UP' Magazine L'innovation pour défi

Emmanuel Macron

Qu'est-ce qu'un président jupitérien ?

Nous avons eu droit à l’hyperprésident, au président normal. Aujourd’hui nous avons un président jupitérien. Emmanuel Macron l’avait annoncé dès le mois d’octobre dernier dans un entretien au journal Challenges. Le choix de Jupiter, qui n’était pas un simple dieu mais le roi des dieux, n’est pas anodin, Une formule des plus emphatique pour une métaphore porteuse de symboles éclairants. Julien Longhui, professeur de linguistique à l’université de Cergy-Pontoise se livre à un décryptage de cette expression dans laquelle il ne voit nulle prétention mais la recherche d’une figure politique riche de sens.
 
Le 16 octobre 2016 déjà, alors qu'il n'était encore que candidat, Emmanuel Macron utilisait l’adjectif jupitérien pour qualifier la manière dont un président devrait exercer le pouvoir :

 

« Je ne crois pas au président normal. Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise .»

Et de fustiger « une présidence de l’anecdote, de l’événement et de la réaction [qui] banalise la fonction » – sorte de critique en creux de tout ce qu’a voulu incarner François Hollande depuis son élection le 6 mai 2012. Au contraire, la France a besoin d’un chef de l’État « jupitérien », estime l’ancien ministre. Ses modèles ? Le général de Gaulle et François Mitterrand, qui avaient « une capacité à éclairer, une capacité à savoir, une capacité à énoncer, un sens et une direction ancrés dans l’histoire du peuple français. »

Depuis son élection, les médias reprennent très largement cet adjectif, qui semble être devenu un buzz word :

Comme bien souvent dans ces cas de propagation lexicale, le sens des mots peut passer au second plan, au profit de son usage. Certes, le rappel de Jupiter est généralement évoqué dans les commentaires, mais sans s’interroger sur le fonctionnement en discours d’un tel nom propre. Le sujet du nom propre (Np) fait l’objet d’un certain nombre de travaux universitaires en sciences du langage, par exemple dans cet article de Guy Achard-Bayle :

« Le Np est une étiquette qui « colle » diversement à la peau des personnes dont l’identité évolue plus ou moins radicalement ; mais non pas selon que cette identité personnelle évolue plus ou moins radicalement. Il en résulte un comportement du Np particulièrement plastique dans ces cas : d’un côté, il est capable de fonctionner ou de continuer de fonctionner « vide de sens » ou comme un strict « label » référentiel, extensionnel, c’est-à-dire quelles que soient les conditions (contextuelles, pragmatiques, ontologiques, descriptives ou intensionnelles) de son emploi ; de l’autre, il est susceptible de « disparaître », si la personne elle-même perd son identité, comme telle. »

Le discours qui ajuste

Deux choses nous intéressent ici pour analyser la qualification d’Emmanuel Macron par l’adjectif jupitérien :

  • en utilisant la référence à Jupiter, le discours « ajuste » le sens du terme jupitérien pour coller à un réel qui se construit dans les textes. Ce terme devient un « label » pour catégoriser le Président, créer une image, dont le trait peut être forcé également par effet de contraste avec le Président « normal » que cherchait à être François Hollande ;

  • le terme peut se vider de son sens, ou s’incarner car des dimensions qui ne sont pas initialement présentes dans le sens du mot. Les discours font vivre le sens, et c’est davantage une scénarisation du Président qui est à l’œuvre qu’une stricte catégorisation.

Le dictionnaire en ligne CNRTL confirme que cet adjectif « évoque le dieu Jupiter ou ses attributs », et s’incarne dans des exemples tels que la contraction jupitérienne de ses sourcils « qui a un caractère imposant, dominateur » (Balzac, Langeais, p. 255). Dérivé de Jupiter, lat. Jupiter « fils de Saturne, roi des dieux et des hommes », cet adjectif a déjà une charge sémantique plus importante que les simples « verticalité » ou « rapport au pouvoir » évoqués dans la plupart des médias. Dans le recours à cet adjectif par Macron, on a certes en germe l’autorité et le rapport au pouvoir. Mais on a aussi la domination, le pouvoir d’ordre divin, la possession d’attributs du pouvoir. Le Larousse en ligne nous indique d’ailleurs que de nombreuses épithètes peuvent préciser ces pouvoirs :

« Homologue de la divinité étrusque Tinia, il était à la fois dieu père et dieu du Ciel. Devenu le dieu principal et souverain, il fut assimilé au Zeus grec. Ses pouvoirs étaient définis par de nombreuses épithètes : Jupiter Elicius, qui faisait tomber la pluie ; Jupiter Fulgur, dieu du Tonnerre et de la Foudre ; Jupiter Stator, qui arrêtait les ennemis ; Jupiter Feretrius, le dieu des Trophées ; Jupiter Capitolin, auquel était consacré le grand temple du Capitole de Rome et où il était adoré avec Minerve et Junon. »

Le caractère jupitérien recouvre donc un potentiel de sens très large, qui reste éclairant pour la prise en compte de la conception du pouvoir du Président, et de la manière dont il est perçu par les commentateurs.

Du Christ à Dieu

En reprenant au pied de la lettre de côté « divin », je ne peux m’empêcher de trouver un écho à la figure christique, voire biblique, qui apparaissait dans la campagne.

Comme dans cet extrait de Bernard Dugué :

« L’autre interprétation repose sur Macron incarnant un personnage biblique. Lors d’une émission télévisée sur la Trois, l’un des invités évoqua une figure christique pour ensuite se décaler vers une autre figure, celle de Moïse. En ce cas, la marche de Macron symbolise la sortie d’Egypte et pour plus de précision, on lira ce lumineux texte que représente l’Exode et qui s’il est interprété au niveau le plus haut, raconte non pas une sortie depuis un espace mais depuis un temps. »

Ou dans les propos d’Emmanuel Macron : « La dimension christique, je ne la renie pas ; je ne la revendique pas. Je ne cherche pas à être un prédicateur christique ».

Comment ce passage – du Christ à Dieu – peut-il s’incarner concrètement ? La première hypothèse réside dans l’analyse du discours d’investiture, et sa comparaison aux discours de la campagne. En effet, à partir de l’analyse de l’ensemble des tweets du candidat Macron lors de la campagne, on remarque qu’« Europe » est un pivot central de son discours, notamment pour articuler « France » et « français ».

Julien Longhi/DR

Or en faisant une rapide analyse du discours d’investiture, on constate que « monde » a remplacé « Europe ».

Julien Longhi/DR

Le président Macron prend donc effectivement « de la hauteur », en changeant d’échelle.

Du Christ à Dieu, de l’Europe au monde, les commentaires sur Emmanuel Macron, et ses premiers pas discursifs, confirment le « jupitérianisme » de sa présidence. Mais il ne faut pas se focaliser sur le buzz de cette qualification, et voir l’épaisseur sémantique de ce mot : la conception du pouvoir est cohérente avec les projets de réforme rapides (par ordonnance) ; le changement d’échelle (de l’Europe au monde) représente la présidentialisation du candidat et de sa politique ; la prise en compte du pouvoir (dans le discours d’investiture) comme « protection » des Français, et prise en compte de la responsabilité.

Julien Longhi, Professeur des universités en sciences du langage, Université de Cergy-Pontoise

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

The Conversation
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dialogue politique

Dialogue politique : il faut renouveler les méthodes

Qu'il obtienne ou non une majorité parlementaire, Emmanuel Macron devra montrer qu'on peut faire la politique autrement ; qu'il est possible d'organiser de véritables débats citoyens pour chaque changement qui engage l'avenir. Le temps de la démocratie délibérative est venu.
 
Ne boudons pas notre plaisir. Dans ma précédente lettre j'écrivais à propos des élections présidentielles à venir : « J'aimerais entendre un candidat à la présidence dire : en un mandat, je sais que je n’aurai pas changé la société française, mais si j’ai pu jeter les bases d’une mise en mouvement collectif, recréer au sein de la société française la confiance en soi et dans les autres qui lui fait aujourd'hui défaut, j’aurai le sentiment de ne pas avoir démérité. » C'est le sens du discours d'investiture d'Emmanuel Macron le 14 mai. Un bon début.
 
Son élection reflète la lassitude des Français à l'égard des jeux politiques traditionnels, la défiance croissante à l'égard du personnel politique. Elle doucherait les espoirs si elle ne s'accompagnait d'un profond renouvellement de la manière de faire de la politique.
Le chamboulement auquel on assiste n'est pas le premier. En 1981, l'élection de François Mitterrand a provoqué une vague rose. Un flot de députés néophytes. Des cabinets ministériels peuplés de personnes venant de la « société civile ». Les uns et les autres se sont vite coulé dans le moule.
La pratique politique n'a pas changé. Aujourd'hui la situation est plus grave. Le FN est en embuscade. Il n'attend qu'une nouvelle déception démocratique.
Qu'il obtienne ou non une majorité parlementaire, Emmanuel Macron devra montrer qu'on peut faire la politique autrement ; qu'il est possible d'organiser de véritables débats citoyens pour chaque changement qui engage l'avenir. Le temps de la démocratie délibérative est venu.
 
Parlons méthodes. Il faut généraliser, pour toutes les questions importantes de la société - l'Europe, l'emploi, la protection sociale, le chômage, l'éducation, la santé, la transition vers des sociétés durables, etc.- des panels locaux de citoyens puis confronter entre elles les conclusions et propositions issues de ces panels.
En voici les six principes (détaillés dans l'extrait (lien ci-dessous) de « sauvons la démocratie ! », ECLM, 2012) :
 
Premier principe : une démarche « de bas en haut ». C'est des territoires, des villes, des régions qu'il faut partir. Les différents acteurs y ont un visage. La complexité de nos sociétés s'y incarne.
 
Second principe : les réflexions et débats locaux méritent le meilleur de l'information. La démocratie n'est pas l'addition des opinions. C'est le résultat du dialogue entre citoyens informés, ayant eu le temps et les moyens de comprendre et de se comprendre. A l'appui de chaque débat, il faut créer un site web ressources où l'on puisse trouver tous les éléments d'information nécessaires : les données du problème ; les opinions argumentées des partis, des syndicats, d'experts aux avis divergents, de la société civile organisée.
 
Troisième principe : tirer au sort, dans un échantillon significatif de territoires, un panel d'une trentaine de citoyens pour refléter la diversité de la société. Leur donner les moyens et le temps de l'échange. C'est cela investir dans la démocratie. Mettre à profit internet pour que ces panels échangent entre eux et que chacun puisse poser aux experts, au bénéfice de tous, les questions qu'il souhaite. Développer les méthodes de dialogue permettant aux membres des panels de visualiser les différentes dimensions des problèmes. Toute la société en bénéficiera.
 
Quatrième principe : réunir les expériences les plus significatives. Bien des innovations locales existent. Le monde est vaste. Les autres sociétés sont confrontées aux mêmes problèmes. Elles y apportent leurs propres réponses. Dans les débats politiques, ces réponses sont invoquées à l'appui d'une opinion, sans prendre le temps d'en faire le tour, d'en voir les lumières et les ombres. C'est cette diversité qui doit être rendue accessible. Les sociétés qui avancent sont celles qui n'hésitent pas à s'inspirer des autres. S'inspirer n'est pas copier.
 
Cinquième principe : des cahiers d'espérance. L'expression, inventée pour les Etats généraux de l'économie sociale et solidaire, est belle et juste. Les cahiers de doléances ne suffisent pas. Il faut se projeter dans l'avenir. Oser des propositions. Certaines seront utopiques. Toutes, issues de tels dialogues, seront utiles. Confronter entre eux ces cahiers d'espérance. Alors pourra commencer le débat politique proprement dit, l'expression des forces sociales organisées, des différentes sensibilités politiques.
 
Sixième principe : passer des propositions à des stratégies de changement. Elles impliquent une grande diversité d'acteurs. L'évolution du cadre légal n'en est qu'une petite partie : on ne change pas la société par décrets. Souvent, c'est l'évolution du système de pensée lui-même, la conception des institutions, la pratique quotidienne des acteurs qui doivent changer. Ca ne se fait pas en un jour.
 
Les premières fois, ce sera un peu laborieux. Mais un apprentissage collectif va se créer. Celui du respect mutuel et du dialogue en lieu et place de l'invective. C'est le capital immatériel de la société française qui va grandir.
 
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Macron philosophe

Macron, philosophe du libéralisme égalitaire ?

Loin d’être un amas d’idées de droite et de gauche, le programme de Macron relève d’un courant de pensée cohérent connu sous le nom de « libéralisme égalitaire ».

On oublie souvent qu’Emmanuel Macron a été philosophe avant d’être fonctionnaire d’État, banquier et ministre. Son travail d’édition philosophique lui a valu, il y a 17 ans, les remerciements de Paul Ricœur dans la préface de La mémoire, l’histoire et l’oubli, un livre particulièrement dense.

 

Aujourd’hui, le programme du candidat Macron est inspiré par deux autres philosophes, John Rawls (1921-2002) et Amartya Sen (né en 1933). Le premier est considéré comme le plus important philosophe politique du XXe siècle, le second a reçu le Prix Nobel d’Économie en 1998.

Combattre l’inégalité des chances

Le libéralisme égalitaire est d’abord une philosophie de l’égalité des chances. Son idée principale est que dans une société juste toute personne doit avoir la chance de réaliser ses projets sans que des inégalités héritées de naissance ou issues des accidents l’en empêchent. Cette idée semble inspirer le premier slogan de Macron : « La France doit être une chance pour tous ». Elle est aussi illustrée par l’un des clips de la campagne présentant Charles Rozoy qui, après un accident, est devenu champion paralympique en 2012.

Le libéralisme égalitaire est un courant qui combine la liberté et l’égalité dans une théorie cohérente de la justice sociale. Son représentant le plus connu, John Rawls, considère dans son livre, Théorie de la justice, qu’une société juste doit réaliser les deux principes suivants :

  1. Accroître les libertés de base égales pour tous ;

  2. Limiter les inégalités économiques de façon à améliorer : (a) l’égalité équitable des chances ; (b) la situation des plus désavantagés .

Quiconque a lu Rawls sera étonné de découvrir que l’exposé de ses deux principes a structuré, dans ce même ordre, le discours de Lyon, que Macron a prononcé le 4 février 2017. Il y a défendu (1) « les libertés de base » en considérant la laïcité comme une liberté de conscience compatible avec la liberté des autres ; la liberté de travailler, d’entreprendre et d’innover ; la liberté d’association. Puis, il a insisté sur (2a) l’égalité des chances qu’il veut équitable par un investissement dans l’éducation des enfants en ZEP (en divisant par deux la taille des classes) et des adultes (en développant la formation continue), ainsi que par la parité et des mesures antidiscriminatoires dans les entreprises.

Dans son programme, la priorité accordée (2b) à la situation des plus désavantagés se traduit dans l’augmentation des minima sociaux (l'allocation vieillesse et adulte handicapé) et les mesures pour les sans-abri.

De façon générale, la création d’un système universel des retraites et d’une assurance chômage universelle opère une profonde égalisation des statuts.

Liberté ou égalité ? Capabilités, mon capitaine !

Le libéralisme égalitaire est une théorie féconde, dotée de nombreuses applications. L’un des débats qu’il a suscités concerne le type d’égalité qui devrait nous préoccuper : faut-il chercher à égaliser les ressources, en laissant les gens libres d’en faire l’usage qu’ils souhaitent ? Ou faut-il égaliser le niveau de bien-être ou de satisfaction, même si cela implique une inégalité des ressources ?

C’est en cherchant à répondre à ces questions qu’Amartya Sen a élaboré l’approche dite « des capabilités ». Selon lui, ce qu’il faut égaliser est la « capacité » des gens à choisir et à combiner différentes actions pour réaliser leurs projets. Dans cette perspective, la redistribution des ressources n’est qu’un moyen parmi d’autres. Ce qui compte en matière de justice sociale est de choisir les politiques qui élargissent les possibilités d’action. Autrement dit, la liberté de tout un chacun.

L’idée que la pauvreté est une privation de liberté ne va pas de soi. On peut la comprendre en comparant, comme le fait Amartya Sen, la situation de deux personnes : l’une qui jeûne et l’autre malnutrie. Du point de vue des ressources et du mal-être, les deux se retrouvent dans une situation identique. Mais ce qui fait la différence est que l’une a choisi de ne pas manger et l’autre n’a pas eu le choix. L’idée d'Amartya Sen est que comparer les possibilités d’action dont disposent les individus, leurs « capabilités », constitue une meilleure façon de comprendre les inégalités que comparer leur niveau de ressources ou de satisfaction.

L’approche des capabilités a inspiré l’Indice du développement humain (IDH) mis en place en 1990 par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour mesurer les progrès des pays en matière de lutte contre la pauvreté. Cette institutionnalisation a consacré une philosophie du développement centrée sur la personne humaine et son autonomie, au détriment d’une vision marxiste, centrée sur les structures économiques et la satisfaction des besoins premiers. Le programme de Macron semble s’en inspirer lorsqu’il affirme que la lutte contre la pauvreté ne vise pas seulement à assurer la subsistance, mais à permettre l’autonomie, à augmenter la capacité de « faire ».

L’égalité des capabilités est une constante dans les discours de Macron et cela peut être mesuré grâce à l’outil d’analyse statistique des discours mis au point par les chercheurs de l’Université Côte d’Azur. Cet outil permet non seulement de montrer que parmi les cinq candidats du premier tour, Macron est celui qui utilise le plus le mot « égalité ». Ce classement est confirmé par un autre moteur de recherche.

Cet outil fournit également le diagramme des thèmes associés au mot « égalité ». Le thème des « capacités » y figure au premier plan et l’usage qu’en fait Macron est celui de l’approche des capabilités. Par exemple, dans le discours de Toulon, le 22 février, Macron critique un libéralisme sans égalité des capabilités :

« Défend-on la liberté vraiment lorsque certains n’ont pas droit à la liberté, lorsque certains n’ont pas – alors qu’ils ont envie – des capacités, dans nos quartiers, dans la ruralité, de “faire” ? »

Vers un « consensus par recoupement » ?

Dans son ouvrage sur le Libéralisme politique, Rawls soutenait que son libéralisme égalitaire pouvait faire l’objet d’un « consensus par recoupement ». Sa conviction était que dans une société qui respecte le pluralisme des doctrines opposées peuvent se recouper sur des principes essentiels, tout en gardant leur spécificité.

Difficile de ne pas voir des similitudes avec la conviction de Macron que des gens de gauche, du centre et de droite peuvent adhérer à des principes fondamentaux, sans renoncer à leurs différences. Seulement, Rawls prévenait qu’un tel consensus s’obtient par une délibération sobre, menée dans le cadre de la raison publique.

Speranta Dumitru, Associate Professor of Political Sciences, Université Paris Descartes – USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation
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Emmanuel Macron

Le courage de l'audace

Qu’on les appelle crises, révolutions, innovations, progrès ou régressions, les mutations forment convulsivement la réalité de notre monde. Ce qui les rend singulières c’est la vitesse à laquelle elles se propagent. L’élection d’Emmanuel Macron en est une, singulière. Ces « temps qui changent » nous conduisent à reforger en permanence nos schémas intellectuels ; ils nous obligent à réélaborer nos manières de penser. Ils font émerger de nouvelles problématiques, de nouvelles valeurs, de nouveaux objets, de nouveaux enjeux, de nouveaux mots. Politique en est un, plus que tout autre appelé à être transfiguré. Un défi audacieux à relever.
 
Au cours de ces vingt dernières années, un leitmotiv revenait sans cesse : la politique n’en finit pas de finir. Ô certes, la politique n’a jamais cessé d’occuper les esprits, sous des formes de plus en plus variées. Malgré la déception et la défiance, le politique était toujours présent, toujours là, sous forme d’un « immémorial ». Paul Ricœur, le maître en philosophie du nouveau président de la République écrivait que « le politique est à la fois la réalité la plus proche, constitutive à chaque instant du vivre-ensemble actuel, et le plus dissimulé et en ce sens toujours oublié. » Même dans l’absence, même dans l’oubli, le politique est là car il participe d’un savoir primitif des hommes.
 
Avec l’élection chamboule-tout d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, le politique s’est trouvé pris dans un moment crucial de sa métamorphose : la déconstruction. Quant à la politique, celle des mauvais-coucheurs, des grincheux, ou plus simplement des désabusés de la politique, elle donne l’impression d’arriver au bout de sa course. « La politique apparaît à la fois pour nous comme une sorte de résidu gênant, qu’il faudrait idéalement éliminer, et comme une dimension tragiquement manquante, une grandeur qui fait cruellement défaut. » écrivait Pierre Rosanvallon.

L’expulsion du Paradis

Il est vrai que l’inconscience de ses acteurs de la nécessité de se ressaisir, de se recréer, a contribué à favoriser l’émergence de pratiques qui n’étaient rien d’autre que des fuites devant la réalité. La plus courante fut celle de l’enfermement dans une caste : celle de l’élite dirigeante. Cette caste protégeait dans sa forteresse les symboles du pouvoir politique. Elle possédait sa langue – de bois –, ses codes de connivence, ses coutumes de cour et ses grands prêtres économico-médiatiques. Dans l’enfermement de son Versailles, elle s’éloignait progressivement du peuple et de ses représentants, et s’offusquait de n’être point comprise ; d’être alternativement si mal-aimée. 
L’autre fuite fut celle des populismes de toutes natures, dont le jeu pervers était de traduire la réalité complexe en simplifications abusives ; ils jouaient avec le feu des passions, indifférents aux conséquences qui creuseraient, à nouveau le lit des vieilles tentations totalitaires. Malgré cette funeste perspective, les hommes politiques admettaient difficilement que leurs jours étaient comptés. « La politique et ses institutions accueillent tranquillement les mauvais présages au sujet de leur avenir, comme si elles jouissaient d’une immunité théorique et pratique » écrivait Daniel Inerrarity. Mais leur expulsion d’un tel paradis était imminente.
 
Longtemps, les politiques prétendaient, avec arrogance, avoir le contrôle des choses. Ils éprouvaient la nécessité d’arborer le statut prééminent du politique, cette forme ancienne certes symbolique mais héritée en droite ligne du religieux, se plaçant comme opérateur d’une unité surplombante et forcée. Quand bien même voulaient-ils pratiquer une politique « normale », le poids des habitudes revenait, porté, certes, par les quémandeurs insistant d’affirmation d’un sacro-saint statut présidentiel.
Car, dans l’esprit de la plupart de nos contemporains, la politique est définie comme un art : celui qui consiste à gouverner une partie significative de la réalité sociale dans l’océan des relations humaines et des imaginaires. Gouverner est alors volontiers conçu comme l’exercice consistant à piloter habilement un mobile doté d’une mécanique sophistiquée et rassurante. Le pilote est le leader, le chef, le guide ; c’est lui qui sait la route, la carte des vents et des marées, qui connaît les secrets des portulans. C’est sur lui que se focalisèrent d’abord les regards des citoyens puis les myriades d’yeux électroniques des caméras de télévision. Auréolé de lumière et de pouvoir, le politique est un héros qui montre la voie et trace la route. Or rien n’est plus faux que cette métaphore qui n’a produit que confusion et amertume.
 
Happé par la force des regards, égaré dans des espaces complexes, compressé par l’urgence du temps et la perte de la durée, c’est le courage du politique qui s’estompait et disparaissait dans la confusion du monde. Tragique disparition alors que le courage, de Platon à Hannah Arendt est non seulement la vertu politique fondamentale mais aussi la condition immatérielle du gouvernement politique. Seul le courage permet de véritablement commencer une action, de « s’insérer dans le monde et commencer une histoire » . Son défaut laisse la victoire au comportement sur l’action, à l’opinion sur la pensée.

Le courage d’innover

Avoir l’audace de retrouver le courage politique c’est faire œuvre créative ; c’est réinventer le sens du mot gouverner et lui donner une autre valeur que celle dont l’illusion héroïque l’a affublé. Quelle prétention pathétique que celle du politique de vouloir, dans l’océan de la complexité moderne, piloter le navire de la société, de le gouverner vers le bon cap. Dans cette image, la seule vérité qui garde un sens est celle de progression.
L’inventeur du mouvement « En Marche » semble l’avoir bien compris : la société avance, les hommes avancent, le monde aussi. Mais ils n’avancent pas de la servitude vers la liberté ou de la barbarie vers le « Progrès » ; non, ils vont de la complexité vers une complexité plus grande encore. La politique n’est alors plus seulement une question de modernisation, de réforme, voire même de révolution technologique ou sociale ; la question n’est pas de savoir comment se mettre en marche en tête, plus vite. La question se pose plutôt en termes d’actions créatives, capables d’articuler les tensions engendrées par une multitude de mouvements contradictoires.
 
Notre époque n’est décidément plus celle où l’on pouvait simplifier le réel en le forçant dans des concepts d’opposition tels que réformiste/conservateur, ou droite/gauche. Cette belle binarité qui distinguait, pour un temps, le bon cap du mauvais, ne fonctionne plus. Nous sommes embarqués sur une mer grossie de la coexistence de mouvements et de forces, qui ne sont pas réductibles à un courant dominant qui indiquerait le sens. Le politique nouveau doit avoir le courage de descendre des hauteurs de sa vigie, pour sentir mieux la mer, les frémissements des vagues et les sautes des vents. « Dans la mer de la complexité moderne, après le désenchantement du monde qui nous a privés de compas, des instruments, des routes et des valeurs utilisables, depuis qu’il n’y a plus de havre ou de fin à atteindre, il faut naviguer à vue. » écrivait le philosophe italien Franco Volpi.
 
Naviguer à vue ne veut pas dire naviguer au hasard, au gré du caprice des éléments, au jour le jour.  Cela veut dire, au contraire, gouverner courageusement face au monde, face au réel, l’esprit lucide et les sens en alerte. Cela veut dire agir et faire agir, ici et maintenant, sur le local et l’humain, pour atteindre un résultat global, valable pour la totalité. Cela veut dire écouter mais aussi entendre. Cela veut dire voir mais aussi faire voir. Cela veut dire sentir et comprendre le sens. Cela veut dire co-créer et insuffler une volonté dans tous les corps de la société. Cela veut dire éduquer à la responsabilité citoyenne de chacun, de l’enfant à la firme mondiale. Cela veut dire avoir le courage de changer de route si la vague est trop haute, pour atteindre mieux le futur commun possible. Cela veut dire être confiant dans l’intelligence des hommes avant de prétendre mériter leur confiance. Ce défi de l’audace, c’est, pour le nouveau président, celui de disposer de l’énergie nécessaire pour réconcilier les français, les rendre optimistes et confiants, en eux-mêmes d’abord.
 
Gérard Ayache, Directeur de la publication
 
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Objectifs de développement durable

Le paradoxe des ODD (Objectifs de Développement Durable) de l’ONU

Voilà plus d’un an et demi que les ODD (Objectifs de Développement Durable) de l’ONU ont été adoptés pour répondre aux enjeux environnementaux, sociaux et économiques dans le monde entier. Une initiative ambitieuse qui nécessite la mobilisation de tous les acteurs pour sa mise œuvre et qui ouvre des perspectives pour sortir d’un monde en crise. Et pourtant en France, le sujet ne semble pas être une priorité nationale pour le gouvernement… Heureusement, certains acteurs ont commencé à se mobiliser !
 
Les Objectifs de développement durables ont un cadre international unique d’action pour construire un monde en paix et soutenable. Adoptés en septembre 2015 par l’Assemblée des Nations Unies, ces 17 objectifs mondiaux constituent un langage universel et une véritable feuille de route pour tous les Etats et les acteurs qui les composent. Déclinés en 169 cibles pour la période 2016-2030, leur suivi à l’échelle mondiale s’appuie sur une liste de 244 indicateurs, dans le but d’agir pour le bien commun. Ils couvrent l’ensemble des enjeux sociaux, environnementaux et économiques, à la fois dans les pays développés et en voie de développement.
Eliminer l’extrême pauvreté et la faim, assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, parvenir à l’égalité des sexes, promouvoir le plein emploi productif et un travail décent pour tous… font partie des priorités sociales. Cet Agenda 2030 est ambitieux et nécessite de mobiliser toutes les parties prenantes, aussi bien les Etats, que les collectivités, les entreprises ou les associations. En ce début de XXIème siècle, les inégalités n’ont jamais été aussi importantes dans le monde, entre les différentes zones géographiques, les catégories sociales, les genres, l’âge, dans le monde professionnel ou éducatif, etc. Issues de traitements inéquitables ou disproportionnés, elles cachent de multiples causes qu’il faut identifier et combattre. L’Agenda 2030 appelle également à développer la recherche, à soutenir le développement économique via les TPE/PME, à repenser les villes ou encore à transformer les modèles économiques et industriels.
 
Les enjeux humains, sociaux et économiques ne sont pas les seules priorités adoptées. Les ODD visent également à la préservation de l’environnement, avec la lutte contre le changement climatique et contre l’érosion de la biodiversité, notion encore souvent mal comprise, qui intègre l’ensemble des organismes vivants (animaux, végétaux, champignons, bactéries, etc.) et leurs interactions.
Rappelons que l’on ne peut vivre sans la biodiversité : l’ensemble de ce que nous mangeons provient de la biodiversité ; les écosystèmes nous fournissent en eau et air, en matières premières, régulent les maladies ou sont même sources d’inspiration et de loisirs ! Cependant, on observe un rapide appauvrissement et des extinctions d’espèces en masse depuis plusieurs décennies. Ainsi, des objectifs et cibles adoptées visent à diminuer les émissions de gaz à effet de serre, à développer les énergies renouvelables, à préserver et restaurer les écosystèmes terrestres, de conserver et exploiter de manière durable les océans, à stopper les pollutions et réduire fortement la production de déchets.

Mobilisation nécessaire de tous les acteurs

L’action sur ces enjeux ne sera efficace que si chaque pays s’investit, à son niveau. Et la mobilisation des acteurs locaux, économique et de la société civile sera également gage de réussite. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les enjeux et priorités d’un siècle ont été définis et même partagés mondialement. Le chemin vers le développement durable est balisé et les ODD ont réussi le difficile exercice de la transversalité, donnant un cap clair pour l’ensemble des nations. Ils ont même le bon goût de ne pas être « une couche supplémentaire » mais au contraire de reprendre les cadre existants (convention biodiversité et climat, convention de l’OIT etc.) et de les mettre en cohérence !
 
Et pourtant… Les ODD n’ont suscité que peu d’enthousiasme au sein du gouvernement français. Plus d’un an et demi après leur adoption, la déclinaison française des priorités, la stratégie d’action et de moyens manquent toujours pour embarquer la société vers un avenir désirable et soutenable.
On ne peut pas non plus dire que les ODD aient été au cœur de la – très particulière – campagne présidentielle que nous venons de vivre. Le portage politique avait été questionné par un avis du CESE en 2016 et proposait que les ODD soient portés par le Premier Ministre plutôt que par la Ministre de l’Environnement, pour davantage de transversalité.
Cela étant, le Ministère de l’Environnement a mené des premières actions de mobilisation et a publié mi-2016 un premier document synthétique identifiant quelques politiques publiques contribuant aux ODD. De son côté, l’Insee (l’Institut national de la statistique et des études économiques) a publié le 24 mars 2017, 110 indicateurs pour le suivi des ODD au niveau national.
La Plateforme Nationale RSE, instance multi-acteur de dialogue et de proposition hébergée à France Stratégie, a également engagé des réflexions sur les ODD.
De leur côté, certaines entreprises, conscientes de l’importance de cet agenda, ont commencé à se mobiliser. En 2016, l’étude publiée par B&L évolution, société de conseil spécialisée en développement durable, montre que déjà 11 entreprises du CAC40 ont pris des engagements ou réalisé des projets pour la mise en œuvre des ODD.
Les TPE/PME ne sont pas en reste : une dizaine d’entreprises du Pays Voironnais (proche de Grenoble), de 5 à 500 employés ont mis en avant leurs actions concrètes pour l’Agenda 2030 au travers de leur stratégie RSE.
 
En effet, les ODD donnent la direction à suivre pour contribuer concrètement aux priorités du développement durable. La démarche RSE d’une entreprise peut donc être amenée à être mise à jour, pour intégrer – ou mieux intégrer –  dans les processus de management ces nouvelles dimensions. Les ODD sont également source d’innovation responsable car une entreprise peut développer – ou faire évoluer – des produits et services qui répondent directement ou indirectement aux Objectifs. Enfin, une entreprise peut contribuer au travers d’une politique de mécénat et la création de partenariat. C’est un beau sujet pour renouveler son dialogue avec ses parties prenantes et son analyse de matérialité, c’est-à-dire l’analyse des enjeux de développement durable majeurs pour l’entreprise.
Un nouveau président vient d’être élu, nous verrons si l’Agenda 2030 fait partie des priorités du prochain gouvernement !
 
Sylvain Boucherand, PDG de B&L évolution
 
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Débat du 3 mai

Une agressivité débridée dégrade l’ultime débat présidentiel

Jacques Gerstlé, professeur de Sciences politiques à Paris I, est un spécialiste éminent des débats télévisés. Il les a tous décortiqués et analysés, depuis le premier où s'affrontaient Giscard d'Estaing et Mitterrand. Pour lui, débattre c’est se battre avec des mots, des arguments, du discours. Le débat se présente comme la forme la plus agonistique de la communication politique. Dans le débat télévisé, chaque candidat a une opportunité exceptionnelle de présenter à des millions de téléspectateurs et d’électeurs potentiels son offre électorale particulière. 
 
Le débat du 3 mai qui a vu s'affronter Marine Le Pen et Emmanuel Macron restera dans les annales comme celui d'un affrontement d'une violence hors norme entre deux candidats. Déçu comme des millions de français par le spectacle dégradant offert par la candidate du Font national, Jacques Gerstlé nous livre son analyse. 
 
Ce 3 mai 2017 nous avons pu assister au débat télévisé d’entre-deux-tours qui a opposé Marine Le Pen et Emmanuel Macron devant 15,1 millions de téléspectateurs sur TF1 et France 2. Point d’orgue d’une campagne totalement inédite de bout en bout, ce débat est l’ultime version d’une séquence de communication électorale institutionnalisée.

 

Depuis la première édition de 1974 (Valéry Giscard d’Estaing–François Mitterrand), il s’agissait du septième débat d’entre-deux-tours qui était organisé. Chaque élection présidentielle, hormis celle de 2002 marquée par le refus de Jacques Chirac d’affronter Jean‑Marie Le Pen, a donc connu ce type d’émission.

Profusion de débats liée aux primaires

Si on élargit à tous les débats télévisés électoraux le nombre augmente considérablement puisqu’il faut y ajouter trois débats en 2007 (Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius) à l’occasion de la primaire semi-ouverte des socialistes, plus un débat singulier entre Ségolène Royal et François Bayrou sur BFMTV, trois débats en 2012 (François Hollande, Martine Aubry, Arnaud Montebourg, Manuel Valls, Jean‑Michel Baylet) et un débat d’entre-deux-tours (Hollande-Aubry). Fin 2016, trois débats sont diffusés lors des primaires de la droite et du centre (François Fillon, Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Bruno Lemaire, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean‑François Copé, Frédéric Poisson), avant un Fillon/Juppé dans l’entre-deux-tours.

Trois débats de la Belle Alliance Populaire se sont également tenus en 2017 (Benoît Hamon, Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, François de Rugy Jean‑Luc Benhamias, Sylvie Pinel), avant un Hamon-Valls dans l’entre-deux-tours.

La campagne de 2017 s’est donc traduite par une augmentation importante du recours aux débats causée par la mise en œuvre de la procédure des primaires à droite et au Parti socialiste, auxquels il faudrait ajouter les débats organisés par les écologistes pour être complet. Il y a là un indicateur de l’impact des primaires sur la médiatisation croissante et mobilisatrice de la vie politique. Il faut aussi rappeler que 2017 a connu, pour la première fois, des débats avant le premier tour réunissant les cinq candidats majeurs sur TF1 puis l’ensemble des onze candidats dans une émission exceptionnelle par le nombre de ses participants.

Plusieurs cibles en même temps

Quelles sont les principales caractéristiques de ce genre d’émission politique télévisée ? Tout d’abord, il repose sur une communication face à face entre deux candidats (au moins), c’est-à-dire co-présents, qui échangent des discours sous la conduite de journalistes-modérateurs. Cette communication interactive est emboîtée dans une communication unidirectionnelle médiatisée par la télévision qui diffuse en direction d’une audience massive et indéterminée.

Les échanges discursifs sont destinés à ce public massif ou, pour être plus précis, à des segments particuliers de ce public compte tenu des cibles électorales privilégiées par les candidats qui peuvent se recouper ou pas. La difficulté pour les candidats réside dans l’impératif de satisfaire différentes exigences propres aux participants du système de communication : répondre aux questions des journalistes, tout en dialoguant (plus ou moins) avec l’interlocuteur et en adressant des messages aux électeurs dont ils recherchent le vote ou le soutien électoral, le tout en s’efforçant de rassembler.

Comment s’est présenté le débat du 3 mai à ces trois niveaux ? Globalement ce fut un débat violent et brutal entre concurrents qui s’affrontent de façon aveugle sur un agenda incomplet, dans une interaction belliqueuse et avec des attaques frontales.

Un agenda incomplet

On sait toute l’importance des questions thématisées posées par les journalistes qui orientent le débat vers des sujets particuliers et forment l’agenda du débat (cf. J. Gerstlé, C. Piar, La communication politique, Colin, 2016). Première source d’insatisfaction, l’agenda du débat fut très incomplet, même si on comprend qu’il est très difficile d’être exhaustif et contradictoire en deux heures de temps seulement.

Il faudra donc se satisfaire du traitement souvent superficiel du chômage, des retraites, des 35 heures, de la fiscalité et du pouvoir d’achat, de la protection sociale, de la sécurité et du terrorisme, de la famille, de l’école, de l’Europe, de la politique étrangère résumée aux relations avec Trump et Poutine et des institutions (nombre de parlementaires et cumul des mandats).

Mais on ne peut que regretter le silence sur l’écologie, la santé, l’aide au développement, la crise des migrants, la défense, l’aménagement du territoire, le logement, les transports, la culture, les autres institutions entre autres. Le déficit « sectoriel » affaiblit considérablement la portée pédagogique du débat et sa capacité à informer les citoyens. La responsabilité est ici partagée entre journalistes et candidats.

Une interaction belliqueuse

Une interaction belliqueuse a, d’emblée, été installée par Marine Le Pen qui s’est lancée dans une violente diatribe où elle s’en est pris d’abord au programme de son adversaire :

« M. Macron est le choix de la mondialisation sauvage, de l’ubérisation, de la précarité, de la guerre de tous contre tous, du saccage économique, notamment de nos grands groupes, du dépeçage de la France, du communautarisme. »

Elle s’est appuyée sur la manipulation des normes conversationnelles, notamment la norme de la bienséance qui impose le respect de la parole de l’interlocuteur, qu’on doit laisser terminer son propos sans le couper, dont on doit respecter le temps de parole égal au sien, etc. En mettant en cause le comportement de communication de l’adversaire, on met en évidence qu’il ne respecte pas les normes de la communication ordinaire (« Vous m’empêchez de parler depuis 10 minutes » s’exclame ainsi Marine Le Pen).

S’il est incapable de respecter des normes aussi simples, comment pourra-t-il s’accommoder de pratiques de gouvernement beaucoup plus compliquées ? En d’autres termes, il faut montrer qu’on est le patron de l’interaction dans le respect des règles sous peine d’être disqualifié par l’adversaire. La candidate du FN a ainsi contraint Emmanuel Macron a invoqué la « courtoisie » pour avoir la possibilité de continuer à exposer son propos.

Des attaques frontales

Au lieu d’envoyer des messages ciblés à travers la présentation des propositions programmatiques ou dans la réfutation des propositions adverses, Marine Le Pen a multiplié les attaques frontales et les intox (19 ont été dénombrées par « Les décodeurs » du journal Le Monde) tout au long du débat, quel que soit le sujet considéré.

Elle induit des réponses cinglantes de Macron, du type :

« Une grande entreprise ne pourra pas payer en euros d’un côté et payer ses salariés de l’autre en francs. Ça n’a jamais existé, Mme Le Pen. C’est du grand n’importe quoi. »

Par ses invectives elle a contraint Macron a dénoncé « les bêtises » et les « mensonges » continuels de son adversaire, par exemple sur le niveau du chômage en 1990 ou sur la sortie de l’euro :

« Vous dites beaucoup de bêtises. »
« Ne mentez pas encore une fois. »
« Vous menez une campagne de mensonges et de falsifications. »

Elle a cogné de façon aveugle en mettant dans le même sac la critique du programme et la personnalité de l’adversaire pour le réduire à un héritier de François Hollande, par ailleurs « soumis » aux intérêts privés, à Angela Merkel et à l’UOIF. Loin de représenter une « France apaisée », qu’elle a voulu un moment incarnée dans la campagne, Marine Le Pen a retrouvé les accents les plus virulents de son père et a peut-être ruiné en deux heures six années de travail consacré à dédiaboliser le Front national.

Ce débat dans ces conditions a-t-il eu une utilité ? Sur le fond les questions traitées sont toutes légitimes mais restent incomplètes pour évaluer comparativement deux offres électorales. La transmission d’information y a été très limitée s’agissant des programmes. En revanche s’agissant des personnalités, on a pu voir s’exhiber le caractère brutal de la candidate – ce qui n’a probablement pas renforcé sa crédibilité sectorielle (notamment économique et sur l’Europe) et sa présidentialité dans la mesure où la fonction présidentielle n’est traditionnellement pas associée à la violence mais plutôt à la capacité de rassembler et de garantir le fonctionnement des institutions.

Emmanuel Macron l’a bien vu, qui conclut :

« Vous vivez de la division. Le Front national s’en nourrit. Je refuse l’esprit de haine ».

Jacques Gerstlé, Professeur de sciences politiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Jacques GERSTLE est Professeur Emérite au Département de Science Politique de l’Université Paris I Panthéon Sorbonne où il a dirigé pendant plus de dix ans le Master de communication politique et sociale. Il est l’auteur ou le co-auteur de nombreuses publications relatives à la communication politique telles que « 2012, La campagne présidentielle », « La communication politique », « Les effets d’information en politique », « Mediated Politics in Two Cultures », « Le langage des socialistes », « Giscard d’Estaing/Mitterrand : 54774 mots pour convaincre ». Il a rendu compte des campagnes électorales françaises de 1972 à 2007 dans ses contributions aux « Chroniques Electorales » des Presses de Sciences Po. Il a publié de nombreux articles dans la Revue Française de Science Politique, Politix, la Revue Française de Sociologie, Pouvoirs. Son dernier ouvrage est écrit en collaboration :il s’agit de la 3ème édition de « La communication politique » publié en 2016 chez Armand Colin. 
 
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

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