalement ; mais non pas selon que cette identité personnelle évolue plus ou moins radicalement. Il en résulte un comportement du Np particulièrement plastique dans ces cas : d’un côté, il est capable de fonctionner ou de continuer de fonctionner « vide de sens » ou comme un strict « label » référentiel, extensionnel, c’est-à-dire quelles que soient les conditions (contextuelles, pragmatiques, ontologiques, descriptives ou intensionnelles) de son emploi ; de l’autre, il est susceptible de « disparaître », si la personne elle-même perd son identité, comme telle. »

Le discours qui ajuste

Deux choses nous intéressent ici pour analyser la qualification d’Emmanuel Macron par l’adjectif jupitérien :

  • en utilisant la référence à Jupiter, le discours « ajuste » le sens du terme jupitérien pour coller à un réel qui se construit dans les textes. Ce terme devient un « label » pour catégoriser le Président, créer une image, dont le trait peut être forcé également par effet de contraste avec le Président « normal » que cherchait à être François Hollande ;

  • le terme peut se vider de son sens, ou s’incarner car des dimensions qui ne sont pas initialement présentes dans le sens du mot. Les discours font vivre le sens, et c’est davantage une scénarisation du Président qui est à l’œuvre qu’une stricte catégorisation.

Le dictionnaire en ligne CNRTL confirme que cet adjectif « évoque le dieu Jupiter ou ses attributs », et s’incarne dans des exemples tels que la contraction jupitérienne de ses sourcils « qui a un caractère imposant, dominateur » (Balzac, Langeais, p. 255). Dérivé de Jupiter, lat. Jupiter « fils de Saturne, roi des dieux et des hommes », cet adjectif a déjà une charge sémantique plus importante que les simples « verticalité » ou « rapport au pouvoir » évoqués dans la plupart des médias. Dans le recours à cet adjectif par Macron, on a certes en germe l’autorité et le rapport au pouvoir. Mais on a aussi la domination, le pouvoir d’ordre divin, la possession d’attributs du pouvoir. Le Larousse en ligne nous indique d’ailleurs que de nombreuses épithètes peuvent préciser ces pouvoirs :

« Homologue de la divinité étrusque Tinia, il était à la fois dieu père et dieu du Ciel. Devenu le dieu principal et souverain, il fut assimilé au Zeus grec. Ses pouvoirs étaient définis par de nombreuses épithètes : Jupiter Elicius, qui faisait tomber la pluie ; Jupiter Fulgur, dieu du Tonnerre et de la Foudre ; Jupiter Stator, qui arrêtait les ennemis ; Jupiter Feretrius, le dieu des Trophées ; Jupiter Capitolin, auquel était consacré le grand temple du Capitole de Rome et où il était adoré avec Minerve et Junon. »

Le caractère jupitérien recouvre donc un potentiel de sens très large, qui reste éclairant pour la prise en compte de la conception du pouvoir du Président, et de la manière dont il est perçu par les commentateurs.

Du Christ à Dieu

En reprenant au pied de la lettre de côté « divin », je ne peux m’empêcher de trouver un écho à la figure christique, voire biblique, qui apparaissait dans la campagne.

Comme dans cet extrait de Bernard Dugué :

« L’autre interprétation repose sur Macron incarnant un personnage biblique. Lors d’une émission télévisée sur la Trois, l’un des invités évoqua une figure christique pour ensuite se décaler vers une autre figure, celle de Moïse. En ce cas, la marche de Macron symbolise la sortie d’Egypte et pour plus de précision, on lira ce lumineux texte que représente l’Exode et qui s’il est interprété au niveau le plus haut, raconte non pas une sortie depuis un espace mais depuis un temps. »

Ou dans les propos d’Emmanuel Macron : « La dimension christique, je ne la renie pas ; je ne la revendique pas. Je ne cherche pas à être un prédicateur christique ».

Comment ce passage – du Christ à Dieu – peut-il s’incarner concrètement ? La première hypothèse réside dans l’analyse du discours d’investiture, et sa comparaison aux discours de la campagne. En effet, à partir de l’analyse de l’ensemble des tweets du candidat Macron lors de la campagne, on remarque qu’« Europe » est un pivot central de son discours, notamment pour articuler « France » et « français ».

Julien Longhi/DR

Or en faisant une rapide analyse du discours d’investiture, on constate que « monde » a remplacé « Europe ».

Julien Longhi/DR

Le président Macron prend donc effectivement « de la hauteur », en changeant d’échelle.

Du Christ à Dieu, de l’Europe au monde, les commentaires sur Emmanuel Macron, et ses premiers pas discursifs, confirment le « jupitérianisme » de sa présidence. Mais il ne faut pas se focaliser sur le buzz de cette qualification, et voir l’épaisseur sémantique de ce mot : la conception du pouvoir est cohérente avec les projets de réforme rapides (par ordonnance) ; le changement d’échelle (de l’Europe au monde) représente la présidentialisation du candidat et de sa politique ; la prise en compte du pouvoir (dans le discours d’investiture) comme « protection » des Français, et prise en compte de la responsabilité.

Julien Longhi, Professeur des universités en sciences du langage, Université de Cergy-Pontoise

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

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