UP' Magazine L'innovation pour défi

Bulles technologiques

Pourquoi les innovations font-elles des bulles ?

Les innovations technologiques sont toujours pleines de promesses : elles vont changer le monde, elles sont souvent « disruptives », elles vont vaincre la faim et la pauvreté et nous mener très vieux, en pleine santé, elles vont, grâce à des nanomachines et autres robots, alléger notre peine au travail… Leurs prouesses et les avenirs radieux promis nous émerveillent et parfois nous inquiètent. Mais en réalité, les pouvoirs de la technologie sont bien plus limités que ses promoteurs ne le prétendent, et leurs promesses cherchent surtout à aspirer dans leurs bulles ceux qui y croient.
Telle est la thèse de deux universitaires, Catherine et Raphaël Larrère (1), dans leur livre Bulles technologiques publié aux Éditions Wildproject.
 
L'absence d'évaluation critique de la technique est un présage de dissolution sociale.
ARNE NÆSS
 
Les technologies et plus particulièrement les nouvelles technologies ne sont pas l’apanage exclusif des ingénieurs. Les scientifiques, à travers notamment les technosciences, sont entrés dans le courant hightech. Et ils ont volontiers adopté le langage des ingénieurs. Pour un ingénieur, ce qu’il produit est « sous contrôle ». Peu de place au hasard parce qu’un ingénieur produit des objets dont le comportement est prévisible, en toute circonstance et dans n’importe quel contexte. Les scientifiques, et notamment ceux qui s’intéressent au vivant, sont soumis aux caprices de propriétés émergentes non contrôlables a priori. Et pourtant, si les scientifiques adoptent le langage des ingénieurs, c’est pour faire croire que ce qu’ils font est « sous contrôle ».  Les technologies, celles des ingénieurs comme celles des scientifiques nous promettent chaque matin que nous sommes à l’aube d’une révolution majeure. « De l’informatique aux biotechnologies, des biotechnologies aux nanotechnologies, des trois à leur convergence et de celle-ci à la biologie de synthèse (ainsi qu’aux perspectives CRISPR-Cas9), les aubes se succèdent et tout se passe comme si l’on était entré dans une ère de révolutions technologiques permanentes ».

Faire-croire

Les auteurs rappellent que le propre de la technologie est de trouver son efficacité aussi et surtout dans l’imaginaire. La dimension fictionnelle qui accompagne le discours des technologies stimule l’adhésion et l’inspiration. Le faire s’accompagne du faire-croire. Les ressorts du faire-croire sont toujours les mêmes dans la plupart des domaines de recherche. Or, du cas des OGM à celui de la thérapie génique par exemple, on ne peut manquer d’observer un décalage considérable entre un discours qui promet un avenir radieux et des avancées techniques soit modestes, soit encore à venir. Que ce soit le discours sur les nanotechnologies ou sur la biologie de synthèse et CRISPR, les auteurs relèvent toujours la même emphase pour des résultats qui ne le méritent guère ou pas encore. On nous parle de réalisations qui permettront de lutter contre la faim ou la pauvreté dans le monde, d’assurer une croissance accélérée tout en respectant l’environnement, ou bien l’on promet de soigner des maladies aujourd’hui incurables, ou encore de nous transformer pour aller visiter d’autres planètes. Toutes ces promesses vont dans le même sens : nous empêcher de douter de la puissance des techniques qui seront issues de ces recherches.
Revers de la médaille, cette toute-puissance de la technologie laisse entrevoir des parts d’ombre quand ce n’est pas des scénarios catastrophes. Tout aussi emphatique l’un que l’autre, les deux discours entretiennent la querelle entre technophiles et technophobes et contribuent à faire émerger autant de bulles roses que de bulles noires.
 
Les bulles de promesses n’ont qu’un objectif : attirer investissements et ressources. La bulle technologique se transforme alors en bulle financière, enflée par les effets d’annonce de certaines innovations ou quelques résultats qui viennent conforter les espoirs. Certes, le propre d’une bulle spéculative est d’éclater quand les investisseurs commencent à douter et que les résultats se font attendre. Mais cela importe peu car de nouvelles bulles apparaissent sans fin.

Naturalisation

L’autre ressort du faire-croire qui actionne les bulles technologiques est constitué par ce que Catherine et Raphaël Larrère appellent « la naturalisation du développement technique ».
Un des discours de justification que tiennent les promoteurs des nanotechnologies, des biotechnologies et de leur convergence tend à présenter le développement de ces technologies comme un processus quasiment naturel. Ainsi, « Quoi qu’il en soit des promesses du programme de recherches destiné à développer de nouvelles technologies et des cauchemars qu’il inspire, celui-ci se réalisera de toute façon… »
Les technologies seraient ainsi soumises à une forme de loi de l’évolution darwinienne naïve, pour laquelle tout ce qui est techniquement possible se réalisera. Comme les espèces, les objets techniques se transforment en s’adaptant à leur environnement et se sont les mieux adaptés qui s’imposent. Comme dans la nature, cette évolution s’accompagne d’une co-évolution avec l’environnement, en l’occurrence la société. Des technologies, comme l’informatique par exemple, deviennent ainsi structurantes. C’est l’ambition affichée des nanotechnologies et des biotechnologies. Se forme alors une « dépendance sociétale » qui conduit à ce que l’abandon de ces technologies soit impossible ou tellement coûteux que la décision d’abandon ne peut avoir que des conséquences très lourdes pour la société.
Avec cette naturalisation de la dynamique des sciences et des techniques, on adopte ainsi une conception du développement en termes de processus sans sujet, sans maîtrise possible. « Repris à leur compte par bien des scientifiques, ce discours, dont l’objectif est de déclarer toute contestation aussi passéiste qu’inutile, a pour conséquence de libérer de toute responsabilité les réseaux technoscientifiques impliqués dans la conception et la diffusion de telles innovations. »
Il n’y aurait ainsi aucune alternative : nous ne pouvons que nous adapter à un processus naturel.

Ethique

Cette conception pose un problème d’éthique aux scientifiques : pour continuer à fonctionner (et avoir des crédits, des postes, des financements, etc.) et faire avancer les connaissances, ils sont enclins à faire des promesses qu’ils seront certainement incapables de tenir et qui ne correspondent pas à leur pratique scientifique réelle.  Pour les auteurs, la pratique du double langage se fait de plus fréquente. À l’usage des décideurs comme les pouvoirs publics, les entreprises ou les financeurs, certains scientifiques n’hésitent pas à employer un discours prométhéen, faisant miroiter des perspectives grandioses sur les innovations qui se trament dans leurs labos. En se tournant vers le public, ils se font plus modestes et répondent aux inquiétudes en arborant le progrès inéluctable de la science qui ne peut qu’avancer son bonhomme de chemin. Certes, tous les scientifiques ne sont pas du même acabit, même s’ils sont obligés, tous, de mener un parcours du combattant sans fin pour rechercher des financements et faire survivre leurs recherches. Mais certains s’élèvent contre l’inflation de promesses hyperboliques énoncées par les programmes scientifiques. Ce fut le cas à l’INRA à propos des OGM ou lors du lancement du projet Humain Brain par la Commission européenne à propos duquel de nombreux neuroscientifiques dénoncèrent la surenchère médiatique.

Circulez, il n’y a rien à voir

Catherine et Raphaël Larrère affirment dans leur livre que considérer la construction de bulles technologiques comme un mouvement quasi-naturel équivaut à suggérer aux citoyens de ne pas se poser de question. Aucune question sur la finalité des innovations (à quoi vont-elles servir ?) et rien à évaluer selon d’autres critères que technologiques ou surtout économiques. Certains scientifiques répugnent ainsi au débat public, poussés par ce que les auteurs décrivent comme un « autoritarisme du vrai ». Il n’est donc guère étonnant que dans l’opinion publique une forme de soupçon tende à se généraliser. En évitant les critiques du corps social, les technoscientifiques sont soupçonnés de ne pas parler au nom du savoir mais au nom des intérêts de ceux qui les financent comme les entreprises qui apportent leur manne financière ou les startups dans lesquels ils ont souvent des accointances plus ou moins formelles. De plus, pour nombre de scientifiques, la course aux brevets, gage de performances économiques assurées, tout comme la bataille de la brevetabilité de leurs découvertes —notamment en matière de recherches sur le vivant—, sont devenues aussi importantes que celle de la publication dans les revues académiques de prestige. Un tel soupçon est nouveau et correspond aux transformations contemporaines de la recherche scientifique.  

Evaluation

Dans ce contexte de formation de bulles technoscientifiques, la question de l’évaluation des innovations devient un sombre marécage. Face aux nécessaires mesures d’évaluation des risques et de mise en œuvre de principes de prévention ou de précaution, les artisans des bulles technologiques, et plus particulièrement les industriels liés à la recherche scientifique s’emploient à développer une stratégie du doute.
Les lobbies injectent ainsi des incertitudes et construisent des controverses entre chercheurs pour fournir des arguments aux pouvoirs publics ou règlementaires pour ne pas agir ou repousser leur décision. Chacun a encore en tête l’exemple récent de la bataille du glyphosate dans l’Union européenne, ou celle des néonicotinoïdes, ou encore, de façon plus large, la remise en cause du changement climatique par certains groupes industriels et maintenant, depuis l’avènement de Trump, par des États eux-mêmes.

C’est là le cours du monde

Les promesses technologiques cherchent à aspirer, dans la bulle qu’elles créent, ceux qui y croient. Cela permet certes d’attirer les crédits mais cela permet aussi d’associer le public aux programmes technologiques. « Il ne s’agit pas seulement de rassurer ou d’endormir un public méfiant, il s’agit surtout de l’associer à l’entreprise en cours. Et de le persuader que c’est là le cours du monde et qu’il est inéluctable. » Bien loin d’ouvrir à tous les possibles, les promoteurs des technologies s’appliquent souvent à masquer les autres options et tenter de créer l’irréversibilité. En développant le discours de la naturalisation du progrès, ils dessinent un chemin dans lequel il est trop tard pour revenir en arrière.
Les auteurs appellent ainsi le public à s’emparer du sujet, à faire éclater les bulles technologiques imaginaires et mener débat. La question qui se pose alors n’est pas seulement de savoir si nous consentons ou non aux innovations technologiques mais comment nous pouvons les orienter et les faire nôtres.
 
 
(1) Catherine Larrère, professeure émérite à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste de philosophie morale et politique, est l’une des pionnières en France de la philosophie de l’écologie.
Raphaël Larrère, ingénieur agronome et sociologue, a été directeur de recherche à l’Inra et dirige la collection “Sciences en questions” aux éditions Quæ.
 
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Mark Hunyadi

Comprendre le monde, c’est déjà le transformer

Le monde qui vient sera peuplé de robots, nous interviendrons sur nos gènes, nous fabriquerons artificiellement le vivant, nous vivrons dans des sociétés qui nous demanderont d’obéir à des décisions formulées par des algorithmes que nous ne comprendrons pas.  Chaque jour, de nouvelles techniques, des avancées scientifiques, des faits de société, des modes de vivre, de travailler, de jouer, sont imaginés. Un monde allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous lient, justement, à ce monde, nous est promis. Tout cela, dans le respect éthique de nos droits et libertés, nous dit-on. Pourtant, ce monde qui vient peut être éthiquement détestable et socialement pathologique. Nous ne le percevons pas car nous sommes aveuglés par une sorte de schizophrénie démocratique : la société promeut nos libertés individuelles mais nous enserre dans les carcans de modes de vie que nous n’avons pas voulus. Se libérer de ce paradoxe est un défi politique. C’est ce que nous dit le philosophe Mark Hunyadi que nous avons rencontré pour UP’ Magazine.
 
Mark Hunyadi fait partie de cette nouvelle génération de penseurs qui, armés d’un solide bagage théorique, décryptent nos sociétés dans ce qu’elles ont de plus actuel. Professeur à l’Université catholique de Louvain, Mak Hunyadi est né en 1960 en Suisse, de parents émigrés hongrois. Disciple du grand philosophe allemand Jürgen Habermas dont il a traduit certaines œuvres, il enseigne la philosophie d’abord à l’Université de Laval au Québec puis revient en Europe, à l’université de Louvain en Belgique. Ses recherches s’orientent toujours dans la double direction de la philosophie morale et de la philosophie appliquée. Dans ce domaine, ses premiers travaux ont été consacrés à des sujets comme la toxicomanie ou la violence ; dans les années 2000, ses contributions les plus importantes ont porté sur les biotechnologies (notamment le clonage), mais aussi sur le principe de précaution ; dès 2006, il a été très actif dans le domaine de l’éthique des nanotechnologies, et travaille depuis 2008 sur le posthumanisme. Son dernier livre La tyrannie des modes de vie dénonce un paradoxe : notre société valorise par-dessus tout la liberté individuelle et l'autonomie, mais ce qui nous affecte le plus dans notre vie quotidienne - les modes de vie - échappe à toute délibération éthique et démocratique…
 
 
Peut-on aujourd’hui exercer une critique sur le monde, sur le monde conçu comme un tout englobant, une critique, au sens large de la philosophie ? À cette question pourtant simple, il est impossible de répondre par l’affirmative. Mark Hunyadi est catégorique, l’activité critique du monde entendu au sens large est abandonnée par la philosophie. Il va même plus loin : « La philosophie, en particulier la philosophie morale et politique, a déserté le monde ». 

La démission de l’éthique

Comment en est-on arrivé à cette situation ? Parce que, plutôt que d’envisager le monde dans son ensemble, on en est arrivé à le fragmenter, le parcelliser. L’éthique a fragmenté ses domaines d’objets :  bioéthique, éthique médicale, éthique du handicap, éthique de la fin de vie, éthique de l’environnement, éthique animale, éthique de la recherche, … « Telle est la voie que l’éthique de notre temps a choisie pour se retirer du monde : le parcelliser, le fragmenter, l’atomiser, le pulvériser – littéralement : l’analyser ». Notre éthique est devenue analytique et c’est là, selon Hunyadi, le moyen le plus sûr pour soustraire à tout questionnement de fond le monde lui-même, et de « permettre aux forces systémiques qui le gouvernent de se développer sans entraves ».
L’éthique est ainsi devenue la complice du système. Car, aujourd’hui, critiquer veut dire en vérité tout mesurer à l’aune des Droits de l’homme, vérifier que l’éthique libérale des droits individuels soit respectée, donc que d’une manière générale des torts ne soient pas infligés, que des discriminations soient évitées et la vie privée préservée. Une « petite éthique » servie par la multitude de comités, chartes, règlements, institutions éthiques de toute espèce qui pullulent dans nos sociétés avancées, mais qui en réalité servent à valider ce qu’elles sont désormais impuissantes à critiquer. Mark Hunyadi prend pour exemple le principe de précaution qu’il a longuement étudié : « Dans la gestion du risque, on brandit le principe de précaution, pour éviter les dégâts trop importants ou déraisonnables, mais c’est pour mieux faire passer le dispositif technoscientifique dans son ensemble. Le principe de précaution ne sert pas à critiquer l’emprise technologique sur le monde, mais à rendre cette emprise plus fluide. » 

Nous obéissons à des décisions que nous ne comprenons pas

Pour notre interlocuteur, le domaine de la robotisation est celui qui donne l’image la plus saisissante de cette démission générale de l’éthique : « Depuis que nous conversons avec des voix préenregistrées au téléphone, que nous obéissons au bip de notre ceinture de sécurité nous ordonnant de la boucler, nous nous sommes accoutumés à un environnement peuplé de machines ; depuis que nous gérons notre vie relationnelle, professionnelle, intellectuelle mais aussi quotidienne et administrative par ordinateur, cet environnement logarithmé nous est devenu naturel. » Et ceci n’est rien, ajoute-t-il, à côté du monde peuplé d’androïdes qui  seront bientôt chargés d’accompagner nos vieillards, de garder nos enfants, de combattre l’ennemi, d’assister les grands blessés, de garder les prisons, de conduire nos voitures, de surveiller les musées, de régler la circulation, avant qu’ils ne se démocratisent en compagnons de notre vie quotidienne, veillant sur notre sommeil et notre bonne humeur, réglant nos tâches administratives tout en se souciant de notre hygiène corporelle et de notre équilibre diététique.
Ils pourront recruter le personnel en sélectionnant les CV, ou être membres de conseils d’administration. Un jour viendra peut-être où l’on pourra épouser son robot, suite logique de ce concubinage pour le meilleur et pour le pire... En tout cas, les recherches de pointe au Japon portent sur les robots empathiques, capables de décrypter les sentiments suffisamment pour pouvoir jouer le rôle de substitut humain dans une relation sociale.
 
Mark Hunyadi nous met en garde contre ce règne des algorithmes qui nous conduisent à obéir à des décisions que nous ne comprenons pas. Il insiste pour nous faire prendre conscience que « L’imagination des chercheurs, couplée au capitalisme intelligent, n’a guère de limite dès lors qu’il s’agit d’imaginer un monde technologiquement allégé des contraintes matérielles et corporelles qui nous enchaînent au monde ».

Dans le respect éthique des droits individuels, on nous prépare un monde qui peut être éthiquement détestable et socialement pathologique

Certes, on objectera qu’à chaque nouvelle mise sur le marché, on se préoccupe de l’innocuité de la nouvelle invention, on crée des commissions pour garantir le respect informatique de nos vies privées et on veille à ce que la sécurité des usagers finaux soit garantie. Le philosophe y voit la cause du problème : « Alors même que les règlements éthiques se multiplient, on ne peut plus traiter de la question éthique fondamentale, de la question de savoir si c’est bien là le monde que nous voulons ».
C’est vrai, cette question n’est jamais posée :  nous a-t-on un jour demandé si nous souhaitons un monde peuplé de robots, si nous désirons vraiment un mode de vie fait d’interactions avec des cerveaux programmés, si nous envisageons sérieusement une société où l’on abandonne les plus vulnérables – vieillards, enfants, malades – aux machines, parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. La question préalable n’est jamais posée parce qu’on nous garantit que tout cela respecte parfaitement l’éthique des droits individuels. Nous participons ainsi « à la construction d’un monde qui pourrait être parfaitement indésirable du point de vue de notre vie sociale ; un monde éthique juste, mais socialement pathologique ». Pour le philosophe, c’est là un des plus puissants paradoxes de notre temps, et ce paradoxe a quelque chose de tragique dès lors qu’on nous présente l’avancée de ce monde technologique comme inéluctable.
L’éthique libérale fait plus que de simplement permettre le déploiement mécanique du système : elle y a une part active, en permettant de blanchir éthiquement un monde dont on se garde bien d’interroger la qualité éthique en général »
Ainsi, ne nous leurrons pas. Quand Google se dote d’un comité d’éthique mais investit des milliards de dollars dans ses algorithmes toujours plus puissants pour rivaliser avec l’homme, que les grandes firmes de la Silicon Valley et d’ailleurs s’associent pour créer une université de la singularité chargée entre autres de réfléchir sur le transhumanisme, quand les comités éthiques publics ou privés pullulent, comment penser que ces instances puissent réellement émettre la moindre critique du système qui les a installés ? Mark Hunyadi précise : « Il s’agit de blanchir éthiquement un projet qui est en lui-même soustrait à toute critique possible ». Il insiste sur ce qu’il considère comme le point essentiel mais négligé dans la théorie sociale : « l’éthique individualiste libérale et toutes les institutions qui l’incarnent et la soutiennent (chartes, comités, commissions, normes, règlements, déclarations) – cette éthique donc, centrée sur l’évitement des torts, constitue le facteur immatériel le plus important de la reproduction matérielle de nos sociétés. Loin d’être un outil de critique ou de questionnement du système, l’éthique libérale favorise, fluidifie et garantit sa reproduction. »
 
Ainsi, en nous focalisant exclusivement sur l’éthique des droits individuels, nous laissons s’imposer à nous des modes de vie que nous adoptons aveuglément.  C’est en ce sens que Hunyadi parle de « Tyrannie des modes de vie ». Pour le philosophe, le « mode de vie » est ce qui s’impose à nous, et qui nous affecte si fortement, tout en étant hors de notre portée.

Nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique

Le mode de vie pour Hunyadi recouvre des attentes de comportement durablement imposées aux acteurs par le système. Ainsi, explique-t-il, on attend par exemple de nous que nous gagnions notre vie en travaillant, que nous soyons efficaces, qu’on sache s’orienter dans notre environnement technologique, qu’on ait d’une manière générale un comportement rationnel en fonction d’une fin, et qu’on se conforme aux rôles qui nous sont imposés, aux modes de consommation, à la manière d’être soigné, d’être aimé ou d’être éduqué… Ce sont là des attentes qui s’imposent objectivement, c'est-à-dire indépendamment des préférences des acteurs.
 
Le philosophe insiste pour distinguer le mode de vie comme attente du système, des simples pratiques que l’on est amené à faire. Ainsi par exemple, faire ses achats sur internet, utiliser la télévision comme baby-sitter, ou aller en vacances à Ibiza n’est pas un mode de vie, pour la raison simple que ce ne sont pas des attentes de comportement exigibles par le système. Ce sont des pratiques rendues possibles par un certain état du développement technique et culturel du système, pratiques que beaucoup adoptent par confort, par conformisme, par manque d’imagination ou par paresse, sans doute aussi par plaisir ; et ces pratiques sont assurément, à bien des égards, caractéristiques d’une époque. Mais ce ne sont pas des attentes de comportement. Encore une fois, les modes de vie ne disent pas ce que les acteurs font, mais ce qu’on attend d’eux qu’ils fassent. 
 
Le mode de vie est la face vécue du système par les acteurs, la zone de contact par laquelle ils assurent leur intégration sociale, puisque s’intégrer à la société, c’est adopter ses modes de vie. Ce qui est déterminé, ce ne sont toutefois pas les acteurs, mais les modes de vie eux-mêmes, qui, eux, dépendent mécaniquement du système – c’est pourquoi ils échappent aux acteurs, quand bien même ceux-ci sont proclamés démocratiques.
 
Pour Mark Hunyadi, « les modes de vie ne forment pas une couche superficielle qu’on pourrait modifier à notre gré, comme on change de vêtement : en constituant notre zone de contact avec la vie sociale, ils donnent forme à notre existence même, dans des processus de subjectivation où les attentes de comportement jouent un rôle essentiel. » Le paradoxe que souligne le philosophe c’est que «la manière dont se reproduisent et s’imposent à nous ces attentes de comportement dément les valeurs cardinales de liberté et d’autonomie sur lesquelles repose notre société. Nos droits démocratiques se retournent, comme un ruban de Moebius, en tyrannie des modes de vie. » Cela signifie que nous sommes atteints d’une sorte de schizophrénie démocratique, qui n’est autre qu’une aliénation par les modes de vie : « tandis que la société promeut les libertés individuelles de manière à ce que chacun puisse satisfaire ses préférences, les individus qui en sont porteurs sont sommés de se plier comme à un destin aux modes de vie non voulus qui en résultent ».

Un défi politique : produire du commun

Le grand défi d’aujourd'hui consiste donc à surmonter ce paradoxe et la schizophrénie démocratique qui en résulte. Il s’agit en d’autres termes de se réapproprier les modes de vie. Comment y parvenir ? Mark Hunyadi nous donne quelques clés. Mais avant cela, il nous faut comprendre que le système se reproduit par fragmentation : fragmentation de la société en individus, multiplication des éthiques particulières, partage du public et du privé qui fragmente en les privatisant les conceptions du bien. Le système lui-même se reproduit par fragmentation : des savoirs, des objets de recherche, des compétences, des disciplines etc. Dans ce contexte, une réponse individuelle qui se lèverait contre les modes de vie que le système nous impose est vaine et illusoire, puisqu’elle ne ferait qu’ajouter de la fragmentation à la fragmentation. Il peut y avoir des attitudes de retrait (refus du téléphone portable et de l’hyperconnexion, refus du consumérisme à outrance etc.). Mais ces pratiques relèvent de l’héroïsme moral et sont politiquement insignifiantes. Dès lors, Mark Hunyadi aboutit à l’idée que « puisque le système se reproduit par fragmentation, seule une institution du commun, ou l’instauration d’institutions du commun pourra le défragmenter ». L’outil stratégique qui enrayerait les automatismes d’un système qui se reproduit par fragmentation serait de « produire du commun ». Pour Hunyadi, cela signifie « instiller de la réflexivité, de la pensée, de la critique, enrayer la reproduction automatique du système ».
Alors que tout est fait aujourd’hui pour abolir la réflexion, renoncer à la compréhension, estomper toute critique, alors que la société « automatique » comme le dirait Bernard Stiegler, baigne dans un océan d’irréflexion, « comprendre le monde, c’est déjà le transformer ».
 
Comment ? Quel modus operandi ? Pour le philosophe de l’université de Louvain, les outils numériques et les réseaux sociaux – produits emblématiques de nos modes de vie ! – ont un rôle de premier plan à jouer dans la recomposition politique du commun. Il avait évoqué à cet égard l’idée d’un Parlement virtuel dans son dernier livre.
Il y a dans cette idée quelque chose de « joyeusement ironique » dit-il, puisque cela permettrait de retourner les évolutions actuelles de nos modes de vie contre la manière dont ces modes de vie évoluent. « En l’occurrence, si Internet est l’exemple même d’une évolution qui a transformé nos modes de vie sans que quiconque en particulier ne l’ait voulu, il pourrait devenir l’outil même qui oppose à cette évolution aveugle, une dynamique de réappropriation démocratique ».
Mais Hunyadi est lucide et nous met en garde. Les outils de communication numérique recèlent une difficulté de principe : ce sont assurément des outils d’information, de participation et de mobilisation d’une puissance considérable, mais ce sont beaucoup plus difficilement des outils de délibération. « Cliquer n’est pas délibérer » nous alerte-t-il en pointant le phénomène des pétitions dont une étude récente montrait que son développement était concomitant avec une baisse de la participation physique, hors ligne. En un clic, le signataire d’une pétition « vide son potentiel de mobilisation : ne fait que bouger le petit doigt… »
 
Le défi que nous lance ce philosophe est théorique et pratique à la fois. Il s’agit d’articuler cette politique du commun aux acquis démocratiques fondamentaux auxquels nous tenons avec raison, sans toutefois faire des droits individuels l’horizon indépassable de notre architecture morale. Il s’agit plutôt désormais de faire accéder la démocratie à un palier supérieur de l’âge démocratique, en permettant la réappropriation démocratique et réflexive, à tous les niveaux pertinents, de nos modes de vie. Il conclut : « Je n’ignore pas les difficultés de principe, ni les difficultés pratiques liées à un tel programme, mais songeons qu’en l’absence d’un tel objectif, dans le monde robotisé et automatisé qu’on nous prédit, ce seront de fait les programmeurs informatiques qui auront la main basse sur nos modes de vie ».
 
Cet article a été publié la première fois sur UP' Magazine le 18/03/2016

 
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Tim Berners Lee

L’inventeur du web alerte sur les dangers qui menacent internet

Il y a 28 ans, presque jour pour jour, le 12 mars 1989, Tim Berners Lee remettait au CERN une proposition décrivant ce qui allait devenir le World Wide Web. Aujourd’hui, la perte de contrôle de nos données personnelles, la propagation des fausses nouvelles et l’absence de réglementation autour de la publicité politique sont, selon le père du web, les trois grandes menaces qui pèsent sur Internet.
 
Pour fêter l’anniversaire de sa découverte, Sir Tim Berners Lee a écrit une lettre ouverte afin de partager avec le plus grand nombre ses inquiétudes. Et Lee est « de plus en plus inquiet » car le web est en train de perdre ce pour quoi il a été conçu : être « une plateforme ouverte qui permettrait à tout le monde, partout dans le monde de partager l’information, d’offrir des possibilités d'accès et de collaboration à travers les frontières géographiques et culturelles ». Selon lui, depuis douze mois, trois grandes menaces se sont développées qui risquent de compromettre l’objet initial du web : « être un outil qui sert toute l’humanité ».

« Nous avons perdu le contrôle de nos données personnelles »

Le modèle d’affaire dominant sur le web aujourd’hui est l’échange de contenu (« gratuit ») contre des données personnelles. La plupart d’entre nous acceptons, en signant de longues et fastidieuses « conditions générales d’utilisation », de transférer nos données personnelles à un site. Le problème est que, maintenant, ces données personnelles ne sont plus entre les mains d’un site identifié, mais résident dans ce que Lee appelle « des silos de propriété », hors de notre vue, hors de notre contrôle. Impossible d’échapper à ce mécanisme. Nos données nous échappent et même si voulions ne partager que certaines d’entre elles et conserver les plus personnelles et intimes, nous ne pouvons le faire. La plupart des Conditions générales sont rédigées sur la logique du « tout ou rien ».
 
Pour le père du web, cette collecte généralisée de nos données par de plus en plus d’entreprises, a une conséquence diabolique. En effet, les gouvernements sont particulièrement friands de cette manne d’informations sur leurs citoyens. Alors, en passant des accords ou en usant de la menace à l’encontre d’entreprises du web, certains États scrutent en temps réel notre vie privée et le moindre de nos mouvements en ligne. On voit déjà des régimes répressifs traquer blogueurs et internautes, quand ils ne les suppriment tout simplement.  Tim Berners Lee pense que cette tendance se généralise et touche même les pays démocratiques qui peuvent succomber à la tentation d’épier nos faits et gestes. Dès lors, c’est la confiance dans Internet comme moyen de liberté d’expression qui est atteinte.

Le fléau des fausses nouvelles

Le créateur du web rappelle que le web a favorisé le développement de ce que l’on appelle communément « les autoroutes de l’information ». Mais il craint, aujourd’hui que ces autoroutes deviennent celles de la désinformation. La question des « fake news » a émergé au cours de la campagne présidentielle américaine et s’amplifie avec les élections actuelles en Europe. Pour Lee, le mécanisme pervers de la désinformation vient des principales sources d’information du public : les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Ceux-ci proposent en permanence des contenus soigneusement sélectionnés parce qu’ils sont susceptibles de nous plaire. Pour y parvenir, les algorithmes scrutent nos données personnelles et nos modes de navigation sur internet afin de nous proposer que dont nous sommes censés être friands. Mais la logique du système est vite dévoyée car elle incite à la surenchère. Les fournisseurs d’information privilégiant les nouvelles sensationnelles, choquantes quand ce ne sont pas des fausses nouvelles, des rumeurs infondées. C’est ainsi que la désinformation se propage « trop facilement » pour Lee sur le web et le détourne de sa mission première.
Cette question que soulève Tim Berners Lee est suffisamment grave pour avoir d’ores et déjà mobilisé certaines plateformes d’internet. C’est le cas de Facebook qui multiplie les initiatives envers les médias en proposant un outil de vérification de l’information ou son Journalism Project. Le réseau social participe aussi à CrossCheck lancé en partenariat avec Google et finance le Decodex du journal Le Monde.

La publicité politique met la démocratie en danger

L'auteur de la lettre ouverte observe que la publicité politique en ligne est devenue en quelques années une industrie sophistiquée qui met la démocratie en danger. En mettant en œuvre des algorithmes qui tricotent les données personnelles des électeurs, les messages politiques sont de plus en plus ciblés. Tim Berners Lee note que pendant les élections américaines, jusqu’à 50 000 variantes différentes de publicités politiques étaient servies chaque jour sur Facebook.  Dans le lot, de nombreux messages étaient des fausses nouvelles, des dénonciations infondées et autres rumeurs. Impossible de surveiller une telle masse d’informations. Dès lors, c’est le débat démocratique qui est corrompu car ce mécanisme permet de délivrer des messages différents voire contradictoires selon les groupes auxquels ils sont destinés.
Certains, et la tendance se développe largement aussi en Europe, certains émetteurs d’informations politiques n’hésitent pas à rediriger leurs lecteurs vers de faux sites d’information pour les influencer ou les décourager de voter.  

Stature morale

Tim Berners Lee n’est pas n’importe qui et quand il parle, son discours est écouté. Il bénéficie d’une stature morale incontestable. Aussi, ses alertes doivent être entendues.
Le créateur du web appelle les internautes à se mobiliser pour enrayer les pratiques perverses qui gangrènent le web. Il appelle à plus de transparence sur le fonctionnement des algorithmes et exhorte les milliards d’individus composant la communauté du web à résister contre les pratiques liberticides de certains gouvernements et organisations. Il prône de nouveaux modèles économiques alternatifs à la publicité comme le micropaiement ou l’abonnement.
Il conclut par un appel à la mobilisation des acteurs d’Internet : « Nous avons tous participé à construire le Web que nous avons aujourd’hui. Nous avons le pouvoir de construire maintenant le Web que nous voulons pour tous. » Un appel visant certainement les acteurs du web, grands ou petits, pour qu’ils prennent conscience de la façon dont leurs innovations sont utilisées par les internautes. Une mise en garde contre leurs effets pervers, que l’on ne voit jamais dans le secret feutré des labs au moment où les nouvelles idées naissent.  Cet appel sera-t-il entendu ? Il faut l’espérer.
 
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analyse politique

Un monde s’écroule, le nouveau est prêt

Voilà plusieurs dizaines d’années que différents intellectuels se succèdent pour annoncer la fin d’un paradigme et l’émergence d’un nouveau. Dans tous les domaines les repères du passé se fracassent sur les crises de sens. Individuellement et collectivement, chacun sent que les valeurs et les fondements de l’ancien paradigme s’effritent et qu’autre chose émerge. Cependant depuis plus de 25 ans, cela est apparu davantage comme des concepts, pour certains une utopie inatteignable. Et voici que partout, dans tous les domaines émergent les créations concrètes des Créatifs Culturels, celles et ceux qui portent les valeurs et les actes du paradigme en émergence, la "RenaiSens" [1] est là en ce printemps 2017.

Les germes visibles de la Renaissance

Peu à peu différentes disciplines ont vu se construire leur alternative, l’écologie, portée médiatiquement par Nicolas Hulot et Jean-Marie Pelt notamment, l’agrobiologie démontrée par Pierre Rabhi et désormais soutenue par le large réseau des Colibris, et aussi la prise de conscience de la reliance avec le vivant qui se traduit par le biomimétisme.
La pensée du paradigme à venir, exprimée fortement par Edgar Morin, voit enfin les fruits concrets et les traductions opérationnelles germer dans tous les domaines. Celui qui tardait à se modifier est celui de la politique. En effet, le champ est suffisamment complexe pour avoir fait peur à la majorité des citoyens. Ce à quoi il faut ajouter que le territoire était également jalousement gardé, les prérogatives confisquées et le savoir assez inaccessible. L’oligarchie, pour paraphraser Hervé Kempf, est tellement puissante et autarcique qu’elle a longtemps résisté aux innovations citoyennes.
 
Il a alors fallu la conjonction de plusieurs facteurs celle de l’audace de plusieurs Créatifs Culturels dont ceux issus de la Génération Y et celle de jeunes professionnels de la politique pour qu’adviennent des alternatives réelles, concrètes et suffisamment construites pour démontrer qu’un autre monde est possible. Plusieurs années de tâtonnements ont été nécessaires [2] mais aujourd’hui, en 2017, au moment déterminant des élections à la fois présidentielles et législatives, des propositions concrètes sont prêtes, réelles, viables et ont fait leur preuve.
Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien.
Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion.
Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qui vous plaît.
Hannah Arendt

Pourquoi de telles régressions ?

Avec l’élection de Donald Trump, nous marquons un tournant déterminant dans notre démocratie, une régression sans pareille. Les Etats-Unis avaient élu des acteurs de cinéma, ce qui faisait sourire la classe politique internationale, toutefois, la plupart ont su tenir leur rôle, même si nous devons à Ronald Reagan la grande dérégulation qui a conduit en 2007-2008 à la crise des subprimes.
Mais avec Donald Trump, nous assistons aux dérives de la téléréalité et des réseaux sociaux utilisés sur la scène politique. Et ceci pour représenter la position politique la plus importante et stratégique pour le monde entier. Ce qui hier semblait impossible est aujourd’hui une réalité, connotée de tous les conservatismes et régressions associées dans ses prises de décisions environnementales ou sociétales.
 
En France, nos élections suivent à quelques mois celles des Etats-Unis et nous assistons à quelque chose d’incroyable, chaque candidat aux élections présidentielles fait l’objet de vindicte et de dénigrement. Les affaires douteuses ressortent pour chacun, les discréditant les uns après les autres. Rien de bien nouveau, cela se pratique depuis « toujours », mais c’est la virulence et l’aspect systématique qui conduit à se questionner sur ce qui se passe au-delà des phénomènes visibles.
Que ce soit le fruit de manipulations politiciennes, certes, que les médias s’instrumentalisent eux-mêmes pour noircir le tableau, c’est indiscutable, mais cet effet lame de fond qui semble emporter tous les candidats « classiques » dans son sillage est surtout la manifestation de quelque chose de bien plus conséquent. Nous vivons dans le champ politique le raz-de-marée du changement de paradigme. La RenaiSens est là, mais les positions sont tellement avantageuses que la classe politicienne dans son ensemble résiste à la mutation.

Une posture en déconfiture

Par ailleurs, la posture de gouvernant ne sait plus être tenue. Les Présidents de la République, conseillés par des experts en communication, ont conduit à banaliser la fonction. A vouloir se rendre accessibles, c’est la fonction elle-même qui s’écroule. L’utilisation des réseaux sociaux à outrance a déformé l’accès à cette posture spéciale. La différence d’utilisation des médias par Barack Obama et par Donald Trump démontre bien qu’avec les mêmes moyens de diffusion et de communication le résultat peut être totalement inversé.
Rappelons-nous aussi les poupées vaudou pour les élections 2007 pour Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ou les images parues lors de l’élection de François Hollande sur les réseaux sociaux. Si les citoyens ne savent plus respecter « l’autorité » [3], c’est surtout qu’elle ne donne plus de signes pour qu’elle soit respectable.
 
Avec les réseaux sociaux et à l’ère numérique, tout le monde est accessible et c’est une bonne chose ; l’horizontalisation des échanges plutôt que l’aspect pyramidal est une évolution souhaitable et qui pose les fondations de la coopération et ouvre sur un monde de plus d’équivalence. Pour autant, vivre entre pairs n’exclut pas le respect et la distance pour que chacun exerce correctement son mandat. Ne plus savoir tenir sa posture tient au fait que l’exercice de la politique, c’est-à-dire être au service de la Cité et des citoyens, est devenu aujourd’hui le moyen de faire une belle carrière et de bien gagner sa vie. Ce glissement n’a échappé à personne et avec le temps, la majorité des citoyens en a pris conscience.
 
La première réaction a été l’éloignement des citoyens de la politique, un désamour qui s’est traduit aussi bien par des baisses d’adhésion dans les partis politiques ou dans les syndicats qu’aux désaffections des bureaux de vote. Mais à la suite de 2001 et des élections de 2002 ou Jean-Marie Le Pen a failli être élu Président de la République, ces électrochocs ont réveillé les consciences et commencé à mobiliser quelques citoyens à vouloir construire des alternatives.
C’est la somme de nos consciences individuelles qui fait évoluer notre monde vers le chaos ou l’harmonie.
Sylvain Thillaye du Boullay

La montée progressive du niveau de conscience

Pendant environ quinze ans le chemin fut assez laborieux pour faire évoluer les consciences et sensibiliser chacun à l’importance de se prendre en charge et de redevenir acteur de la sphère politique.
Avec Internet et les réseaux sociaux, dont l’appropriation correspond aussi à ces quinze dernières années, notamment en France - (généralisation des usages, augmentation des débits pour faciliter les informations et développement des technologies pour fabriquer toutes sortes d’applications) - c’est aussi la généralisation immédiate des alternatives et donc l’accélération des transformations.
Aux abords de 2017, un nombre significatif de citoyens se sont mis en chemin, notamment via les civic-tech pour faire évoluer la démocratie. Plusieurs tentatives ont eu lieu dès les élections européennes notamment avec Démocratie Réelle [4] pour que les citoyens prennent directement en main la politique. Avaient émergé le Pacte Civique, le Collectif Roosevelt, Bleu Blanc Zèbre et d’autres mouvements encore, mais qui tombaient tous sous plusieurs travers, la difficulté à « embarquer » les plus jeunes et la tentation de se transformer en parti et donc de retomber dans les travers du système, voter « droite » ou « gauche » au deuxième tour et de ce fait, rendre muette toute expression des alternatives citoyennes.

Le changement de paradigme entre en action

Aujourd’hui en 2017, des initiatives poussent hors système, tout en ayant suffisamment de connaissance de ce dernier pour précisément apporter une réelle alternative viable, concrète et durable. Il y a eu l’élection de Saillans [5] pour les municipales où toute la population a décidé de se porter candidate et de créer alors une rupture dans la vision traditionnelle des élections au collège assez pyramidal. Une nouvelle vision de la démocratique directe s’engageait et avec elle une nouvelle forme de gouvernance, participative et collégiale.
Citons également le mouvement #MaVoix qui a pour particularité plusieurs choses : rester un mouvement indépendant et ne pas être un parti, fonctionner sans leader institutionnel, des impulseurs qui restent discrets, des prises de parole qui se font à plusieurs et sans jamais de chargé de communication attitré, tout repose sur le volontariat, chacun contribue comme une ruche d’abeilles en forme Intelligence collective et sans hiérarchie. Ce mouvement qui vise à hacker l’Assemblée Nationale apporte un nouveau souffle à la démocratie et vise à restituer l’instance où se votent les lois aux citoyens, en privilégiant la démocratie directe.
 
Notons également le remarquable élan de convergence « Stades Citoyens » qui a pour ambition de faire se réunir 80 000 personnes au Stade de France afin de recréer une véritable agora citoyenne nourrie de la diversité de chacun et tentant de repenser ensemble la politique. L’objectif de Stade Citoyens est de : « réunir et relier 80 000 personnes pour expérimenter une agora du 21ème siècle ; Mettre une très grande infrastructure publique au service de l’émergence d’une société du bien vivre ; Expérimenter des outils de l’intelligence collective, des innovations démocratiques, des outils numériques de la Civic-tech [6] ; S’inspirer positivement auprès d’artistes et d’acteurs du changement issus de réseaux de la société civile ; Rendre visibles des solutions citoyennes facilement appropriables. »[7]
 
La sphère politique est donc bien occupée désormais par les plus jeunes et une majorité croissante de citoyens qui trouvent dans ces espaces la possibilité d’explorer les possibles, d’exprimer leurs idées, de co-créer et d’apporter un renouveau réel à un système qui s’écroule.

Erosion du système : l’éclosion de la révolution douce et puissante

En effet, nous sommes prêts pour l’effondrement de la 5eme République et l’émergence de la 6eme.
Tout comme d’autres domaines, la politique est devenue hors-sol pour reprendre l’expression chère à Pierre Rabhi. Il devient plus que nécessaire de repenser une nouvelle constituante [8] afin de faire émerger une formule démocratique évitant les collusions de pouvoirs.
 
Après avoir été hors-sol au sens littéral dans nos villes coupées du vivant et la conscience des rythmes biologiques, puis, hors-sol économiquement, la finance décorrélant le dollar de l’or, et aussi hors-sol symboliquement, nous privant des rituels qui contribuaient à maintenir la société ensemble et permettaient à chacun de cheminer dans sa vie en acceptant ses étapes et ses seuils, ou encore hors-sol spirituellement, coupés des accès à la transcendance, notamment à la suite de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et enfin hors-sol politiquement avec des hommes et des femmes politiques qui ne nourrissent plus la Cité mais leur seule carrière et ambition.
 
Alors tout comme un sol auquel on enlève la forêt, le système s’érode et aujourd’hui il se délite complètement et rappelle la fin de Rome.
C’est l’aspect labile des changements de candidature, les nouveaux partis qui émergent à chaque nouvelle crise d’égos qui nous conduisent aujourd’hui, à quelques semaines des élections présidentielles, à ne plus savoir pour qui voter. Chaque candidat devenant la proie des médias et des pires réactions archaïques à avoir besoin de dénigrer, voire de « tuer » un candidat après l’autre.
Cette attitude mortifère systématique est bien le reflet d’un élan, plus large que la dérive de comportements de certains journalistes justifiant davantage de leur surnom de charognards qu’honorant leur profession, comme le font encore quelques-uns, respectant leur devoir de réserve et l’éthique de l’investigation.
Ces assassinats politiques rappellent les sacrifices sur l’autel d’un Dieu des anciennes mythologies, pour faire advenir le temps à venir.
Il est question des signes visibles de l’érosion d’un système qui désormais s’écroule et qui va bientôt disparaître tant il aura usé toutes les ressources de sa déviance.

Du printemps arabe au renouveau politique à la Française : une révolution douce, non-violente et puissante

Aujourd’hui avec le printemps 2017 nous assistons au renouveau réel de la politique en France et il est temps que les médias donnent de l’espace et de la visibilité à ce qui émerge et qui n’est pas une fantaisie de circonstance mais bien l’expression d’un tsunami sociétal.
En effet, ce que chacun attendait depuis plusieurs années ou décennies selon l’implication dans le changement de paradigme,c’était que l’alternative soit prête pour apporter une réponse concrète à un système qui s’écroule. C’est ce qui a largement manqué au Printemps Arabe où les peuples ont manifesté leur ras-le-bol et face à la vacance d’une réponse construite, solide et réelle, les pires régressions se sont infiltrées dans les failles grand’ouvertes. Les islamismes les plus radicaux ont alors saisi l’opportunité de faire reculer les démocraties et les avancées sociales.

En conclusion

Avec l’élection américaine, nous voyons que face à la complexité du monde, identité spécifique de ce paradigme en émergence, ce sont les pires radicalismes et conservatismes qui reviennent en force apporter des réponses binaires à la réalité plurielle du monde.
Ainsi, la nouveauté de 2017 ne reside-t-elle pas tant dans les idées, quoi que certaines sont particulièrement innovantes, de par la créativité citoyenne libérée, mais plutôt le fait que les idées deviennent de réelles actions co-élaborées en réelle Intelligence collective. Et ces acteurs sont portés par le sloggan « nous sommes celles et ceux que nous attendions ». Et nous voyons là, la reprise en main de la Cité par les citoyens eux-mêmes.
 
La preuve est démontrée qu’une gouvernance basée sur la confiance et la gouvernance partagée conduit à des résultats concrets qui peuvent changer la face du monde. En effet, les civic tech [9] sont le fruit de coopérations internationales, souvent anonymes, utilisant les technologies numériques au service d’une politique redevenant l’expression des citoyens pour les citoyens.
Et le plus remarquable c’est que dans notre pays épris de Révolution, nous avons su passer de la Révolution sanglante de 1789 à celle non-violente, coopérative qui entraîne des milliers de personnes en quelques mois, au service de tous et sans couper aucune tête. 
 
 
[1] Entrer dans un monde de coopération. Pour une néo-RenaiSens, Chronique Sociale, 2013.
[2] L’imaginaire du 11 septembre. Des cendres émerge un nouveau monde, Camion Blanc, 2013.
[3] Rappelons que contrairement à la mauvaise interprétation des comportements de la Génération Y, ses membres ne sont pas « contre » l’autorité systématiquement, mais contre celle qui est « injuste ». Et aujourd’hui la manifestation de celle de l’Etat et des élus n’est plus crédible car elle ne repose plus sur des prédicats éthiques et au service de la Cité. Alors face à cette dérive certains s’opposent et agissent en miroir en discréditant ceux qui ne le représentent plus.
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San Francisco

San Francisco et les géants de la Tech entrent en sécession contre Trump

Depuis que Trump a été investi Président des États-Unis il ne se passe pas un jour sans que ses décisions ne provoquent manifestations et mouvements hostiles. Il faut dire que Trump n’y va pas de main morte et enfile ses perles réactionnaires comme s’il y prenait un plaisir malin. La résistance s’organise dans tout le pays et pas seulement dans les manifestations de rues. Plus de 200 villes ont décidé de s’auto-déclarer « villes sanctuaires » face à Trump. Parmi elles, San Francisco fait figure de porte-drapeau dans cette nouvelle guerre de sécession. Dans son sillage, les grands noms de la tech et singulièrement de la Silicon Valley s’affichent ouvertement contre les décrets de Trump, et notamment celui visant l’immigration.   En ordre de bataille, la Tech californienne fait feu de tout bois pour contrecarrer le nouveau Président.
 
L’indomptable San Francisco a été la première ville à entrer en rébellion. Dès le 23 novembre, soit avant que Trump ne soit investi et que les décrets anti-immigration ou anti-avortement n’aient été signés, la ville a adopté au sein de son conseil une déclaration de résistance contre le Président américain. Voici la traduction intégrale de ce texte qui restera peut-être dans l’Histoire :
 
« ATTENDU QUE, le 8 Novembre 2016 Donald Trump a été élu pour devenir le 45ème président des États-Unis, en conséquence de quoi
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : quelles que soient les menaces proférées par le président élu Trump, San Francisco demeurera une Ville Sanctuaire. Nous ne tournerons pas le dos aux hommes et aux femmes originaires d’autres pays qui participent à la grandeur de la ville et qui représentent plus d’un tiers de la population. Il y a ici le Golden Gate : nous construisons des ponts, pas des murs ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous ne reviendrons jamais sur les droits des femmes, que cela soit dans le domaine de la santé, du travail ou dans n’importe quel domaine menacé par un homme qui traite les femmes comme des obstacles à rabaisser ou des objets à agresser. Et, non moins important, nous nous assurerons que nos jeunes filles grandiront avec des modèles qui leur montrent qu’elles peuvent être et faire ce qu’elles veulent ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : il n’y aura pas de thérapie de conversion, ni de suppression des droits à San Francisco. Nous avons commencé à accueillir les mariages homosexuels depuis 12 ans et nous n’allons pas nous arrêter maintenant. Et pour toutes les personnes LGBT* de tout le pays qui se sentent effrayées, intimidées, ou seules : vous comptez. Vous êtes vus, vous êtes aimés ; et San Francisco n’arrêtera jamais de se battre pour vous ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous croyons encore au principe fondamental de liberté religieuse de cette nation. Nous ne bannissons pas des personnes pour leur foi. Et les seules listes que l’on garde sont des invitations à venir prier ensemble ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : la vie des personnes de couleur compte à San Francisco, même si cela pourrait ne pas être le cas à la Maison Blanche. Et, guidés par l’équipe de travail du président Obama sur la police du XXIème siècle, nous continuerons à réformer notre service de police et à reconstruire une relation de confiance entre la police et les communautés de couleur afin que tous les citoyens se sentent en sécurité dans leurs quartiers ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : le changement climatique n’est pas un canular ou un complot des Chinois. Dans cette ville entourée d’eau sur trois côtés, la science est importante. Et nous continuerons notre travail sur l’énergie propre, le Zéro déchet, ainsi que tout ce que nous faisons pour protéger les générations futures ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous avons fourni des soins de santé à tous dans cette ville depuis presque une décennie, et si la nouvelle administration va au bout de sa promesse impitoyable d’annuler l’assurance maladie pour 20 millions de personnes, les habitants de San Francisco seront protégés ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION :  nous sommes le lieu de naissance des Nations Unies, une ville rendue plus forte par les milliers de visiteurs internationaux que nous accueillons chaque jour. Nous resterons engagés pour l’internationalisme ainsi que pour nos amis et alliés du monde entier – que cela soit ou ne soit pas le cas de l’administration à Washington ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : San Francisco restera une des premières villes pour le transport et continuera à construire les systèmes Muni et BART [réseaux de transport de San Francisco, NDT] sur lesquels nous pouvons tous compter, même si l’administration de Washington va au bout de son projet de supprimer le financement fédéral pour le transport en commun ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : la Californie est la sixième plus grande économie du monde. La région de la Baie est la capitale de l’innovation du pays. Nous ne serons pas intimidés par les menaces de révoquer notre financement fédéral, et nous ne voulons pas non plus sacrifier nos valeurs ou les membres de notre communauté pour vos dollars ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous condamnons tous les crimes et les discours haineux perpétués en raison de cette élection. Et bien que les États-Unis vont bientôt avoir un président qui a fait preuve d’un manque de respect envers les valeurs que nous tenons en haute estime à San Francisco, il ne peut pas changer qui nous sommes, et il ne changera jamais nos valeurs. Nous argumentons, nous militons, nous débattons vigoureusement au sein de San Francisco, mais sur ces points nous sommes unis à 100 %. Nous combattrons la discrimination et l’irresponsabilité dans toutes ses formes. Nous sommes une Ville. Et nous avancerons ensemble. »
 
Comme San Francisco, New York, Chicago, Boston, Los Angeles ou Oakland se sont déclarées villes sanctuaires. Donald Trump en est ivre de rage et a déclaré vouloir les priver de fonds fédéraux. En clair, leur couper les vivres. Une telle décision pourrait se chiffrer en milliards. New York, par exemple, reçoit près de 10 milliards de dollars de fonds fédéraux en 2017.
« Le président n’a pas l’autorité constitutionnelle pour couper les fonds aux États et aux villes seulement parce qu’elles ont agi légalement pour protéger les familles immigrées. […] J’encourage le président Trump à révoquer son décret immédiatement. S’il ne le fait pas, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour le combattre », a assuré Rahm Emanuel, maire de Chicago, lors d’un point presse.
Les maires de San Francisco, Berkeley et Oakland sont du même avis. « La Baie de San Francisco s’unit contre la faillite morale représentée par les politiques de la Maison-Blanche qui divisent des familles, nous fait tourner le dos à des réfugiés dans le besoin, et pourrait faire dérailler les efforts de près d’un million de jeunes productifs qui sont sur la voie d’une régularisation et de la citoyenneté », écrivent-ils dans un communiqué commun.

La Tech en ordre de bataille

Dans la même veine, Les entreprises technologiques se mettent en ordre de bataille face au décret anti-immigration du président américain Donald Trump, inquiètes autant des conséquences immédiates que du précédent qu'il pourrait créer pour un secteur reposant essentiellement sur des talents étrangers.
 
Dans la première initiative d'envergure du monde des affaires contre le nouveau président, près de 130 entreprises, basées en majorité dans la Silicon Valley, ont apporté leur soutien devant une cour fédérale à la procédure visant à contrecarrer l'application du décret.
 
La lettre des entreprises ("amicus brief") dénonce une rupture avec « les principes d'équité et de prédictibilité qui ont régi le système de l'immigration aux États-Unis depuis plus de cinquante ans », et les « dommages importants pour le commerce américain, l'innovation et la croissance » qui en découlent. À part quelques signataires comme les jeans Levi's ou les yaourts Chobani, la liste réunit le gratin de la high-tech.
 
Sa première version dans la nuit de dimanche à lundi dernier rassemblait une centaine de noms et la plupart des poids lourds et startups en vue : Apple, Facebook, Google, Intel, Microsoft, Netflix, Twitter, eBay, PayPal, Uber, Airbnb, Yelp, Pinterest, Snap, Spotify USA, Lyft, Stripe, Dropbox... Une trentaine d'autres les ont rejoints lundi après-midi, dont SpaceX et Tesla, les deux entreprises du milliardaire Elon Musk qui fait partie d'un forum de dirigeants d'entreprises chargé de conseiller Donald Trump. Le patron d'Uber, Travis Kalanick, vient lui d'en démissionner, après une fronde de ses utilisateurs qui y voyaient une marque de soutien à la politique présidentielle. IBM, dont la patronne participe au même forum, n'a en revanche pas signé. D'autres absents notables sont Oracle et Amazon. Ce dernier a toutefois appuyé la plainte initiale de l'État de Washington, où il est basé.
 
Pendant la campagne électorale, le secteur technologique avait plutôt fait campagne contre Donald Trump. Et après des tentatives de dialogue depuis l'élection, ce n'est pas un hasard si c'est le sujet de l'immigration qui fait ressurgir l'opposition au président. « Toutes ces entreprises dépendent lourdement de scientifiques et ingénieurs étrangers « , souligne Darrell West, directeur du Centre pour l'innovation technologique de la Brookings Institution à l’AFP. Il prédit des antagonismes d'autant plus forts que les entreprises du secteur comptent beaucoup de « gens jeunes et progressistes », peu favorables à la politique présidentielle.
Roger Kay, analyste chez Endpoint Technologies, rappelle que les meilleures entreprises du secteur sont allées chercher des ingénieurs ainsi que beaucoup de fondateurs et de patrons en Asie, en Russie... Ce sont ces gens, venus souvent au départ avec des visas, qui ont "alimenté l'essor de la hi-tech".
Vivek Wadhwa, ex-entrepreneur et professeur à la Carnegie Mellon University Engineering dans la Silicon Valley précise : « L'Iran et l'Irak ont fourni beaucoup de "mathématiciens et de scientifiques brillants" à la Silicon Valley ». Mais prévient-il : « Donald Trump a montré qu'il pouvait, selon son bon vouloir, viser n'importe quel groupe en bannissant même provisoirement des résidents légaux détenteurs d'une carte verte."
 
Le conflit entre le secteur technologique et Donald Trump est donc ouvert. Un secteur d’un poids financier considérable, grand créateur d’emplois et d’innovations. Mais fera-t-il le poids face aux entreprises moins progressistes du vieux secteur industriel comme celui de l’industrie fossile par exemple. Pourront-ils peser suffisamment pour faire reculer Trump ? Rien n’est moins sûr.
 
 
Sources : AFP, Positivr 
 
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défiance politique

Les conflits d'intérêts, nouvelle frontière de la démocratie

La défiance populaire à l'égard des élites n'a cessé de croître ces dernières années et l’actualité en fait aujourd’hui encore écho. Elle trouve l'une de ses sources dans le soupçon d'une collusion des élites mélangeant leurs positions institutionnelles, leurs relations personnelles et d'autres intérêts éventuels. Si notre démocratie veut renouer avec la confiance, elle doit impérativement s'imposer de nouvelles exigences et de nouvelles règles. C'est dans cet esprit qu'a été conduit le travail sur les conflits d'intérêts qu’a réalisé Terra Nova dans un nouveau rapport proposant un tour d'horizon complet de ces enjeux dans le monde politique, le secteur bancaire et celui de la santé, avec des propositions de nature à réhausser sensiblement le niveau d'exigence éthique de notre vie collective.
 
Les conflits d'intérêts sont inhérents à la vie en société, dans tous les champs économiques et sociaux et à tous les niveaux hiérarchiques. Les réponses à y apporter doivent être d'autant plus fortes que les individus concernés sont en position de responsabilité à l'égard de la collectivité. Mais comment, sans naïveté et sans cynisme, trouver le bon équilibre entre l'efficacité des institutions et la confiance collective ? En France, on se fie le plus souvent à la bonne foi des acteurs. Or cela ne suffit pas, et c'est précisément l'utilité de la notion de "conflit d'intérêts" de le rappeler.
Le dernier baromètre de la confiance politique Cevipof (Sciences Po - CNRS) (1) est sans appel. Avec 88% de personnes ayant une mauvaise opinion de nos responsables politiques, le désaveu atteint des sommets. 75% d’entre elles considèrent même que nos hommes politiques seraient corrompus.
 
Ce nouveau rapport de la Fondation Terra Nova est issu d’un travail entamé en 2014 et part d’un constat simple. La défiance populaire à l’égard des élites est aujourd’hui très vive et nourrit les discours et les votes populistes. Cette défiance, qui a des effets délétères sur notre démocratie, est alimenté par des dysfonctionnements réels qu’il convient de ne pas nier. Un traitement inadéquat de la question des conflits d’intérêts est l’une des racines profondes de cette défiance – d’où le titre du rapport.
 
Les conflits d'intérêts peuvent être sommairement définis comme des situations dans lesquelles une personne chargée de défendre un intérêt (intérêt particulier ou intérêt général) est en situation, ou peut-être soupçonnée d'être en situation, d'abuser de sa position afin de défendre un autre intérêt.
 
Dans ce rapport, Terra Nova s’est intéressé singulièrement à ceux qui affaiblissent notre démocratie et la confiance dans nos institutions. Leur fil d’Ariane est que les réponses à apporter doivent être d’autant plus exigeantes que les individus sont en position de responsabilité à l’égard de la collectivité et que les « coûts » sociaux des conflits d’intérêts non traités sont lourds, notamment en termes notamment de délégitimation des institutions démocratiques. Leurs propositions visent à apporter une pierre à la refondation de la vie démocratique.
 
 
Leurs analyses sont développées dans trois champs qui ont été choisis du fait de leur importance symbolique, économique et/ou de leur incidence sur la vie des citoyens. Il s’agit de la vie publique au sens large, de la banque et de la santé. Ces secteurs sont structurellement générateurs de conflits d’intérêts, situation renforcée par le fait que les acteurs décisionnaires y ont souvent des trajectoires professionnelles qui s’inscrivent synchroniquement ou diachroniquement à la fois dans les sphères publique et privée. Cette approche structurelle des conflits d’intérêts ne nie pas la complexité des situations, ni l’imbrication nécessaire des champs public et privé, et les solutions préconisées ne sont donc pas duales, ou manichéennes. Au contraire, une gradation est envisagée qui va de l’incompatibilité – ou interdiction pure et simple – d'une double position potentiellement conflictuelle, conduisant alors à l’élimination du conflit d’intérêts, à des dispositifs de régulation beaucoup plus fins. La modulation de ces propositions prend comme critère la gravité du risque à conjurer.
C’est ce qu’illustre la synthèse de 16 propositions innovantes, basées sur trois axes de réflexion :
 
1) L’ELIMINATION A PRIORI : LES INCOMPATIBILITES
 
A. Interdiction du cumul des mandats et de certaines fonctions
 
Proposition 1
Renforcer les incompatibilités entre la fonction de membre du Gouvernement et l’exercice concomitant de fonctions associatives ou partisanes ; des responsabilités au sein d’une assemblée délibérante d’une collectivité territoriale, ou au sein d’un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) ; des fonctions exécutives locales (Conseil régional, conseil départemental, etc.)
 
Proposition 2
2.1. Le mandat parlementaire doit être incompatible avec tout autre mandat électif, voire avec toute autre fonction, y compris privée. Cette interdiction du cumul devrait au surplus être étendue aux fonctions locales, y compris les multiples fonctions inter-collectivités ou de direction de structures diverses (établissements publics d’aménagement ou autre, sociétés d’HLM, etc.), que certains élus empilent.
Simultanément, le nombre de parlementaires pourrait sans inconvénient être réduit significativement, à condition d’augmenter en contrepartie les moyens de travail de chaque élu.
2.2. L’installation dans des mandats répétés ne peut qu’impliquer divers clientélismes, qui sont une des formes les plus pures des conflits d’intérêts. Deux mandats successifs constituent une durée maximale raisonnable pour mener à bien les projets que l’on peut avoir pour la collectivité que l’on représente. Au-delà, un renouvellement est salutaire et devrait être idéalement accompagné de l’aménagement de parcours vers l’élection pour ceux qui n’ont ni fortune ni situation de fonctionnaires. Il faudrait également, en complément, mettre en place des dispositifs assurant ceux qui s’engagent dans un mandat électif qu’ils retrouveront ensuite leur emploi, ou un emploi.
 
Proposition 3
Interdire l'embauche discrétionnaire par un parlementaire d'un parent ou d'un conjoint comme collaborateur ou assistant rémunéré sur les fonds publics alloués à sa mission.
 
B. Séparation bancaire
 
Proposition 4
La séparation des activités de dépôt et de marché dans le secteur bancaire est une réponse pertinente aux conflits d’intérêts qui portent atteinte à la loyauté vis-à-vis de l’intérêt général (prise de risque excessive, fraudes, délinquance en col blanc...).
La stratégie du cloisonnement, préconisée par le rapport Vickers (Independant Commission on Baking) et en octobre 2012 par le rapport dit « Liikanen », commandé par la Commission européenne, est l'option préconisée.
 
2) LA VIGILANCE : LA REGULATION FINE
 
A. L’information sur les liens : la transparence
 
Proposition 5
En ce qui concerne les allers-retours entre les secteurs publics et privés, s'inspirer de l'initiative de la médiatrice européenne qui a récemment recommandé une transparence totale sur les nouvelles activités des anciens commissaires via la publication proactive de ces informations sur un site internet qui serait dédié.
 
B. Le développement d’une culture des conflits d’intérêts
 
Proposition 6
Développer un enseignement relatif aux conflits d’intérêts dans les secteurs qui sont particulièrement exposés à ces derniers. Notamment à la haute fonction publique dans le cadre des écoles qui en forment les futurs membres, les enseignements existants de déontologie ou d’éthique semblant insuffisants.
 
Proposition 7
Instaurer des référents déontologiques de façon plus systématique au sein de toutes les institutions où la question peut se poser, sur le modèle du bâtonnier de l’ordre des avocats qui peut être consulté par les membres du barreau confrontés à une difficulté déontologique.
 
Proposition 8
Contribuer au développement d’une culture des conflits d’intérêts par la promotion d’une identité professionnelle forte, notamment des superviseurs et membres des autorités de régulation.
 
C. L’organisation institutionnelle et les déontologues
 
Proposition 9
Rendre plus transparent et pluraliste le contrôle de certaines nominations, afin d’éviter la réalité ou l’impression d’un certain « entre soi ». Certes, depuis la Loi organique du 23 juillet 2010 et la loi du 23 juillet 2010 relatives à l’application du cinquième alinéa de l’article 13 de la Constitution qui prévoit, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, que le pouvoir de nomination du président de la République sur certains emplois ou fonctions fera préalablement l’objet d’un avis public des commissions compétentes des deux assemblées, les nominations aux fonctions les plus importantes de l'Etat sont davantage transparentes et la situation s’est améliorée. Pour autant, on n’a pas encore l’impression que cela ait produit de sensibles changements de comportement, le fait majoritaire semblant prendre le pas sur le contrôle.
 
D. La limitation des cumuls d’emplois
 
Proposition 10
L’interdiction de principe du cumul de l’emploi de fonctionnaire avec une activité privée lucrative posée par l’article 25 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires est immédiatement mitigée par des exceptions autorisant une activité accessoire, lucrative ou non, à condition qu’elle soit compatible avec les fonctions principales et n’affecte pas leur exercice.
Il est cependant nécessaire de s'assurer :
- que ce qui est censé être "accessoire" le demeure. A cet égard, il serait sans doute souhaitable d’établir des pourcentages de temps d’activité et des plafonds.
- que le principe de compatibilité est bien respecté en en assurant un contrôle effectif.
 
E. Le soutien au contre-lobbying
 
Proposition 11
Le lobbying est souvent dénoncé comme générateur de conflit d’intérêts. Il serait pourtant illusoire de vouloir empêcher le lobbying. En revanche, il serait pertinent d’organiser un contre-lobbying afin que différents points de vue puissent être défendus autour de chaque question, et pas seulement celui de ceux qui disposent des moyens financiers de cette activité. Dans cette perspective, le contre-lobbying qu’il paraît pertinent de financer est un contre-lobbying technique, à même de contrer des arguments du même ordre.
 
F. La « démocratisation » ou l’ouverture des espaces décisionnels
 
Proposition 12
L’un des reproches adressés à nombre d’instances décisionnelles réside dans leur caractère fermé, réservé aux experts, ceux-ci étant soupçonnés de véhiculer une vision du monde univoque comme liée à leurs origines socio-professionnelles. Ainsi, un comité d’experts-médecins relatif à la prise en charge  d’une pathologie portera largement en son sein la vision commune que les médecins peuvent avoir de la relation médicale ; l’intégration dans un tel comité de patients ou de représentants de patients ne peut qu’amener un discours alternatif, plus contradictoire, plus ouvert dans cet espace décisionnel. Il s’agit ici de mieux représenter les intérêts de la société civile dans les comités d’experts, quels que soient les secteurs, comme cela a par exemple été le cas de la Haute autorité de santé fin 2015.
 
G. La limitation des allers-retours (revolving doors) et les délais de viduité
 
Proposition 13
Conformément aux recommandations de la Cour des comptes :
- interdire les indemnités de départ pour les fonctionnaires devenus cadres dirigeants d’entreprises publiques ou privées soutenues par des fonds publics et de remettre en cause la possibilité pour ces fonctionnaires de réintégrer la fonction publique.
- limiter le temps qu’un fonctionnaire peut passer en dehors de la fonction publique. Une durée de cinq ans, au terme de laquelle un choix devrait être opéré entre réintégration et démission, nous semble raisonnable.
- interdire au fonctionnaire de revenir dans son corps d’origine, s’il a un quelconque lien avec le secteur dans lequel il a exercé l’activité pour laquelle il l’avait quitté.
 
Proposition 14
Imposer des délais de viduité suffisamment longs entre les fonctions privées et publiques quand elles s’inscrivent dans le même « secteur » (finance, santé, industrie, etc.) de manière à « désactiver » les carnets d’adresses et d’affaiblir suffisamment les mécanismes bien connus d’identification culturelle et sociale.
A contrario, un banquier ou un industriel pourrait intégrer le secteur public y compris dans des fonctions de régulation sans délai de viduité particulier dès lors que les nouvelles fonctions ne concernent pas le secteur d’où il vient.
 
H. Le contrôle ex post
 
Proposition 15
Une difficulté récurrente de gestion des conflits d’intérêts réside, comme l’a montré l’affaire Barroso (2), dans le contrôle de la situation ex post des personnes, cette dernière pouvant révéler des conflits d’intérêts antérieurs non détectés, notamment de nature à jeter le discrédit sur l’institution concernée. 
Dans ce contexte, il est nécessaire d’instaurer une vigilance relative à la situation de personnes ayant quitté certaines fonctions, après un certain délai, par exemple deux ans. Il s’agirait, en quelque sorte, d’introduire en France une logique de la responsabilité au sens de l’accountability anglo-saxonne, c’est-à-dire le fait d’inscrire dans les devoirs inhérents à une fonction ou à une mission le fait de rendre compte rétrospectivement des actes accomplis dans cette dernière. Du point de vue des intérêts contrôlés, ceux-ci seraient les mêmes que ceux contrôlés lors de la prise de fonction.
 
2) DES MODALITES DE SANCTION RENFORCEES EN CAS DE CONFLITS D’INTERETS INTENTIONNELS : LA PLACE DU DROIT PENAL
 
Proposition 16
Le droit français contient aujourd’hui nombre de dispositions qui permettent de sanctionner pénalement les conflits d’intérêts, dès lors que les comportements en la matière sont intentionnels, c’est-à-dire que la situation est délibérément exploitée (3). Cependant, au-delà des possibilités textuelles, très peu de sanctions sont effectivement prononcées.
Il faut favoriser la sanction pénale effective des comportements intentionnels vis-à-vis des situations de conflits d’intérêts, c’est-à-dire les situations dans lesquelles une personne a clairement choisi de contourner les règles précédentes, règles d’incompatibilité ou de régulation fine.
Pour cela, il peut être utile de donner à certaines structures collectives (associations, syndicats, ordres professionnels), un pouvoir élargi de saisine des juridictions pénales, sur le modèle classique de la saisine par des associations dans les différents domaines concernés. Tel est d’ores et déjà le cas, depuis la loi numéro 2013–1117 du 6 décembre 2013, en ce qui concerne la lutte contre la corruption.
Rappelons que la répression des conflits d’intérêts ne vise que les comportements intentionnels ; il n’est donc pas possible, et nous ne le préconisons pas, de sanctionner une personne du fait de sa situation objective de conflit d’intérêts, la répression étant limitée à la personne qui choisit de participer à un processus décisionnel prohibé en se trouvant en situation de conflit d’intérêts.  
 
(1) Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF est la référence pour mesurer la valeur cardinale de la démocratie : la confiance. Depuis 2009, il dévoile les niveaux de confiance accordée aux acteurs politiques, sociaux et économiques par les Français. Il révèle les degrés de confiance personnelle et interpersonnelle. Il divulgue enfin les perceptions de l'avenir articulées entre optimisme personnel et pessimisme collectif.
 
(2) Un nouveau règlement est entré en vigueur au Parlement de Strasbourg, censé apporter plus de transparence dans les activités des responsables européens. Dans son dernier rapport l'ONG Transparency International estime qu'il reste beaucoup à faire notamment sur les conflits d'intérêts. En toile de fond, le scandale qu'avait provoqué la reconversion de l'ancien président de la Commission, José Manuel Barroso, chez Goldman Sachs.
 
(3) La Cour de cassation interprète même l’infraction de prise illégale d’intérêts, qui permet de sanctionner nombre de conflits d’intérêts dans un cadre public, de manière particulièrement extensive, interprétation contre laquelle le Rapport Sauvé a d’ailleurs pris position, proposant une réduction de celle-ci. Rapport Sauvé, préc, 30-40, et pour une réaction pénaliste, J.-M. Brigant, « Affaires, conflits d’intérêts, probité... Cachez cette prise illégale d’intérêts que je ne saurais voir », préc., n°6 et 13-14
 

 
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