UP' Magazine L'innovation pour défi

San Francisco

San Francisco et les géants de la Tech entrent en sécession contre Trump

Depuis que Trump a été investi Président des États-Unis il ne se passe pas un jour sans que ses décisions ne provoquent manifestations et mouvements hostiles. Il faut dire que Trump n’y va pas de main morte et enfile ses perles réactionnaires comme s’il y prenait un plaisir malin. La résistance s’organise dans tout le pays et pas seulement dans les manifestations de rues. Plus de 200 villes ont décidé de s’auto-déclarer « villes sanctuaires » face à Trump. Parmi elles, San Francisco fait figure de porte-drapeau dans cette nouvelle guerre de sécession. Dans son sillage, les grands noms de la tech et singulièrement de la Silicon Valley s’affichent ouvertement contre les décrets de Trump, et notamment celui visant l’immigration.   En ordre de bataille, la Tech californienne fait feu de tout bois pour contrecarrer le nouveau Président.
 
L’indomptable San Francisco a été la première ville à entrer en rébellion. Dès le 23 novembre, soit avant que Trump ne soit investi et que les décrets anti-immigration ou anti-avortement n’aient été signés, la ville a adopté au sein de son conseil une déclaration de résistance contre le Président américain. Voici la traduction intégrale de ce texte qui restera peut-être dans l’Histoire :
 
« ATTENDU QUE, le 8 Novembre 2016 Donald Trump a été élu pour devenir le 45ème président des États-Unis, en conséquence de quoi
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : quelles que soient les menaces proférées par le président élu Trump, San Francisco demeurera une Ville Sanctuaire. Nous ne tournerons pas le dos aux hommes et aux femmes originaires d’autres pays qui participent à la grandeur de la ville et qui représentent plus d’un tiers de la population. Il y a ici le Golden Gate : nous construisons des ponts, pas des murs ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous ne reviendrons jamais sur les droits des femmes, que cela soit dans le domaine de la santé, du travail ou dans n’importe quel domaine menacé par un homme qui traite les femmes comme des obstacles à rabaisser ou des objets à agresser. Et, non moins important, nous nous assurerons que nos jeunes filles grandiront avec des modèles qui leur montrent qu’elles peuvent être et faire ce qu’elles veulent ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : il n’y aura pas de thérapie de conversion, ni de suppression des droits à San Francisco. Nous avons commencé à accueillir les mariages homosexuels depuis 12 ans et nous n’allons pas nous arrêter maintenant. Et pour toutes les personnes LGBT* de tout le pays qui se sentent effrayées, intimidées, ou seules : vous comptez. Vous êtes vus, vous êtes aimés ; et San Francisco n’arrêtera jamais de se battre pour vous ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous croyons encore au principe fondamental de liberté religieuse de cette nation. Nous ne bannissons pas des personnes pour leur foi. Et les seules listes que l’on garde sont des invitations à venir prier ensemble ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : la vie des personnes de couleur compte à San Francisco, même si cela pourrait ne pas être le cas à la Maison Blanche. Et, guidés par l’équipe de travail du président Obama sur la police du XXIème siècle, nous continuerons à réformer notre service de police et à reconstruire une relation de confiance entre la police et les communautés de couleur afin que tous les citoyens se sentent en sécurité dans leurs quartiers ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : le changement climatique n’est pas un canular ou un complot des Chinois. Dans cette ville entourée d’eau sur trois côtés, la science est importante. Et nous continuerons notre travail sur l’énergie propre, le Zéro déchet, ainsi que tout ce que nous faisons pour protéger les générations futures ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous avons fourni des soins de santé à tous dans cette ville depuis presque une décennie, et si la nouvelle administration va au bout de sa promesse impitoyable d’annuler l’assurance maladie pour 20 millions de personnes, les habitants de San Francisco seront protégés ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION :  nous sommes le lieu de naissance des Nations Unies, une ville rendue plus forte par les milliers de visiteurs internationaux que nous accueillons chaque jour. Nous resterons engagés pour l’internationalisme ainsi que pour nos amis et alliés du monde entier – que cela soit ou ne soit pas le cas de l’administration à Washington ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : San Francisco restera une des premières villes pour le transport et continuera à construire les systèmes Muni et BART [réseaux de transport de San Francisco, NDT] sur lesquels nous pouvons tous compter, même si l’administration de Washington va au bout de son projet de supprimer le financement fédéral pour le transport en commun ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : la Californie est la sixième plus grande économie du monde. La région de la Baie est la capitale de l’innovation du pays. Nous ne serons pas intimidés par les menaces de révoquer notre financement fédéral, et nous ne voulons pas non plus sacrifier nos valeurs ou les membres de notre communauté pour vos dollars ; et, cela étant
 
A ÉTÉ PRISE LA RÉSOLUTION : nous condamnons tous les crimes et les discours haineux perpétués en raison de cette élection. Et bien que les États-Unis vont bientôt avoir un président qui a fait preuve d’un manque de respect envers les valeurs que nous tenons en haute estime à San Francisco, il ne peut pas changer qui nous sommes, et il ne changera jamais nos valeurs. Nous argumentons, nous militons, nous débattons vigoureusement au sein de San Francisco, mais sur ces points nous sommes unis à 100 %. Nous combattrons la discrimination et l’irresponsabilité dans toutes ses formes. Nous sommes une Ville. Et nous avancerons ensemble. »
 
Comme San Francisco, New York, Chicago, Boston, Los Angeles ou Oakland se sont déclarées villes sanctuaires. Donald Trump en est ivre de rage et a déclaré vouloir les priver de fonds fédéraux. En clair, leur couper les vivres. Une telle décision pourrait se chiffrer en milliards. New York, par exemple, reçoit près de 10 milliards de dollars de fonds fédéraux en 2017.
« Le président n’a pas l’autorité constitutionnelle pour couper les fonds aux États et aux villes seulement parce qu’elles ont agi légalement pour protéger les familles immigrées. […] J’encourage le président Trump à révoquer son décret immédiatement. S’il ne le fait pas, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour le combattre », a assuré Rahm Emanuel, maire de Chicago, lors d’un point presse.
Les maires de San Francisco, Berkeley et Oakland sont du même avis. « La Baie de San Francisco s’unit contre la faillite morale représentée par les politiques de la Maison-Blanche qui divisent des familles, nous fait tourner le dos à des réfugiés dans le besoin, et pourrait faire dérailler les efforts de près d’un million de jeunes productifs qui sont sur la voie d’une régularisation et de la citoyenneté », écrivent-ils dans un communiqué commun.

La Tech en ordre de bataille

Dans la même veine, Les entreprises technologiques se mettent en ordre de bataille face au décret anti-immigration du président américain Donald Trump, inquiètes autant des conséquences immédiates que du précédent qu'il pourrait créer pour un secteur reposant essentiellement sur des talents étrangers.
 
Dans la première initiative d'envergure du monde des affaires contre le nouveau président, près de 130 entreprises, basées en majorité dans la Silicon Valley, ont apporté leur soutien devant une cour fédérale à la procédure visant à contrecarrer l'application du décret.
 
La lettre des entreprises ("amicus brief") dénonce une rupture avec « les principes d'équité et de prédictibilité qui ont régi le système de l'immigration aux États-Unis depuis plus de cinquante ans », et les « dommages importants pour le commerce américain, l'innovation et la croissance » qui en découlent. À part quelques signataires comme les jeans Levi's ou les yaourts Chobani, la liste réunit le gratin de la high-tech.
 
Sa première version dans la nuit de dimanche à lundi dernier rassemblait une centaine de noms et la plupart des poids lourds et startups en vue : Apple, Facebook, Google, Intel, Microsoft, Netflix, Twitter, eBay, PayPal, Uber, Airbnb, Yelp, Pinterest, Snap, Spotify USA, Lyft, Stripe, Dropbox... Une trentaine d'autres les ont rejoints lundi après-midi, dont SpaceX et Tesla, les deux entreprises du milliardaire Elon Musk qui fait partie d'un forum de dirigeants d'entreprises chargé de conseiller Donald Trump. Le patron d'Uber, Travis Kalanick, vient lui d'en démissionner, après une fronde de ses utilisateurs qui y voyaient une marque de soutien à la politique présidentielle. IBM, dont la patronne participe au même forum, n'a en revanche pas signé. D'autres absents notables sont Oracle et Amazon. Ce dernier a toutefois appuyé la plainte initiale de l'État de Washington, où il est basé.
 
Pendant la campagne électorale, le secteur technologique avait plutôt fait campagne contre Donald Trump. Et après des tentatives de dialogue depuis l'élection, ce n'est pas un hasard si c'est le sujet de l'immigration qui fait ressurgir l'opposition au président. « Toutes ces entreprises dépendent lourdement de scientifiques et ingénieurs étrangers « , souligne Darrell West, directeur du Centre pour l'innovation technologique de la Brookings Institution à l’AFP. Il prédit des antagonismes d'autant plus forts que les entreprises du secteur comptent beaucoup de « gens jeunes et progressistes », peu favorables à la politique présidentielle.
Roger Kay, analyste chez Endpoint Technologies, rappelle que les meilleures entreprises du secteur sont allées chercher des ingénieurs ainsi que beaucoup de fondateurs et de patrons en Asie, en Russie... Ce sont ces gens, venus souvent au départ avec des visas, qui ont "alimenté l'essor de la hi-tech".
Vivek Wadhwa, ex-entrepreneur et professeur à la Carnegie Mellon University Engineering dans la Silicon Valley précise : « L'Iran et l'Irak ont fourni beaucoup de "mathématiciens et de scientifiques brillants" à la Silicon Valley ». Mais prévient-il : « Donald Trump a montré qu'il pouvait, selon son bon vouloir, viser n'importe quel groupe en bannissant même provisoirement des résidents légaux détenteurs d'une carte verte."
 
Le conflit entre le secteur technologique et Donald Trump est donc ouvert. Un secteur d’un poids financier considérable, grand créateur d’emplois et d’innovations. Mais fera-t-il le poids face aux entreprises moins progressistes du vieux secteur industriel comme celui de l’industrie fossile par exemple. Pourront-ils peser suffisamment pour faire reculer Trump ? Rien n’est moins sûr.
 
 
Sources : AFP, Positivr 
 

 

défiance politique

Les conflits d'intérêts, nouvelle frontière de la démocratie

La défiance populaire à l'égard des élites n'a cessé de croître ces dernières années et l’actualité en fait aujourd’hui encore écho. Elle trouve l'une de ses sources dans le soupçon d'une collusion des élites mélangeant leurs positions institutionnelles, leurs relations personnelles et d'autres intérêts éventuels. Si notre démocratie veut renouer avec la confiance, elle doit impérativement s'imposer de nouvelles exigences et de nouvelles règles. C'est dans cet esprit qu'a été conduit le travail sur les conflits d'intérêts qu’a réalisé Terra Nova dans un nouveau rapport proposant un tour d'horizon complet de ces enjeux dans le monde politique, le secteur bancaire et celui de la santé, avec des propositions de nature à réhausser sensiblement le niveau d'exigence éthique de notre vie collective.
 
Les conflits d'intérêts sont inhérents à la vie en société, dans tous les champs économiques et sociaux et à tous les niveaux hiérarchiques. Les réponses à y apporter doivent être d'autant plus fortes que les individus concernés sont en position de responsabilité à l'égard de la collectivité. Mais comment, sans naïveté et sans cynisme, trouver le bon équilibre entre l'efficacité des institutions et la confiance collective ? En France, on se fie le plus souvent à la bonne foi des acteurs. Or cela ne suffit pas, et c'est précisément l'utilité de la notion de "conflit d'intérêts" de le rappeler.
Le dernier baromètre de la confiance politique Cevipof (Sciences Po - CNRS) (1) est sans appel. Avec 88% de personnes ayant une mauvaise opinion de nos responsables politiques, le désaveu atteint des sommets. 75% d’entre elles considèrent même que nos hommes politiques seraient corrompus.
 
Ce nouveau rapport de la Fondation Terra Nova est issu d’un travail entamé en 2014 et part d’un constat simple. La défiance populaire à l’égard des élites est aujourd’hui très vive et nourrit les discours et les votes populistes. Cette défiance, qui a des effets délétères sur notre démocratie, est alimenté par des dysfonctionnements réels qu’il convient de ne pas nier. Un traitement inadéquat de la question des conflits d’intérêts est l’une des racines profondes de cette défiance – d’où le titre du rapport.
 
Les conflits d'intérêts peuvent être sommairement définis comme des situations dans lesquelles une personne chargée de défendre un intérêt (intérêt particulier ou intérêt général) est en situation, ou peut-être soupçonnée d'être en situation, d'abuser de sa position afin de défendre un autre intérêt.
 
Dans ce rapport, Terra Nova s’est intéressé singulièrement à ceux qui affaiblissent notre démocratie et la confiance dans nos institutions. Leur fil d’Ariane est que les réponses à apporter doivent être d’autant plus exigeantes que les individus sont en position de responsabilité à l’égard de la collectivité et que les « coûts » sociaux des conflits d’intérêts non traités sont lourds, notamment en termes notamment de délégitimation des institutions démocratiques. Leurs propositions visent à apporter une pierre à la refondation de la vie démocratique.
 
 
Leurs analyses sont développées dans trois champs qui ont été choisis du fait de leur importance symbolique, économique et/ou de leur incidence sur la vie des citoyens. Il s’agit de la vie publique au sens large, de la banque et de la santé. Ces secteurs sont structurellement générateurs de conflits d’intérêts, situation renforcée par le fait que les acteurs décisionnaires y ont souvent des trajectoires professionnelles qui s’inscrivent synchroniquement ou diachroniquement à la fois dans les sphères publique et privée. Cette approche structurelle des conflits d’intérêts ne nie pas la complexité des situations, ni l’imbrication nécessaire des champs public et privé, et les solutions préconisées ne sont donc pas duales, ou manichéennes. Au contraire, une gradation est envisagée qui va de l’incompatibilité – ou interdiction pure et simple – d'une double position potentiellement conflictuelle, conduisant alors à l’élimination du conflit d’intérêts, à des dispositifs de régulation beaucoup plus fins. La modulation de ces propositions prend comme critère la gravité du risque à conjurer.
C’est ce qu’illustre la synthèse de 16 propositions innovantes, basées sur trois axes de réflexion :
 
1) L’ELIMINATION A PRIORI : LES INCOMPATIBILITES
 
A. Interdiction du cumul des mandats et de certaines fonctions
 
Proposition 1
Renforcer les incompatibilités entre la fonction de membre du Gouvernement et l’exercice concomitant de fonctions associatives ou partisanes ; des responsabilités au sein d’une assemblée délibérante d’une collectivité territoriale, ou au sein d’un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) ; des fonctions exécutives locales (Conseil régional, conseil départemental, etc.)
 
Proposition 2
2.1. Le mandat parlementaire doit être incompatible avec tout autre mandat électif, voire avec toute autre fonction, y compris privée. Cette interdiction du cumul devrait au surplus être étendue aux fonctions locales, y compris les multiples fonctions inter-collectivités ou de direction de structures diverses (établissements publics d’aménagement ou autre, sociétés d’HLM, etc.), que certains élus empilent.
Simultanément, le nombre de parlementaires pourrait sans inconvénient être réduit significativement, à condition d’augmenter en contrepartie les moyens de travail de chaque élu.
2.2. L’installation dans des mandats répétés ne peut qu’impliquer divers clientélismes, qui sont une des formes les plus pures des conflits d’intérêts. Deux mandats successifs constituent une durée maximale raisonnable pour mener à bien les projets que l’on peut avoir pour la collectivité que l’on représente. Au-delà, un renouvellement est salutaire et devrait être idéalement accompagné de l’aménagement de parcours vers l’élection pour ceux qui n’ont ni fortune ni situation de fonctionnaires. Il faudrait également, en complément, mettre en place des dispositifs assurant ceux qui s’engagent dans un mandat électif qu’ils retrouveront ensuite leur emploi, ou un emploi.
 
Proposition 3
Interdire l'embauche discrétionnaire par un parlementaire d'un parent ou d'un conjoint comme collaborateur ou assistant rémunéré sur les fonds publics alloués à sa mission.
 
B. Séparation bancaire
 
Proposition 4
La séparation des activités de dépôt et de marché dans le secteur bancaire est une réponse pertinente aux conflits d’intérêts qui portent atteinte à la loyauté vis-à-vis de l’intérêt général (prise de risque excessive, fraudes, délinquance en col blanc...).
La stratégie du cloisonnement, préconisée par le rapport Vickers (Independant Commission on Baking) et en octobre 2012 par le rapport dit « Liikanen », commandé par la Commission européenne, est l'option préconisée.
 
2) LA VIGILANCE : LA REGULATION FINE
 
A. L’information sur les liens : la transparence
 
Proposition 5
En ce qui concerne les allers-retours entre les secteurs publics et privés, s'inspirer de l'initiative de la médiatrice européenne qui a récemment recommandé une transparence totale sur les nouvelles activités des anciens commissaires via la publication proactive de ces informations sur un site internet qui serait dédié.
 
B. Le développement d’une culture des conflits d’intérêts
 
Proposition 6
Développer un enseignement relatif aux conflits d’intérêts dans les secteurs qui sont particulièrement exposés à ces derniers. Notamment à la haute fonction publique dans le cadre des écoles qui en forment les futurs membres, les enseignements existants de déontologie ou d’éthique semblant insuffisants.
 
Proposition 7
Instaurer des référents déontologiques de façon plus systématique au sein de toutes les institutions où la question peut se poser, sur le modèle du bâtonnier de l’ordre des avocats qui peut être consulté par les membres du barreau confrontés à une difficulté déontologique.
 
Proposition 8
Contribuer au développement d’une culture des conflits d’intérêts par la promotion d’une identité professionnelle forte, notamment des superviseurs et membres des autorités de régulation.
 
C. L’organisation institutionnelle et les déontologues
 
Proposition 9
Rendre plus transparent et pluraliste le contrôle de certaines nominations, afin d’éviter la réalité ou l’impression d’un certain « entre soi ». Certes, depuis la Loi organique du 23 juillet 2010 et la loi du 23 juillet 2010 relatives à l’application du cinquième alinéa de l’article 13 de la Constitution qui prévoit, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, que le pouvoir de nomination du président de la République sur certains emplois ou fonctions fera préalablement l’objet d’un avis public des commissions compétentes des deux assemblées, les nominations aux fonctions les plus importantes de l'Etat sont davantage transparentes et la situation s’est améliorée. Pour autant, on n’a pas encore l’impression que cela ait produit de sensibles changements de comportement, le fait majoritaire semblant prendre le pas sur le contrôle.
 
D. La limitation des cumuls d’emplois
 
Proposition 10
L’interdiction de principe du cumul de l’emploi de fonctionnaire avec une activité privée lucrative posée par l’article 25 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires est immédiatement mitigée par des exceptions autorisant une activité accessoire, lucrative ou non, à condition qu’elle soit compatible avec les fonctions principales et n’affecte pas leur exercice.
Il est cependant nécessaire de s'assurer :
- que ce qui est censé être "accessoire" le demeure. A cet égard, il serait sans doute souhaitable d’établir des pourcentages de temps d’activité et des plafonds.
- que le principe de compatibilité est bien respecté en en assurant un contrôle effectif.
 
E. Le soutien au contre-lobbying
 
Proposition 11
Le lobbying est souvent dénoncé comme générateur de conflit d’intérêts. Il serait pourtant illusoire de vouloir empêcher le lobbying. En revanche, il serait pertinent d’organiser un contre-lobbying afin que différents points de vue puissent être défendus autour de chaque question, et pas seulement celui de ceux qui disposent des moyens financiers de cette activité. Dans cette perspective, le contre-lobbying qu’il paraît pertinent de financer est un contre-lobbying technique, à même de contrer des arguments du même ordre.
 
F. La « démocratisation » ou l’ouverture des espaces décisionnels
 
Proposition 12
L’un des reproches adressés à nombre d’instances décisionnelles réside dans leur caractère fermé, réservé aux experts, ceux-ci étant soupçonnés de véhiculer une vision du monde univoque comme liée à leurs origines socio-professionnelles. Ainsi, un comité d’experts-médecins relatif à la prise en charge  d’une pathologie portera largement en son sein la vision commune que les médecins peuvent avoir de la relation médicale ; l’intégration dans un tel comité de patients ou de représentants de patients ne peut qu’amener un discours alternatif, plus contradictoire, plus ouvert dans cet espace décisionnel. Il s’agit ici de mieux représenter les intérêts de la société civile dans les comités d’experts, quels que soient les secteurs, comme cela a par exemple été le cas de la Haute autorité de santé fin 2015.
 
G. La limitation des allers-retours (revolving doors) et les délais de viduité
 
Proposition 13
Conformément aux recommandations de la Cour des comptes :
- interdire les indemnités de départ pour les fonctionnaires devenus cadres dirigeants d’entreprises publiques ou privées soutenues par des fonds publics et de remettre en cause la possibilité pour ces fonctionnaires de réintégrer la fonction publique.
- limiter le temps qu’un fonctionnaire peut passer en dehors de la fonction publique. Une durée de cinq ans, au terme de laquelle un choix devrait être opéré entre réintégration et démission, nous semble raisonnable.
- interdire au fonctionnaire de revenir dans son corps d’origine, s’il a un quelconque lien avec le secteur dans lequel il a exercé l’activité pour laquelle il l’avait quitté.
 
Proposition 14
Imposer des délais de viduité suffisamment longs entre les fonctions privées et publiques quand elles s’inscrivent dans le même « secteur » (finance, santé, industrie, etc.) de manière à « désactiver » les carnets d’adresses et d’affaiblir suffisamment les mécanismes bien connus d’identification culturelle et sociale.
A contrario, un banquier ou un industriel pourrait intégrer le secteur public y compris dans des fonctions de régulation sans délai de viduité particulier dès lors que les nouvelles fonctions ne concernent pas le secteur d’où il vient.
 
H. Le contrôle ex post
 
Proposition 15
Une difficulté récurrente de gestion des conflits d’intérêts réside, comme l’a montré l’affaire Barroso (2), dans le contrôle de la situation ex post des personnes, cette dernière pouvant révéler des conflits d’intérêts antérieurs non détectés, notamment de nature à jeter le discrédit sur l’institution concernée. 
Dans ce contexte, il est nécessaire d’instaurer une vigilance relative à la situation de personnes ayant quitté certaines fonctions, après un certain délai, par exemple deux ans. Il s’agirait, en quelque sorte, d’introduire en France une logique de la responsabilité au sens de l’accountability anglo-saxonne, c’est-à-dire le fait d’inscrire dans les devoirs inhérents à une fonction ou à une mission le fait de rendre compte rétrospectivement des actes accomplis dans cette dernière. Du point de vue des intérêts contrôlés, ceux-ci seraient les mêmes que ceux contrôlés lors de la prise de fonction.
 
2) DES MODALITES DE SANCTION RENFORCEES EN CAS DE CONFLITS D’INTERETS INTENTIONNELS : LA PLACE DU DROIT PENAL
 
Proposition 16
Le droit français contient aujourd’hui nombre de dispositions qui permettent de sanctionner pénalement les conflits d’intérêts, dès lors que les comportements en la matière sont intentionnels, c’est-à-dire que la situation est délibérément exploitée (3). Cependant, au-delà des possibilités textuelles, très peu de sanctions sont effectivement prononcées.
Il faut favoriser la sanction pénale effective des comportements intentionnels vis-à-vis des situations de conflits d’intérêts, c’est-à-dire les situations dans lesquelles une personne a clairement choisi de contourner les règles précédentes, règles d’incompatibilité ou de régulation fine.
Pour cela, il peut être utile de donner à certaines structures collectives (associations, syndicats, ordres professionnels), un pouvoir élargi de saisine des juridictions pénales, sur le modèle classique de la saisine par des associations dans les différents domaines concernés. Tel est d’ores et déjà le cas, depuis la loi numéro 2013–1117 du 6 décembre 2013, en ce qui concerne la lutte contre la corruption.
Rappelons que la répression des conflits d’intérêts ne vise que les comportements intentionnels ; il n’est donc pas possible, et nous ne le préconisons pas, de sanctionner une personne du fait de sa situation objective de conflit d’intérêts, la répression étant limitée à la personne qui choisit de participer à un processus décisionnel prohibé en se trouvant en situation de conflit d’intérêts.  
 
(1) Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF est la référence pour mesurer la valeur cardinale de la démocratie : la confiance. Depuis 2009, il dévoile les niveaux de confiance accordée aux acteurs politiques, sociaux et économiques par les Français. Il révèle les degrés de confiance personnelle et interpersonnelle. Il divulgue enfin les perceptions de l'avenir articulées entre optimisme personnel et pessimisme collectif.
 
(2) Un nouveau règlement est entré en vigueur au Parlement de Strasbourg, censé apporter plus de transparence dans les activités des responsables européens. Dans son dernier rapport l'ONG Transparency International estime qu'il reste beaucoup à faire notamment sur les conflits d'intérêts. En toile de fond, le scandale qu'avait provoqué la reconversion de l'ancien président de la Commission, José Manuel Barroso, chez Goldman Sachs.
 
(3) La Cour de cassation interprète même l’infraction de prise illégale d’intérêts, qui permet de sanctionner nombre de conflits d’intérêts dans un cadre public, de manière particulièrement extensive, interprétation contre laquelle le Rapport Sauvé a d’ailleurs pris position, proposant une réduction de celle-ci. Rapport Sauvé, préc, 30-40, et pour une réaction pénaliste, J.-M. Brigant, « Affaires, conflits d’intérêts, probité... Cachez cette prise illégale d’intérêts que je ne saurais voir », préc., n°6 et 13-14
 

 

 

management

Du besoin de savoir penser

Dans son dernier ouvrage « La faillite de la pensée managériale » (1), François Dupuy s’attache à démonter le mécanisme par lequel la pensée managériale conduit les dirigeants, par le biais de décisions paresseuses (2), dans des impasses aux conséquences très concrètes. Examinons ensemble ce qui conduit à une pensée ordinaire et explorons les attitudes qui permettraient d’aller vers une connaissance élaborée.
 
François Dupuy fustige en particulier ce qu'il appelle la « pensée ordinaire, qui apparaît au premier abord et rassure en donnant à tout un chacun le sentiment de percevoir quelque chose de tangible, facile à décrire et si nécessaire à mesurer ». Et invite à la « connaissance élaborée, qui n'est pas immédiatement perceptible et dont la mise à jour nécessite l'utilisation d'outils et de raisonnements spécifiques et par là même un réel effort intellectuel. »

La réduction de la complexité

Le Swiss Economic Forum organisait sa conférence 2015 sur le thème « Simplify – maîtriser la complexité ». On y dit : « Quel directeur ou entrepreneur ne souhaite-t-il pas réduire ce degré de complexité ? (...) Pour s'assurer un succès durable, il faut cibler l'essentiel, connaître ses principaux facteurs de réussite et maîtriser la complexité. La sobriété devient le nouvel atout des entreprises. » Le faut-il vraiment ?
 
Il est frappant que la complexité – mot appartenant au verbiage des managers ordinaires que pas grand monde ne prend la peine de réellement comprendre (3) – est a priori considérée comme « mauvaise », qu'il faudrait donc la « maîtriser », la « réduire » et donc « simplifier ». Le raisonnement monocausal, linéaire, continue d'être le modèle de penser dominant. Il est ici à l'œuvre et nourrit ainsi cette pensée ordinaire au point d'oser, en 2015 encore, donner un tel titre dans un événement économique de grande envergure.
 
Il semble donc plus facile de torturer la réalité pour qu'elle corresponde à ce que la pensée ordinaire peut traiter, plutôt que de développer la pensée pour chercher à comprendre cette réalité...
 
Dwight Eisenhower disait : « Lorsque je rencontre un problème insoluble, je l'agrandis. Je n'arrive jamais à le résoudre en le réduisant, mais si je l'agrandis suffisamment, je peux commencer à entrevoir une solution. » (4)
Visiblement, ces principes – systémiques avant l'heure – n'ont pas percolé dans les écoles de management vu que le réductionnisme est toujours considéré comme le nec plus ultra de la pensée managériale.
 
Prenons la position d'EconomieSuisse sur le projet de politique énergétique 2050 du Conseil fédéral. « Par ailleurs, la stratégie énergétique 2050 aussi inquiète l'économie suisse. Le projet actuel est jalonné de réglementations bureaucratiques et de mesures contraignantes, tout le contraire d'une solution acceptable pour l'économie. Après le choc monétaire subi, il est vital pour les entreprises suisses que l'énergie, facteur de production incontournable, ne renchérisse pas davantage. » Toute la question – multidimensionnelle - de la politique énergétique, et le thème – tout autant multidimensionnel – de la survie des entreprises suisses sont ici trivialisés à un seul facteur causal : le prix. Les rudiments d'analyse stratégique semblent manquer : pas d'analyse de contexte, pas d'analyse des tendances et surtout un choix de ne voir dans cette transition énergétique que des risques et aucunement des opportunités, risques qu'il faudra bien sûr « combattre » ou « maîtriser ». Sans parler de l'absence flagrante de réflexion systémique qui inclurait la prise en compte de la dimension temporelle (effets retardés) et des boucles de rétroaction.

L'avidité pour la certitude et le savoir

Toujours lors de la même conférence de presse, Economiesuisse a défini comme champ d'action « l'élimination ciblée des incertitudes en matière de planification ». Décidément, le rêve d'un monde parfait, prévisible et donc rassurant, perdure : on ne veut pas d'incertitude, il faut l'éliminer. Quelle méconnaissance de la réalité des choses...
 
L'incertitude – le Sfumato cher à Leonardo da Vinci – est un état certes cognitivement et émotionnellement inconfortable. La réponse à l'incertitude n'est pas son combat, mais son exploration.
 
Cela nécessite un certain état d'esprit, à savoir la posture de l' « apprenant », par opposition à la posture du « sachant », tel qu'exprimé par Fred Kofman (6) :
« Les « sachants » fondent leur estime de soi sur le fait d'avoir raison – ou tout au moins d'en convaincre les autres. Ils gèrent les situations conflictuelles en imposant leur conception des choses et affirment que leurs opinions sont la seule « vérité ». Ils ne sont satisfaits qu'une fois qu'ils ont éliminé tous leurs contradicteurs ou rallié tout le monde à leur cause. Ils sont persuadés de voir les choses telles qu'elles sont et que tous ceux qui ne partagent pas leur vue sont forcément dans l'erreur.
 
Les « apprenants » fondent leur estime de soi sur l'ouverture et la coopération, invitant les autres à partager leur vision des choses. Ils cherchent à obtenir un consensus en cas de situation conflictuelle. Ils présentent leurs opinions comme des appréciations raisonnables de la situation et invitent les autres à en faire autant dans un esprit d'enrichissement mutuel. Ils savent que leur vision des choses leur appartient en propre et faire partie d'une réalité plus large. »
Garder une âme d'enfant, nourrir un esprit d'ignorance, soigner sa curiosité, est-ce indécent pour tout dirigeant qui se respecte ?

Le jugement moral

François Dupuy est d'avis que « le jugement moral fait bien souvent office de grille d'analyse dans le management quotidien. Il brouille la vue et exempte celui qui l'émet de l'effort nécessaire pour sortir de la connaissance ordinaire. »
 
Ce jugement moral était à l'œuvre lors de l'émission En Ligne Directe de la RTS du 4 février dernier. La directrice romande d'EconomieSuisse argumentait de « c'est vrai » et « ce n'est pas vrai ». Ainsi, l'opinion partisane qu'elle représentait - de manière parfaitement légitime d'ailleurs - était promue au rang de vérité scientifique.
 
La pensée tranchante, jugeante, logique, ne peut guère concevoir que plusieurs vérités, de plus contradictoires, puissent coexister. Les propos de ce général américain illustrent cela : affirmant que « les Russes étaient aux portes de l'OTAN », il était dans l'incapacité d'admettre la position d'un journaliste qui prétendait que la raison en était l'élargissement de l'OTAN vers l'Est, plutôt qu'un déplacement des Russes vers l'Ouest.
 
Ce type de jugement exprime une arrogance que Fred Kofman appelle « arrogance ontologique : croyance que notre vision des choses est la seule valide ». Une telle attitude réduit certes la complexité, elle exclut par là même des possibilités : elle appauvrit cruellement l'espace de réflexion, empêche de sortir du cadre, étouffe toute créativité. Elle a aussi l'effet d'induire en erreur, de propager et cimenter des croyances, bref de créer une représentation désirée d'une situation plutôt qu'exposer la réalité dans toute sa diversité et sa complexité.

Les biais psychologiques

La pensée ordinaire, linéaire peut aussi être expliquée par les travaux de Daniel Kahneman (7). Elle est le fruit du système 1 : automatique, impulsif, rapide et efficient. Idéal pour tout type de situation simple. La pensée élaborée est le fruit du système 2 : celui-ci est laborieux, volontaire, nécessite de la concentration, prend du temps et est énergivore.
 
Notre cerveau est donc a priori programmé pour la paresse de pensée : c'est celle qui nécessite le moins d'effort, le moins d'énergie. De manière inconsciente, il recourt donc le plus souvent au système 1 qui est tant efficace... dans tant de situations ordinaires de la vie. Ce système 1 de grande performance (et duquel nous croyons pouvoir tirer une quelconque fierté personnelle) a un très grand défaut : il est une machine à créer du sens (plutôt que rechercher la vérité) et est très sensible aux biais psychologiques dont voici les principaux rencontrés dans la pensée ordinaire :
 
- Illusion de contrôle : Croyance d'une relation de causalité entre nos actions et les résultats observés.
- Biais de confirmation : Préférence aux informations qui confirment les idées préconçues ou hypothèses; absence de considération de la véracité des informations.
- Backfire effect (effet contre-feu) : Lorsque des personnes sont confrontées à une évidence qui heurte leurs croyances, cela renforce leurs croyances.

Les causalités invisibles qui donnent du sens

Notre système 1 mentionné plus haut cherche du sens, par commodité, par paresse. Cela conduit à des affirmations de causalité plutôt étonnantes :
« Si la gauche gagne, c'est un désastre pour la Suisse » prétend l'UDC. Probablement que beaucoup d'adhérents souscriront à une telle affirmation. Toutefois, plusieurs questions – obligeant de sortir de la paresse – surgissent : comment l'UDC définit-elle concrètement la notion de « désastre » ? Et surtout, quels sont les liens de causalité entre une victoire de la gauche et ce désastre ?
 
« Soulager les familles en exonérant les enfants des primes d'assurance maladie » argue le PDC à la veille des prochaines votations fédérales. Là également, qu'est-il exactement entendu par « soulager » ? Et en quoi cette exonération conduirait-elle à un tel soulagement ? Question qui dérange : quels sont les effets collatéraux, non-désirés, qui seront générés par cette mesure ?
 
Utilisation d'un vocabulaire généralisant, omissions, causalités hypothétiques, déni des effets systémiques engendrés par des mesures uniques, non prise en compte des effets retardés, réduction de la complexité, proclamation de croyances etc. : voici les ingrédients qui caractérisent la pensée ordinaire paresseuse.

Ré-apprendre à penser et développer la conscience

La complexité de notre société va croissant, sur ce point il semble exister un consens : pour y répondre, et c'est la mauvaise nouvelle, c'est dans la qualité de penser qu'il faudra d'abord investir, dans le développement de la culture générale, dans l'éveil de la conscience.
 
Pour conclure, citons comme François Dupuy dans son livre, Schopenhauer qui, parlant de l'opinion commune, disait : « Désormais, le petit nombre de ceux capables de juger est obligé de se taire ; et ceux qui ont le droit de parler sont ceux qui sont absolument incapables de se forger une opinion et un jugement à eux et qui ne sont donc que l'écho de l'opinion d'autrui... Bref, peu de gens savent réfléchir, mais tous veulent avoir des opinions. »
 
 
(2) Voir également une interview de Boris Cyrulnik sur le thème de la « pensée paresseuse » http://www.ressources.be/blog/la_pensee_paresseuse__boris_cyrulnik
(3) Voir : Sommes-nous aptes à gérer un monde volatile, incertain, complexe et ambigu (VICA), Philippe Vallat, Military Power Review 2/2014
(4) "Whenever I run into a problem I can't solve, I always make it bigger. I can never solve it by trying to make it smaller, but if I make it big enough, I can begin to see the outlines of a solution."
(5) http://www.economiesuisse.ch/fr, 2.2.2015, consulté le 6.2.2015
(6) L'entreprise consciente, Comment créer de la valeur sans oublier les valeurs, Fred Kofman, Edition des îlots de résistance, 2009
(7) Système 1, système 2. Les deux vitesses de la pensée, Daniel Kahneman Flammarion, 2012
 
 

 

conscience et spiritualité

Fracture sociétale : montée d'une nouvelle conscience ?

Un certain nombre d’événements dans la société « civile » concoure à manifester une nouvelle conscience humaine, qui graduellement se spiritualise. Le partage des problèmes que vit l’humanité et la planète conduit à une généralisation de la prise de conscience des difficultés et participe à l’élévation de la conscience humaine qui commence à se soucier des autres règnes du vivant, et de son impact sur la terre.
Evoquer le changement de paradigme de société se traduit ainsi par des mutations dans tous les domaines et notammentla spiritualité qui est également concernée. Nous tenteronsdans cet article de formuler la distinction entre la nouvelle conscience en émergence et la spiritualité au sens traditionnel. Nous mettrons également en lumière les caractéristiques de la nouvelle conscience, face à une humanité en mutation et transition.

Notre conception du cheminement spirituel

Si la spiritualité est ce qui relie à la transcendance et manifeste l’Esprit, quelle qu’en soit sa nature et selon les croyances de chacun, elle conduit au travers de la quête individuelle, à retrouver la connexion avec l’Unité.
Ce cheminement individuel fait sortir progressivement des errances du moi pour révéler le Soi, cette part de divin nichée en nous (révélation du Logos) qui lorsqu’elle s’épanouit nous fait retrouver la voie de l’Unité. Nous ressentons alors la connexion au Tout et nous prenons conscience que tout est lié, que nous sommes une partie de l’Unité et que nous pouvons nous sentir en résonnance avec chaque règne, chaque élément du vivant, visible ou invisible. Nous prenons conscience que nous sommes une goutte d’eau dans l’immensité de l’océan de la vie. Notre besoin égotique d’exister se trouver apaisé par la rencontre avec l’Amour inconditionnel qui nous inonde et nous remplit, apaisant désirs et besoins nous comblant de plénitude et nous permettant de nous désaltérer à la Source inextinguible de la Conscience du Présent.
 
Aux visions prophétiques de Mère et de Sri Aurobindo, pour ne citer qu’eux, ayant consacré leur cheminement intérieur et leurs actions à l’émergence de la nouvelle conscience, un certain nombre d’événements dans la société « civile » concourent à manifester une nouvelle conscience humaine, qui graduellement se spiritualise.

Différents facteurs conduisant au changement de paradigme

Au XXème siècle, une pluralité de facteurs a contribué à faire émerger le changement de paradigme que nous vivons aujourd’hui[1]. Nous en retiendrons seulement quelques-uns en réalisant un rapide panorama pluridisciplinaire pour saisir la fracture sociétale qui fait advenir une nouvelle conscience humaine.
 
Les guerres mondiales ont eu raison du sujet
 
Tout d’abord les guerres mondiales qui ont laminé l’Occident[2] et l’ont fait sortir exsangue économiquement et humainement. Après avoir tué Dieu (« Dieu est mort » de Nietzsche) nous avons tué l’être humain en industrialisant la mort et en éradiquant systématiquement une partie de l’humanité. Celle-ci, devenue objet, a totalement ébranlé la notion de sujet (Jean-Paul Sartre avec l’Etre et le Néant, Lévi-Strauss et le structuralisme ou encore Jacques Lacan et la notion d’Autre). Cette fracture irréversible a mis l’Occident a genoux et questionné ses valeurs fondamentales telles celle du progrès, nouvelle religion qui, avec la science, apportait jusque-là les réponses vers un futur souhaité et optimiste ; le bonheur de l’humanité étant apporté par le progrès, le confort, l’amélioration des conditions de vie. Et tout d’un coup, il est aussi devenu synonyme d’industrialisation de la mort.
Nous avons franchi un cap qui dans l’imaginaire humain conduisit à revisiter les Lumières au regard de cette ombre infinie qu’ont représenté le nazisme et les camps de concentration. Ombre que nous voyons resurgir aujourd’hui sous la forme de Daech, un écho à nos mémoires collectives irrésolues[3].
 
L’économie broie les êtres humains
 
Donc, à cette rupture avec les valeurs du progrès, d’autres facteurs sont venus s’ajouter.
L’évolution économique de la fin du XXème siècle a fait passer du capitalisme au libéralisme dérégulé, notamment dans les années 80 avec les différentes dérégulations (Reagan, Thatcher[4]) décorrélant l’or du dollar notamment, l’économie basant alors sa richesse sur un marché dérégulé, sans plus de garde-fous, le principe de la dette et la fabrication infinie d’argent virtuel[5].
 
 
Cette dérégulation a conduit également à faire évoluer les actionnariats des entreprises qui sont passés d’actionnaires patrimoniaux à financiers. Ceci ayant pour conséquence de privilégier les bénéfices financiers aux provisions nécessaires pour faire vivre l’entreprise et recruter correctement. Ce qui participe à accroître mal-être et burn-out dans les organisations.
Avec 1973 et le premier choc pétrolier marquant la fin des Trente Glorieuses, la fragilité économique s’est invitée dans le paysage idyllique de la croissance infinie.
Facteurs faisant apparaître le chômage rompant le contrat social établi entre les entreprises et les salariés. Insécurité qui n’a fait que croître avec les années.
 
Un autre facteur majeur expliquant le changement de paradigme est la mondialisation marchande faisant du monde un immense marché plaçant de facto, l’économique, ou plutôt la finance, au dessus du politique, les lobbies de toutes les grandes industries et services dictant désormais leurs lois aux gouvernements.
 
Et dans le même temps, avec l’avènement d’Internet, c’est le début de l’interconnexion des milliards d’individus de la Terre, directement ou indirectement, désormais avec les ordinateurs et les téléphones portables. Nous y reviendrons.
 
Quelles sont les conséquences de ces différents éléments sur la conscience humaine ?
 
L’essentiel pourrait être résumé comme une rupture de confiance avec le modèle dominant : la science comme nouvelle religion peut conduire à l’éradication de l’humanité notamment avec le nucléaire, le progrès n’apporte pas comme annoncé le bonheur pour tous, l’exclusion continue d’un nombre croissant d’individus est la traduction d’une rupture du contrat social, éviction délibérée, détérioration des conditions de travail et déshumanisation des rapports professionnels. Alors désabusés et se sentant trahis et/ou exclus, une certaine partie de la population remet en question le système économique basé sur la dette, la consommation et la croissance. De plus en plus nombreux à être privés de l’avoir (consommation), érigé comme ersatz aux quêtes spirituelles et à la transcendance, les questions existentielles se reposent et chacun tente d’y trouver ses modalités de réponses et de retrouver son être perdu dans le labyrinthe des illusions de la consommation.
 
Interconnexion et coopération
 
L’interconnexion via Internet permet aussi bien l’échange d’informations que la diffusion de la connaissance et surtout avec les réseaux sociaux facilite les partages instantanés d’informations notamment sur les évolutions sociétales. Ceci a pour conséquence une évolution radicale des rapports humains.
Tout d’abord pour gérer les problèmes que nous avons co-créés (pollution, dégradation du climat) afin de préserver les biens communs et l’environnement les réponses individuelles sont insuffisantes. Nous avons co-créé un niveau de complexité qui pour être géré nécessite d’être appréhendé de manière transdisciplinaire. Ce qui signifie l’apprentissage[6] de la coopération entre disciplines et compétences et de ce fait délaisser les principes de la compétition pour retrouver les modalités de faire, créer et inventer ensemble. Coopération qui repose alors sur des valeurs telles que la fraternité.
Ensuite, les pratiques de connexion sur Internet et en particulier via les forums et les réseaux sociaux développent une horizontalisation des rapports humains. Les échanges se font désormais de pairs à pairs et non plus de père à fils.
L’accès à la connaissance étant dorénavant offert à tous via Wikipédia ou Google notamment, la position haute de sachant est remise en cause. Par conséquent le statut d’expert que l’on retrouve chez l’enseignant, le manager ou le maître spirituel sont revisités. Chacun pouvant être interpellé via la toile par n’importe qui, les filtres liés aux privilèges du statut s’effacent. Par conséquent les modalités de fonctionnement hiérarchique, patriarcal (top down comme les décrivent les anglo-saxons) sont remis en cause.
 
Horizontalité et modification des rapports humains dans les organisations
 
Les individus souhaitent vivre dans leur quotidien cette horizontalité qu’apporte le numérique (Internet, Smartphones, et tout objet connecté) ; horizontalité qui pose l’équivalence en humanité qui pousse alors les lignes du fonctionnement entre les individus.
On voit ainsi surgir dans les entreprises le besoin qu’elles se libèrent[7] du fardeau de la hiérarchie, les pratiques de communication et de gouvernance évoluent également vers le partage des décisions et des responsabilités. Cette horizontalité cherche à concilier les besoins de singularité de chacun et la conscience collective du « nous »[8].

Le changement de paradigme conduit à l’élévation de conscience

Sur quoi porte ce changement de paradigme ? Il est l’avènement de la société de la connaissance. Internet apporte une révolution dans les représentations et les comportements comme précédemment l’écriture puis l’imprimerie.
Aujourd’hui, la diffusion illimitée de la connaissance, accessible à tous modifie les rapports de pouvoir entre les individus (savoir/pouvoir) et développe les comportements de coopération et d’équivalence.
Le partage des problèmes que vit l’humanité et la planète conduit à une généralisation de la prise de conscience des difficultés et participe à l’élévation de la conscience humaine qui commence à se soucier des autres règnes du vivant, et de son impact sur la terre[9].
 
Prometheus - Film de Rydley Scott, 2012
 
La conscience humaine se spiritualise au sens de comprendre les interactions entre tout ce qui est vivant. Ce qui la conduit à s’intéresser à la spiritualité et à découvrir que dans tous les plans de la physique quantique à l’écologie ou à la quête existentielle, chacun découvre que tout est interelié. Ce qui conduit à modifier les comportements et à décider de prendre soin de soi, de la terre, des autres. C’est la conscience écologique et celle de la compréhension des mécanismes du vivant.
 
La conscience humaine développe alors empathie bienveillance et compassion. Et ce faisant, elle évolue de manière plus consciente vers son éveil.
La démocratisation des connaissances et pratiques des grandes traditions spirituelles (du bouddhisme en passant par la médecine chinoise ou aux savoirs des peuples premiers) encourage la généralisation des pratiques méditatives, qui, devenant laïques, entrent dans tous les environnements et notamment celui des entreprises. Et nous connaissons l’effet vertueux de la méditation qui, grâce aux recherches des neuroscientifiques démontrent que plus on pratique et plus cela modifie notre cerveau, notamment les lobes frontaux développant les comportements d’empathie, de bienveillance et de soin à autrui.
 
Ainsi, les excès de notre société financière dérégulée et de la consommation à outrance, conduit-elle, grâce au numérique, à développer des pratiques spirituelles ancestrales permettant le développement de la conscience humaine et la pratique plus généralisée de l’empathie pour soi, dans les relations et pour l’environnement et la Terre !
Ce qui rejoint les travaux de Clare Graves suivis notamment par Ken Wilber (spirale dynamique) sur l’évolution de la conscience humaine. A chaque étape de complexité produite par l’humanité celle-ci évolue dans ses capacités cognitives et émotionnelles et franchit un seuil pour précisément gérer la complexité qu’elle a crée.
Cela correspond aussi aux recherches de Carl Gustav Jung qui, avec sa notion d’inconscient collectif, donne une explication du fonctionnement psychique individuel et collectif comme soubassement de notre conscience collective.

Et de quoi parle-t-on en évoquant la nouvelle conscience ?

La nouvelle conscience est donc le fruit d’une souffrance individuelle et collective liée aux ruptures avec un modèle promettant le bonheur pour tous (progrès et science) et ayant démontré ses abysses d’ombre conduisant à la rupture de confiance entre le système (longtemps représentée par l’Etat) et les citoyens. Elle est aussi cette formidable manifestation de résilience collective face aux potentialités d’autodestruction de l’humanité.
 
En manque de structures et de repères, ce qui est le propre d’un entre-deux paradigmatique, lâché seul dans cette errance identitaire et existentielle, chacun tâtonne. Les quêtes existentielles foisonnent et les besoins de reliance et d’appartenance réapparaissent. Le religare redevient une priorité qui prendra des formes contemporaines et profanes dans les rassemblements sportifs des stades ou dans les récents collectifs citoyens visant à relancer la démocratie (Occupy Wall Street, Anonymus, Printemps Arabes, Nuitdebout, CivicTech...). A la quête de sens, résonne le besoin de se retrouver ensemble, de recréer du lien et de la relation. Missions traditionnelles des religions qu’aujourd’hui dans notre Occident en vacance spirituelle revisite. Chacun mène son chemin pour apporter des réponses en jonglant entre développement personnel, travail psychologique et pratiques spirituelles.
 
 
La soif de transcendance est intacte et les voies sont aussi nombreuses que les individus en chemin.
Ce qui est remarquable c’est qu’à la suite des élans New Age qui ont suivi les années 70 et leur rejet de l’autorité vécue comme abusive, tâtonnements et balbutiements se sont traduits par des bricolages (au sens de Levi-Strauss) que d’aucuns nommeraient des syncrétismes démontrant le besoin de faire advenir autre chose. L’ère du Verseau marque le début d’une nouvelle forme de spiritualité qui, au bout de 50 ans, commence à prendre une certaine maturité.
Les extravagances de certains pro NewAge sont toujours présentes, toutefois. Une grande majorité de personnes en chemin tisse une nouvelle voie entre les promesses ésotériques et les enseignements des filiations spirituelles classiques.
De la même manière que tout le reste de la société civile bricole, tâtonne, essaie de nouvelles formules dans la gouvernance et la coopération, chacun est amené à opérer un tri sélectif entre les invariants des traditions spirituelles toujours valables dans notre société en mutation et les aspects devenus caducs en regard d’une société dont les individus grandissent en autonomie et en maturité.
 
Ainsi, nombreux sont ceux qui font désormais leur marché aussi bien parmi les pratiques psychologiques et de développement personnel pour construire, consciemment ou non, un cheminement d’évolution intérieur et s’abreuvent aux multiples traditions spirituelles afin de créer un corpus de théories et de pratiques qui leur correspond, les structure et les fait tendre vers la sagesse et l’éveil.
Le rejet de « l’autorité de fait » imposée par la posture de sachant, conduit à recomposer également les postures de « maîtres » spirituels et de disciples. Ceux-là ayant, tout comme dans le domaine de l’entreprise ou dirigeants et managers deviennent des coachs ou des facilitateurs et les enseignants se transforment en maïeuticiens et non plus en sachants. Les guides spirituels sont là pour accompagner sur le chemin les personnes qui les sollicitent, répondant à un besoin ponctuel et ne pouvant plus décider pour eux du moment de leur maturité à devenir leurs propres maîtres.
 
Evidemment, cela n’empêche pas les écueils et les obstacles égotiques de la quête individuelle. Et bien entendu, beaucoup se perdent, se trompent, et précisément c’est ce que revendiquent les plus jeunes qui participent à l’émergence de cette RenaiSens, ils veulent expérimenter, essayer et assument qu’ils vont sans doute se tromper, mais ils veulent se lancer dans l’expérience.
 
Cette nouvelle conscience spirituelle est alors ce besoin de cette humanité en transition et en transformation à prendre le risque de devenir elle-même au prix d’essais et d’erreurs qu’elle préfère à l’ankylose du bon vouloir de l’expert.
Elle exprime la résilience de l’humanité qui fera tout ce qui est en son pouvoir pour survivre. Elle veut se réinventer. Comprenant avec l’expérience les erreurs de l’errance égotique, elle apprend à évoluer en restant détachée d’un maître unique au pouvoir concentré dans les mains d’un seul pour privilégier le co-grandir. Ainsi se mettent en place des espaces pour co-grandir en spiritualité, de nouvelles formes de fraternités dans lesquelles chacun aide l’autre à faire face à ses zones d’ombre, à ses facettes d’irrésolu, dans la bienveillance et la compassion afin que la croissance se fasse ensemble, en communion, une nouvelle manière de tisser du lien, de créer de la relation, un peu à la manière des peuples premiers dont nous tirons aujourd’hui les enseignements pour nous aider à élaborer une nouvelle humanité.
Chacun apporte son expérience et ses pratiques, les partage, les fait expérimenter et ose exprimer ses fragilités, dépose ses faiblesses auprès de pairs bienveillants, partage ses errances pour parvenir à grandir en tolérance, compassion, sagesse et spiritualité.
 
Chacun s’aide sur le chemin de l’éveil que beaucoup souhaitent désormais être le fait de l’humanité et non plus seulement celui de l’individu.

En conclusion

La nouvelle conscience est alors cette conscience écologique de soi, d’autrui, de la terre et de l’humanité et la prise en considération d’une évolution holistique individuelle et collective afin d’apporter la survie à tous, la préservation de la terre mère. C’est la compréhension que faire partie du Tout est devenu aussi bien une évidence physique, que biologique et sociétale comme un projet individuel et collectif de faire se développer notre spiritualité à tous afin que le chemin d’éveil soit un chemin de respect du vivant et des biens communs.
 
 
Christine Marsan est psycho-sociologue - Veille des tendances
 
[1] Pour plus de détails, voir Marsan, C. Entrer dans un monde de coopération, Chronique Sociale, 2013.
[2]Le Monde/ La Vie, Hors série, L’histoire de l’Occident. Déclin ou métamorphose, Edition 2016.
[3]Ceci n’en est qu’un des facteurs explicatif, pour aller plus loin, voyons Osons la fraternité, collectif, Editions Yves Michel, 2016.
[5]Aujourd’hui 98% des transactions financières sont des flux d’informations qui ne reposent sur aucune réalité économique ou monétaire.
[6]Disons le réapprentissage, la nature (voir les enseignements de la biologie et du biomimétisme) ayant toujours privilégié la coopération à la compétition et la majorité des peuples premiers perpétuent des règles de vie en harmonie avec le vivant privilégiant la paix à la guerre.
[7] L’entreprise libérée est cette aspiration des entreprises à libérer l’organisation des fonctionnements hiérarchiques parfois étouffants en donnant à la base (élan bottom-up des salariés) les possibilités de s’auto-organiser afin de fonctionner avec plus de fluidité et de performance. Ceci apporte davantage d’autonomie aux acteurs économiques et fait évoluer leurs compétences relationnelles (communication bienveillante, nouvelles formes de gouvernance).
[8] Les apprentissages de l’histoire  se font pour éviter de sombrer dans les excès du communisme et du capitalisme. La nouvelle conscience fait émerger une tierce voie qui se traduit dans de nombreux domaines.
[9]Ce qui a conduit Paul Crutzen à décrire notre influence humaine sur la terre d’anthropocène ayant une incidence aussi importante que les autres stades majeurs de l’évolution de la planète. https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropocène
 
 

 

Trump Tower

Post-vérité, l'ère de l'indifférence

M’interrogeant sur la « post-vérité », ou ce qu’on appelle ainsi, j’ouvrai la page Wikipédia fort documentée et anormalement longue (détaillée et passionnante) pour une notion aussi récente. Sans doute la longueur des articles du net sur le net est-elle à proportion de la contemporanéité, pour ne pas dire de l’actualité bien que les deux notions aient tendance à fusionner, du concept. Un concept encore assez mal défini, et qui fut forgé en réaction à une série d’événements politiques et géopolitiques dont le mensonge de Bush Junior à propos des armes de destruction massive en Irak est le préalable, mais dont la multiplication, de la propagande du Brexit au grand déballage de « Bullshit » de Trump sont la consécration.

Raison pour laquelle l’expression d’ère « post-vérité » a été élue « mot de l’année 2016 » par le dictionnaire d’Oxford, qui la définit ainsi :

« ce qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. »

Le mot de l’année 2016

Ère post-vérité, ère de l’indifférence

Et si j’utilise le terme de « bullshit », c’est que Wikipédia me rappelle justement le titre de l’article du philosophe américain Harry Frankfurt, publié en 1986 : « De l’art de dire des conneries », où il distingue le mensonge qui s’appuie sur une reconnaissance de la vérité et la connerie qui se fiche éperdument de la simple distinction entre vérité et mensonge.

Entretien avec Harry Frankfurt à Princeton.

Or cette indifférence à la vérité a été très précisément analysée par Hannah Arendt dans « vérité et politique » où elle revient en philosophe sur le monde qu’Orwell avait décrit en romancier. C’est même là son point central, et je ne résiste pas à la tentation de la citer,

« … le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel – et la catégorie de la vérité relativement à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin – se trouve détruit. » (« Vérité et politique », dans La crise de la culture, folio poche p. 327-328).

Autrement dit, le danger de la post-vérité n’est pas le mensonge, qui en soit peut même constituer une forme de liberté par rapport au factuel, mais bien l’indifférence à la distinction entre mensonge et vérité. Nous parlons ici de « vérité de fait », et si la prétention à la vérité peut aussi être un danger pour le politique en ce que le réel est soumis à des interprétations diverses et contradictoires, elle doit demeurer une idée régulatrice à moins de sombrer dans un parfait cynisme.

Hannah Arendt

Les traces du totalitarisme

Si Hannah Arendt me semble être une source stimulante pour comprendre l’ère post-vérité, ce n’est pas seulement parce qu’elle a écrit ce texte en 1964, (et déjà, dans les Origines du totalitarismes publié en 1951 elle en faisait état) et qu’à ce titre, on peut admettre soit qu’elle était visionnaire, soit que le concept de post-vérité remonte malheureusement bien plus loin que les lubies d’un Donald Trump adossées à l’exponentielle prolifération de la rumeur et de l’opinion indépendamment de tout fact checking que représente la Toile ; la post-vérité est la vérité de tout totalitarisme, autrement dit de toute politique où l’idéologie tend à se substituer intégralement au réel.

Totalitarisme dont l’école de Francfort, et Hannah Arendt elle-même montrent que certaines de ses tendances perdurent en démocratie, du fait de la structure de masse : la masse est la condition de possibilité du régime totalitaire, elle l’est aussi du capitalisme libéral – la publicité par exemple substituant là aussi à la valeur réelle d’une chose, une simple image, et peu importe que cette image soit fausse.

Homme privé – homme public

Hannah Arendt (Oct. 14, 1906 – 1975). Ryohei Noda

Revenons alors à la deuxième raison pour laquelle j’en appelle à Hannah Arendt, et à sa conception de la vie privée dans son opposition à la vie publique qu’elle emprunte à la philosophie grecque – ce qu’elle expose dans la Condition de l’homme moderne, paru en 1958 ; opposition qui me semble particulièrement pertinente pour comprendre la victoire de l’ère post-vérité.

Les Grecs distinguaient la vie privée et la vie publique de façon très différente de la nôtre, qui a vu émerger le phénomène du social, dépassant, voire abolissant cette distinction : la vie privée est celle de l’homme économique, indépendamment de son inscription dans le monde humain, c’est-à-dire le monde où l’on produit du sens reconnu et manifeste, des objets, et des œuvres, et tout ce qui, étant public, transcende l’homme privé aliéné à la seule nature.

« Vivre une vie entièrement privée, c’est avant tout être privé de choses essentielles à une vie véritablement humaine : être privé de la réalité qui provient de ce que l’on est vu et entendu par autrui, être privé d’une relation “objective” avec les autres, qui provient de ce que l’on est relié aux objets communs, être privé de la possibilité d’accomplir quelque chose de plus permanent que la vie. La privation tient à l’absence des autres ; en ce qui les concerne l’homme privé n’apparaît point, c’est donc comme s’il n’existait pas. » écrit Hannah Arendt (éd. Pocket, p. 99).

Et voilà que l’homme privé est devenu tout puissant. Tout puissant, mais demeurant privé, privé de cette transcendance qui caractérise le monde humain. L’ascension de l’homme économique est allée de pair avec la destruction du monde commun et du politique tout à la fois. Or « la réalité » est étroitement liée à l’idée de monde commun comme seul lieu d’une véritable existence humaine. C’est dans cet espace-là que peut avoir encore du sens la notion de vérité de fait, dans sa relation à la réalité humaine (et non scientifique) :

« Notre sens du réel dépend entièrement de l’apparence, et donc de l’existence d’un domaine public où les choses peuvent apparaître en échappant aux ténèbres de la vie cachée ».

Et dans « apparence », il ne faut pas entendre l’apparaître dans son opposition à l’être, mais au contraire comme sa révélation.

« Pour nous l’apparence – ce qui est vu et entendu par autrui comme par nous mêmes – constitue la réalité. Comparées à la réalité que confèrent la vue et l’ouïe, les plus grandes forces de la vie intime – les passions, les pensées, les plaisirs des sens – mènent une vague existence d’ombres tant qu’elles ne sont pas transformées (arrachées au privé, désindividualisées pour ainsi dire) en objets dignes de paraître en public. (…). C’est la présence des autres voyant ce que nous voyons, entendant ce que nous entendons, qui nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes (…) ».

« Moi en miroirs » (« me reflected »). Brian Snelson

Mise en scène du « moi privé »

Mais si l’individu privé, non pas dans sa singularité mais dans son conformisme, se substitue, à travers sa duplication, et la guise de relation que constitue le réseau, au monde commun, si la structure de « masse », remplace la notion de « commun » corrélative de pluralité, alors la réalité en effet n’a plus lieu d’être, sinon à s’éparpiller en de multiples points de vue, dont la vue ne porte pas sur une réalité commune, comme le proposerait le modèle monadologique de Leibniz, mais sur le point de vue lui-même, dans un reflet à l’infini de l’œil : le point de vue qui ne reflète plus le monde, mais bien le moi privé.

Et de fait, c’est encore le moi privé que la télévision vient mettre en scène aujourd’hui, non seulement celui d’anonymes qui par ce biais deviennent ce qu’il est convenu d’appeler des « people » ou « demi-people », exposant leur intimité et déplaçant ce qui auparavant n’était pas digne d’appartenir à la sphère publique, vers ce nouvel espace, où les choses apparaissent, mais délestées de toute possibilité de transcendance.

Cet espace d’apparaître est devenu le champ du public, et de ce fait la mort du public. Le privé l’a emporté, cédant la place à l’intimité de l’homme politique au détriment de son discours – aux émotions et à la psychologie au détriment de la pensée.

À ce titre, je citerais volontiers la phrase de Guy Carcassonne, constitutionnaliste, et trouvée sur Wikipédia, tiré du papier d’Éric Aeschimann dans Libération le 14 juillet 2004 :

« À tort ou à raison, les hommes politiques ont l’impression que l’appréciation que les Français vont porter sur eux ne sera pas liée à la qualité de ce qu’ils disent, mais à la rapidité et à l’intensité de leur émotion. »

ou encore Claude Poissenot dans The Conversation du 22 novembre 2016 :

« Les individus sont désormais définis par un « moi émotionnel ». Devenir soi-même est devenu une norme. (…) Le populisme de « l’après-vérité » (est) un effet pervers de la modernité qui invite les individus à se construire eux-mêmes »

Faillite du commun, faillite du langage

L’homme privé était jadis l’esclave. Il l’est encore aujourd’hui. C’est l’esclavage qui est devenu public, et de ce fait vertu. L’aliénation à des « valeurs » qui n’ont rien de partageable en tant que valeurs communes, puisqu’elles consacrent l’individualisme – ce qui est « à moi » et non aux autres, de la richesse à l’enfance, de la femme ou des enfants à la coiffure. Bref, tout ce qui était exclu du champ du politique et du monde humain par les Grecs.

La réalité commune qui définissait le monde humain, champ de l’action et de la parole, a fait faillite : chacun a la sienne, les communautés ont les leurs, les algorithmes s’occupent de ne les faire jamais se rencontrer. Faillite de l’idée même de vrai, et de toute prétention à établir quelque chose de commun à partir du réel.

Car pour établir quelque chose de commun, encore faut-il parler le même langage : faillite donc du langage qui s’est déconnecté de sa vocation à dire, au profit d’un simple accompagnement d’émotions, et qui pourrait en réalité se réduire à des interjections ou des onomatopées, mais auxquelles on a rajouté des story tellings. Le plaisir du récit n’a pas totalement disparu.

Car si l’on est dans une ère post-vérité, c’est donc qu’on est dans une ère post-langage. Certes, déjà les sophistes usaient du langage comme d’un simple outil de pouvoir, au demeurant fort rémunérateur (cf. Les Zemmour qui en font profession et gagnent très bien leur vie, à proportion de leurs outrances – l’outrance est aujourd’hui économiquement rentable) – ce qui tendrait à relativiser le préfixe de « post ».

Il semble pourtant que le phénomène se soit accentué. Et s’il est vrai que la Raison est soumise à un perpétuel mouvement dialectique, disons que nous sommes confrontés à sa figure la plus triste, à sa fixité la plus morbide, avant qu’elle-même ne se réinvente pour se libérer de ce qu’elle est devenue : la technique autonome d’un côté, la crédulité dans la parole humaine et sa valeur de l’autre.

Platon s’était érigé contre les sophistes pour asseoir l’idée du vrai qui sauverait et le logos et la pensée ; Descartes s’était érigé contre les sceptiques pour sauver la philosophie et la science ; c’est lors de crises majeures de la vérité que la philosophie s’est refondée. On peut espérer voir surgir le nouveau héraut du « critère ».

La reconnaissance du vrai contre l’opinion

Petit guide de la « post-vérité ». Phil Venditti

Pourtant, la société de masse semble être un phénomène nouveau au regard des millénaires passés, et rendre le différend d’autant plus irréductible : car lorsque le commun n’est plus, lorsque le moi est érigé en norme et dupliqué à l’envi, lorsque les réseaux et la toile offrent aux pulsions la possibilité d’immédiatement s’exprimer, lorsqu’il n’est plus de sanction face au mensonge puisqu’il se présente comme une opinion et que l’opinion est devenue toute puissante (le moi émotionnel étant son fondement inattaquable), puisque l’émotion elle-même n’entre pas dans le champ de la vérité ni celle du mensonge, et se dégage ainsi de tout débat pour le remplacer, dans ces conditions, qu’importe en effet la vérité ?

Ou la tentative d’ajuster ses propos à une réalité qui serait communément reconnue ? Comment résister à l’autonomie pure du discours qui se détache de ses conditions de validation ou de vérification. L’acte même de vérification est rendu caduc par l’indifférence au vrai.

Cette indifférence n’est pas universellement partagée, bien sûr, et il demeure des soldats de la reconnaissance du Vrai (parfois même fanatiques), qui vérifient incessamment, prennent des risques, recoupent leurs sources, mais la conséquence de leur action n’aura d’intérêt que pour ceux qui tiennent la vérité pour une valeur commune.

Les négationnistes ne font pas autre chose : le principe de contradiction n’a pas de prise sur eux ; la démonstration scientifique, le témoignage humain, rien ne peut les faire changer d’avis puisque leur avis relève d’une croyance, dont la clé d’intelligibilité n’est pas à chercher du côté de la passion scientifique, mais d’une passion d’un autre ordre. Le réel n’a pas de prise sur eux. Comme il n’en a pas sur les électeurs de Trump ou de Marine Le Pen.

La démocratie contre le « mensonge complet »

La vraie question devient alors : qu’est-ce que l’avenir d’une démocratie si ce que Arendt appelle la « vérité de fait » n’a plus lieu d’être ? Car « la possibilité du mensonge complet et définitif, qui était méconnu aux époques antérieures, est le danger qui naît de la manipulation des faits ».

Qu’en sera-t-il en outre pour les historiens, si

« Les chances qu’a la vérité de fait de survivre à l’assaut du pouvoir sont effectivement très minces : elle est toujours en danger d’être mise hors du monde, par des manœuvres, non seulement pour un temps, mais, virtuellement, pour toujours. » (p. 294) ; et en effet, « qu’est-ce qui empêche ces histoires, images et non-faits nouveaux de devenir un substitut adéquat de la réalité et de la factualité ? »
(Arendt, « Vérité et politique » p. 323)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

 

 

The Conversation

 

Facebook

Facebook : Les grandes manœuvres

C’est la numéro 2 de Facebook, Sheryl Sandberg, qui s’est déplacée en personne pour annoncer la bonne nouvelle : le géant des réseaux sociaux va investir dans des startups françaises spécialistes des données individuelles, reconnaissant ainsi le talent de notre pays dans le digital. Cocorico ! Une annonce à quelques millions de dollars investis dans Station F, le projet ambitieux initié par Xavier Niel pour incuber à grande échelle nos meilleures pousses technologiques. En même temps, quelques autres poignées de dollars pour soutenir la création à Science po Paris d’un centre d’innovation des politiques publiques. En arrière-plan, le débauchage par Mark Zuckerberg, le boss de Facebook, des meilleurs talents américains en marketing politique nouvelle génération. Et puis, ces confidences discrètes sur la nouvelle appétence de Zuck pour la grande politique. Alors, au moment où un Donald Trump improbable devient président des États-Unis, Facebook prépare-t-il les grandes manœuvres pour conquérir, au prochain coup, la Maison Blanche ? Mark Zuckerberg, prochain président américain ? Yes he can !
 
Grand tralala et faste municipal pour accueillir Sheryl Sandberg, la COO, n° 2 de Facebook, mardi à la Halle Freycinet à Paris. Sur ce lieu de 34000 m2 imaginé par Xavier Niel pour incuber les meilleures pépites des nouvelles technologies, inauguration de l’espace Station F. Avec un F pour France ou Facebook, peu importe.
 
Facebook n’a pas la réputation d’être particulièrement philanthrope. Si le réseau social mise sur ce creuset des startups parisiennes, c’est pour dénicher « des projets qui valorisent les données pour créer des services utiles à la vie quotidienne, à la santé, aux transports et à l'éducation » indique le communiqué publié à l’occasion de cet événement. Remarquons, au passage, que ces secteurs ne sont pas choisis au hasard : ce sont les piliers de tout bon programme politique. Depuis longtemps déjà, Facebook sait que la maîtrise des données est affaire de pouvoir. Le politique ne peut plus se passer de ceux qui savent utiliser les empreintes numériques des citoyens. Rien n’est donc trop cher pour mieux traiter celles-ci, les décortiquer, les analyser et en tirer la substantifique moelle. Or Facebook est convaincu que la réputation de la France dans la qualité de ses ingénieurs data n’est plus à faire. Déjà, l’année dernière, le réseau avait créé son laboratoire dédié à l’intelligence artificielle à Paris. A cette occasion, il avait recruté quelques-uns de nos meilleurs cerveaux en la matière, au premier rang desquels figure Yann Le Cunn, grand maître du deep learning. Le choix de Paris et de l’incubateur de Xavier Niel n’est donc pas anodin car c’est là que Facebook recrutera, pour ses propres intérêts, la crème de la crème.

LIRE DANS UP : La guerre des cerveaux

Que Facebook investisse dans l’analyse des données et l’intelligence artificielle est finalement tout ce qu’il y a de plus normal. Le géant des données vient chercher du sang neuf là où il se trouve.  Néanmoins, hasard du calendrier ou pas, en même temps, une autre annonce tombe, avec certes moins d’éclat médiatique, mais singulièrement lourde d’intérêt. Facebook a décidé d’investir aussi dans la nouvelle École d’Affaires publiques de Sciences Po Paris. Tout le monde connaît Sciences po mais qu’est donc cette École d’Affaires publiques ? Yann Algan en est le doyen ; il a expliqué le champ de sa mission dans un article publié le 14 janvier dernier par Challenges. Pour lui, il ne s’agit rien de moins, avec cette École, que de faire la révolution ! Une révolution qui fera « évoluer le rôle de l’État vers un État-plateforme, une action publique 3.0 co-construite entre les citoyens et les services publics sur des plateformes. Le levier fondamental de cette transformation repose sur la capacité des plateformes à collecter des données en nombre et à les exploiter pour offrir de nouveaux services aux utilisateurs dans des conditions radicalement différentes, impliquant une co-production avec les usagers et les entreprises, en tirant tout le parti de la créativité de la multitude pour améliorer la vie des citoyens ». On comprend mieux l’intérêt de Facebook pour cette École : les données sont au cœur de sa mission.
 
Pour Yann Algan, l’enjeu est stratégique : « Le moment est venu de dessiner les contours futurs de l’État et de nos institutions en scellant une alliance nouvelle entre tous les savoirs, notamment les sciences humaines et sociales, et les technologies, pour dessiner de nouvelles politiques au service de l’intérêt général. » S’inspirant des méthodes de la Silicon Valley, Sciences Po inaugure aujourd’hui « un incubateur de politiques publiques pour former les responsables de demain à trouver des solutions innovantes et concrètes aux politiques publiques. » Un incubateur financé, entre autres acteurs institutionnels plus classiques, par… Facebook.
 
Révolutionner les politiques publiques est une idée qui trotte dans la tête de Mark Zuckerberg depuis quelques temps. En 2015 déjà, Wikileaks avait révélé les rêves politiques du patron de Facebook. Un email adressé à John Podesta le directeur de campagne d’Hillary Clinton et ancien chef de cabinet de la Maison Blanche sollicitait un entretien. Ce courrier, signé par Sheryl Sandberg, celle-là même qui vient d’annoncer ses investissements parisiens, contenait un passage éloquent : « Il [Marck Zuckerberg] est    particulièrement volontaire pour rencontrer quiconque pourrait l’aider à comprendre comment faire bouger les curseurs sur les questions de politiques publiques dont il se soucie. Il souhaite rencontrer des personnes qui puissent nourrir sa compréhension des opérations politiques pour changer les politiques publiques afin de poursuivre ses objectifs sociaux (comme l’immigration, l’éducation, et la recherche). »
 
Plus récemment, le 10 janvier dernier, Zuckerberg annonce sur son réseau avoir recruté David Plouffe, l’ancien directeur de campagne de Barack Obama. Une semaine auparavant, à l’occasion de ses vœux et de l’exposé de ses « bonnes résolution pour 2017 », le patron de Facebook écrivait que son « challenge » pour 2017 sera « d’aller à la rencontre des gens dans chaque État des États-Unis ». Une résolution qui avait les allures d’une pré-campagne électorale. Il n’en fallait pas plus pour qu’USA Today titre : « Mark Zuckerberg envisage-t-il de se lancer dans la course à la Maison Blanche ? »
 
Cette idée est-elle si fantaisiste que cela ? Mark Zuckerberg, après Trump, pourrait-il être président des États-Unis ? Dans un monde où l’intelligence artificielle se répand partout, où la donnée est le nerf de la guerre, le patron de Facebook n’est pas plus illégitime qu’un "petit" – en comparaison de la fortune de Zuckerberg – milliardaire de l’immobilier. Déjà il gouverne un pays de plus d’un milliard et demi d’âmes : son réseau social. Déjà, il est reçu comme un chef d’État dans tous les coins de la planète. Déjà ses décisions sociétales, économiques ou éditoriales représentent un impact et un poids politique inouï. Alors Zuck Président ? C’est possible. Mais, comme s’en inquiète le magazine Wired « De grands barons des médias ont déjà occupé de hautes fonctions politiques. Mais un baron des médias sociaux s'il était élu président, constituerait une expérience sans aucun précédent en politique et dans la capacité de contrôler nos perceptions. ».
En 2020, année électorale aux États-Unis, Mark Zuckerberg fêtera ses 36 ans ; l’âge légal pour se présenter aux élections présidentielles. Les grandes manœuvres ont commencé.
 
 

 

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