UP' Magazine L'innovation pour défi

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La biologie de synthèse pourvoyeuse d’innovations

Les biotechnologies, qui exploitent les propriétés du vivant pour la conception de nouveaux produits ou services, vont apporter des solutions innovantes aux problèmes environnementaux en contribuant notamment à la préservation des ressources fossiles. Biocarburants, plastiques biosourcés, bioprocédés de dépollution des eaux et des sols, alimentation humaine et animale plus durable, agriculture moins dépendante des engrais et pesticides... Les biotechs constituent un vivier d'innovations pour l'amélioration de notre environnement et de nos conditions de vie. Une nouvelle manière de produire, biologique et non plus chimique. C’est ce qui est ressorti de la visite à Genopole, fin février dernier, de Chantal Jouanno, vice-présidente de la Région Ile-de-France chargée de l’écologie et du développement durable, prenant ainsi la mesure de l’énorme potentiel des biotechnologies en matière de développement durable.
 
La dimension environnementale de Genopole (1) est moins connue que sa dimension santé. Chantal Jouanno, vice-présidente de la Région Ile-de-France chargée de l’écologie et du développement durable, en a appréhendé les contours vendredi 24 février lors de sa visite, accueillie par Marianne Duranton, présidente de Genopole et conseillère régionale et Jean-Marc Grognet, directeur général de Genopole.
Celui-ci a exposé les enjeux économiques grandissants des biotechnologies dans les filières industrielles. Et les applications dans le domaine environnemental sont larges : traitement de dépollution des effluents, fabrication de biomatériaux, de biocarburants à partir de carbones renouvelables et non plus fossiles...
 
 
La biologie de synthèse, discipline au croisement de la biologie et de l’informatique, est déterminante pour le développement de ces applications environnementales. Elle consiste à associer un ensemble de gènes dans une cellule pour produire une molécule d’intérêt pour l’industrie. Avec la biologie de synthèse, on va pouvoir obtenir des molécules d'intérêt industriel, identiques à celles d'origine pétrochimique, via des micro-organismes vivants (bactéries, levures, cellules...) dont on a reprogrammé les voies métaboliques.
 
Grâce aux biotechnologies, tout un pan de l'industrie opère ainsi sa mutation. Produire de façon plus écologique, utiliser des ressources renouvelables, emprunter des voies différentes des chemins pétro-sourcés de la chimie classique, consommer moins d'énergie, diversifier les approvisionnements pour amortir les fluctuations de prix des matières premières... on comprend l'intérêt croissant des industriels. Ces nouveaux outils pourraient redynamiser l'industrie française et créer de nouveaux emplois.

L’exemple de Global Bioenergies

Marc Delcourt, PDG de Global Bioenergies, a souligné l’ambition de sa société : devenir un pilier de la transition énergétique. Global Bioenergies « réécrit le logiciel de bactéries » pour les amener à produire à partir de sucres (mélasse de betterave, déchets agricoles et forestiers) un dérivé du pétrole, l’isobutène. Cet isobutène biosourcé servira de matière première à la fabrication d’essence, de verre organique, de kérosène, de peintures... La société, côtée sur le marché Alternext, a franchi avec beaucoup de régularité des paliers de croissance : la recherche puis la preuve de concept en laboratoire développées à Genopole, une unité pilote en Allemagne, une usine commerciale prévue d’ici 2020 près de Reims ou Troyes.
Après la mélasse de betterave, la paille, les copeaux de bois, Global Bioenergies a l’ambition, à plus long terme, d’utiliser les gaz industriels, les fumées sortant par exemple des cheminées des aciéries. L’objectif est de recourir à des ressources à la fois de moins en moins coûteuses et de plus en plus bénéfiques sur le plan environnemental.

La proposition de WatchFrog pour mesurer les perturbateurs endocriniens

La problématique des perturbateurs endocriniens est au cœur de l’actualité. WatchFrog propose des tests biologiques pour mesurer leur présence notamment dans les effluents industriels. Gregory Lemkine, PDG, explique utiliser de petites larves de poissons ou d’amphibiens, d’une taille infime de 2 mm, non considérés comme des animaux par le législateur en accord avec les associations de défense des animaux de laboratoires car à leur stade de développement embryonnaire très précoce, dépourvus de système nerveux, elles ne ressentent pas de souffrance.
Ces larves, placées en contact avec les eaux analysées, vont traduire leur réaction en émettant une fluorescence grâce à un marqueur génétique qui n’aura pas nécessité de modification du génome. Plus la fluorescence sera forte, plus le perturbateur endocrinien recherché sera présent dans les effluents. « Ce sont les mêmes hormones qui contrôlent le développement d’une larve de grenouille que celles du développement du cerveau d’un bébé, souligne Gregory Lemkine. La seule façon d’évaluer une perturbation de l’équilibre hormonal est de recouvrir à un test biologique ».

Ynsect agit pour l’alimentation animale responsable

Ynsect qui abrite son centre de R&D Ynstitute dans un hôtel d’entreprises de Genopole, est fondée sur une idée frappée au coin du bon sens : les insectes font partie intégrante des régimes alimentaires des poissons et d’autres animaux ; ils ne sont pourtant pas utilisés dans la nutrition animale. Nathalie Bérézina, directrice R&D d’Ynsect, a expliqué que l’Europe vient toutefois d’ouvrir un verrou réglementaire en autorisant en décembre dernier l’utilisation d’insectes pour l’alimentation des poissons d’élevage. Ce qui vient valider la pertinence de la technologie d’Ynsect : élever et transformer des larves du scarabée Ténébrion molitor pour produire des farines et des huiles destinées à la nutrition animale.
Ynsect inaugurait ce même vendredi, son site Ynsite dans le Jura. Unité de démonstration technologique et commerciale, Ynsite doit permettre la production de plusieurs centaines de tonnes de protéines d’insectes par an.

Des applications industrielles innovantes

Le Centre national de séquençage (CEA) qui a séquencé le génome du blé, du bananier, du riz, de la vigne, se consacre à présent principalement à la métagénomique des micro-organismes de l'environnement, en particulier le plancton recueilli par l'équipe de Tara Océans et les bactéries impliquées dans l'épuration des eaux.
 
Le laboratoire iSSB, institut de biologie des systèmes et de synthèse, au 3e rang européen et 9e rang mondial (étude CVT) développe des méthodologies fondamentales permettant l'ingenierie de systèmes biologiques notamment pour des applications industrielles, dont l'impact environnemental sera moindre.
 
Metemis développe des capteurs chimiques miniatures permettant la mesure d'ions ou de molécules dans les milieux liquides. La société dispose d'un catalogue de dix capteurs dont le phosphate pour mesurer le NPK. Ces mesures in situ visent à réduire la quantité d'engrais ou de nutriments en AgTech.
 
Glowee est une start-up de cleantech qui développe un système d'éclairement de rupture en utilisant les propriétés bioluminescentes d'organismes marins comme les calamars. Sa matière première est introduite dans des coques aux formes variables pour éclairer des vitrines de magasins, du mobilier urbain...
 
Abolis a l'ambition de faire de la chimie de façon plus écologique en proposant aux industriels des micro-organismes capables de produire à partir de ressources renouvelables, par fermentation, des molécules d'intérêt. La start-up vise notamment les marchés de l'agro-alimentaire, des parfums et des arômes.
 
 
Anova-Plus développe des tests ADN/ARN de terrain pour la détection des OGM, des microorganismes pathogènes, parfois toxiques, notamment dans les vignes et les espèces de grandes cultures pour limiter l'utilisation de pesticides et choisir les variétés les plus adaptées.
 
 
Biométhodes (Arbiom) utilise la matière végétale non-alimentaire (biomasse ligno-cellulosique) pour la production de carburants, matériaux et composés chimiques bio-sourcés. La société est ainsi engagée dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la création d’emplois dans des zones rurales.
 
Innovafeed propose des farines, huiles et bioacifs d’insectes pour la nutrition des poissons d'élevage. Sa R&D porte notamment sur la formulation du substrat d’élevage en intégrant de nouvelles matières premières végétales actuellement non valorisées et ainsi réduire le déficit protéique de l'Europe (70% imports).
 
 
Algama utilise le potentiel nutritif (protéines, oligo-aliments, vitamines) des micro-algues pour produire de nouveaux aliments. Sa boisson Springwave aux extraits de spiruline possède des propriétés anti-oxydantes. Dans ses sauces végétales « base mayo», l’algue «chlorelle» supplante l’œuf.
 
 
 
 
(1) Genopole possède plusieurs cartes maîtresses pour simuler l'innovation dans le secteur environnemental. En premier lieu, la biologie de synthèse dont il a été le fer de lance en France.
 Genopole a été le premier :
-à saisir son intérêt sur le plan fondamental mais aussi sur le plan industriel puisque la biologie de synthèse ouvre des voies de production plus écologiques.
- à développer un master de biologie synthétique à l'échelle européenne, dispensé à l'Université d'Evry Val-d'Essonne.
- à financer la plateforme technologique de pointe Absynth uilisée par l'iSSB, laboratoire de référence dans le domaine.
 
Pour aller plus loin

Livre "Fabriquer la vie - Où va la biologie de synthèse ? " de Dorothée Browaeys et Bernadette Bensaude-Vincent - Edition Seuil - Science ouverte, 2011

 
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coton OGM

Comment le coton OGM de Monsanto s’est transformé en fléau pour les paysans du Burkina Faso

Au Burkina Faso, les jours de Monsanto sont comptés. La multinationale se retire du pays. L’introduction de son coton OGM en 2009 ne s’y est pas vraiment passée comme prévu : présentée comme une solution miracle aux attaques de ravageurs, la nouvelle variété a surtout fini par ravager la qualité et la réputation du coton burkinabè. Mais le géant agro-chimique n’est pas seul en cause : à l’heure d’établir les responsabilités, les autorités locales sont en première ligne. Basta ! publie en exclusivité une enquête en trois parties sur la filière du coton transgénique dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. Première étape : comment la firme américaine a réussi à y vendre son coton transgénique.
 
« Monsanto est parti, mais mes problèmes restent. » Mohamed Traoré est cultivateur de coton dans la région de Houndé, dans le sud-ouest du Burkina Faso. Dans son pays, les yeux sont tournés vers la moins appréciée des multinationales : Monsanto. Quelques semaines après la reprise du géant de la chimie par son concurrent allemand Bayer, le magazine Jeune Afrique, au mois d’octobre 2016, publiait un mail interne de la société, annonçant son départ prochain du Burkina Faso. En cause ? Un gigantesque fiasco agro-industriel qui a fait tanguer toute l’économie agricole du pays. Quelques années après son introduction massive, présentée comme une solution miracle aux difficultés de la filière locale, la variété OGM commercialisée par Monsanto a été à l’origine d’une dégradation dramatique de la qualité du coton burkinabè, dont les propriétés – en particulier la longueur de fibre – étaient jusqu’alors très prisées des pays importateurs de cet « or blanc ».
 
Importé afin de résister aux attaques des insectes, qui avaient coutume de ravager les cultures du pays, le coton OGM a pour effet secondaire d’entraîner, d’année en année, une réduction progressive de la taille de la fibre. Problème : plus la fibre est longue, plus le travail sur les machines de tissage est efficace. Confronté à cette situation, Monsanto semble avoir opté pour un repli stratégique du pays.
La nouvelle du départ de la multinationale n’est cependant pas encore officiellement confirmée, et les responsables du secteur cotonnier burkinabè déclarent que des tractations sont en cours. Mais plusieurs personnes proches de Monsanto confirment que l’entreprise ne veut plus rester. Les groupes d’action locaux et internationaux anti-OGM s’en réjouissent. Ils comparent cet événement aux manifestations de courageux burkinabè qui ont chassé le dictateur Blaise Compaoré, le 31 octobre 2014. Sur les réseaux sociaux, le peuple se congratule d’avoir dit « non » à Monsanto.

De la crise du coton à l’introduction des OGM

Pour comprendre les causes de ce fiasco, il faut revenir en 1996. Toute la région de l’Afrique de l’Ouest est alors touchée par une invasion massive de chenilles s’attaquant aux récoltes. Les pesticides que les pays producteurs ouest-africains utilisent depuis des années sont devenus inefficaces. Le secteur lance alors le « Programme fenêtre » pour un traitement plus pointu et plus différencié dans le temps des plants de coton. Le programme semble efficace mais au bout de deux ans, les cultivateurs de coton burkinabè subissent à nouveau un coup dur. En septembre 1998, un insecte jusque-là inconnu, la mouche blanche, provoque des dégâts sévères alors que les champs sont blancs comme neige.
La panique est totale. Le coton est un secteur très stratégique au Burkina Faso, représentant 4 % du produit national brut et environ deux tiers des bénéfices d’exportation. Le secteur crée de manière directe et indirecte au moins 25% des emplois du pays. Il se raconte que l’introduction des cotons OGM au Burkina Faso est liée au fait que l’ancien président, Blaise Compaoré, entretenait une relation difficile avec les États-Unis. En 2000, les américains menace le pays de sanctions parce que Compaoré entretenait un trafic illégal d’armes et de diamants pendant la guerre civile au Sierra Leone. Il aurait accepté les OGM de Monsanto en échange de leur silence vis-à-vis de ces trafics.

« Un coton anti-ravageurs, c’était comme un rêve »

Une autre histoire est avancée par le professeur Roger Zangre, responsable à la fin des années 90 de l’Agence nationale de valorisation des résultats de recherche (ANVARR). « En 1999, je participais avec quelques collègues à une conférence au Cameroun. C’est là-bas que nous avons rencontré Monsanto. La démonstration de leur coton contenant le gène Bt (Bacillus thuringiensis) a été pour nous une vraie révélation. Un coton qui pouvait se défendre contre les ravageurs, pour nous c’était comme un rêve. Nous avons invité Monsanto au Burkina Faso ».
 
Cyr Payim Ouedraogo, journaliste scientifique, affirme lui aussi que les cotons OGM n’ont pas été imposés au Burkina Faso : « A la base, ce sont les cultivateurs de coton qui ont constaté qu’il existait un sérieux problème. Le gouvernement a demandé aux scientifiques de trouver une solution et celle-ci a été trouvée auprès de Monsanto. Nous n’avons pas pris de décision du jour au lendemain : les Burkinabè ont même voulu être prudents, et ils ont également sollicité la société suisse Syngenta. Mais cette dernière a disparu des négociations, parce que leur produit n’était pas assez performant. Finalement ils ont décidé de travailler avec Monsanto. C’est le business, c’est tout. »
 
La récolte du coton est très intensive et demande beaucoup de main d’œuvre. Ce sont surtout les femmes qui passent des longues journées dans les champs pendant la récolte. Elles gagnent environ 1 000 FCFA (1,5 euros) par jour. © Wouter Elsen
 
Le coton OGM a probablement été efficace dans un premier temps. Le secteur du coton était sous pression à cause des invasions successives d’insectes. S’il n’avait rien fait, le gouvernement risquait de faire face à des mouvements sociaux, car de nombreuses familles dépendent du coton pour leur survie. Le secteur génère beaucoup d’emplois secondaires : usines d’égrenage, transport, huileries... et a longtemps constitué la seule activité rapportant des devises étrangères au pays [1]. Sur le rôle des États-Unis, Cyr Payim Ouedraogo explique : « Si cela permettait de calmer un peu les tensions entre Washington et Ouagadougou, pourquoi pas ? »

Contournement de la réglementation, avec l’appui du gouvernement

Une des conditions pour que Monsanto introduise des OGM dans un nouveau pays est le respect du règlement national sur la biosécurité. Encore faut-il que ce règlement existe. Le professeur Roger Zangre de l’ANVARR était aussi président du Comité provisoire de la biosécurité qui, en 2000, commence à rédiger la loi burkinabè sur le sujet.
Le groupe travaille pendant deux ans sur cette réglementation validée début 2003. Zangre maintient que toutes les étapes légales ont été respectées. Le Burkina Faso a-t-il subi des pressions pour accepter les OGM ? « En juillet 2003, Sofitex, qui était à cette époque la seule société cotonnière nationale, a organisé une conférence internationale sur les biotechnologies. Tout le monde était représenté : les entreprises, les chercheurs, les consommateurs, les chefs coutumiers. Quelqu’un dans le public a raconté qu’il était en mission à Dakar et qu’il avait appris là-bas qu’on cultivait du coton OGM au Burkina Faso. Les gens étaient furieux, ils ont posé des questions et devant tout le monde Monsanto a été obligé de reconnaître qu’on était en effet en train de faire des essais en milieu contrôlé. Moi j’étais le président du Comité, mais je n’étais pas informé », raconte-t-il.

Comité de façade

Pourtant Monsanto a bien reçu une autorisation pour réaliser ces essais, un décret présidentiel même. Le journaliste Cyr Payim Ouedraogo tempère : « Les autorités n’ont pas su bien communiquer. Que voulez-vous ? Dans pas mal d’institutions du pays, même aujourd’hui, il n’y a pas de bons communicants. »
Le professeur Zangre a une autre opinion : « A la sortie de la conférence, quelqu’un de Monsanto est venu me demander d’écrire que le Comité était au courant des essais. J’ai refusé, il a insisté. Deux semaines plus tard, j’ai écrit un document que Monsanto n’a pas pu exploiter parce que considéré comme trop superficiel. Depuis, on m’a écarté de la présidence du Comité. » Il semble que ce comité provisoire n’était qu’une opération de façade. Les décisions avaient vraisemblablement déjà été prises au plus haut niveau. Le soi-disant débat démocratique qui aurait dû avoir lieu auparavant a en fait été réalisé en toute hâte par la suite.

Détérioration rapide des plants OGM

Bien que Zangre soit un défenseur des OGM, il est globalement d’accord avec son collègue Didier Zongo, également professeur mais opposant notoire aux OGM, lorsqu’il évoque les énormes bévues réalisées suite à l’introduction du coton OGM. 
Pour le professeur Zongo, « le coton OGM est au Burkina Faso le résultat du croisement entre une variété américaine contenant le gène Bt, et une variété locale burkinabè. La caractéristique la plus importante de la variété burkinabè était la fibre longue. La nouvelle variété obtenue après croisement contenait donc le gène Bt et la fibre longue. »
« Tous les chercheurs savent qu’on ne peut pas se contenter de cela. On doit faire des rétro-croisements et à chaque fois sélectionner la plante qui contient les bonnes caractéristiques, c’est-à-dire la fibre longue et le gène Bt [2]. Normalement on doit effectuer jusqu’à sept rétro-croisements afin de fixer à la fois la résistance contre les insectes, que procure le gène Bt, et toutes les caractéristiques de notre variété locale. Dans les faits, la variété commercialisée au Burkina Faso n’était le résultat que de deux rétro-croisements. » La variété a commencé à se détériorer rapidement, alors même que la qualité du coton burkinabè était reconnue comme la meilleure dans le monde du fait de sa fibre exceptionnellement longue​. « Cette négligence a fait que notre pays, qui à l’époque n’avait pas d’égal avec d’autres pays cotonniers, a perdu son label de qualité. »
Un ancien employé de Monsanto : « On n’a pas fait ce qu’on aurait dû faire ».
 
Depuis que le Burkina Faso a annoncé un « arrêt provisoire » du coton génétiquement modifié, en avril 2016, Monsanto se refuse à tout commentaire et communiqué officiel. Un ancien employé de la société a pourtant bien voulu parler avec nous. Ses révélations ne sont rien de moins qu’un aveu. « L’analyse sur les rétro-croisements est correcte. On aurait dû continuer. On a commis de grandes erreurs. On n’a pas fait ce qu’on aurait dû faire. »
Il semble que Monsanto ait habilement utilisé le désarroi qui régnait à ce moment-là dans le secteur du coton pour introduire son produit. Le contrat avec Monsanto promettait une solution immédiate aux problèmes des insectes dans les champs de coton, ainsi qu’une augmentation de la production par hectare et du nombre de graines par capsule de coton.
 
Le coton transgénique a répondu pendant plusieurs années à ces conditions. Mais dans le contrat, rien n’était stipulé sur la longueur de la fibre de coton. Les chercheurs de Monsanto et leurs collègues burkinabè savaient pourtant qu’une négligence dans les rétro-croisements amènerait des problèmes. « Personne n’a réfléchi aux conséquences, confirme l’ancien employé. Il n’y a pas d’excuses pour cela, c’est du laxisme, les acteurs de la filière s’en fichent de l’agriculteur, ils ont un mépris total pour les paysans. C’est pénible mais c’est comme ça. »

« Aucune promesse tenue »

A la question de savoir pourquoi les rétro-croisements n’ont pas été poursuivis alors que le raccourcissement de la fibre est constaté dès 2010, et que tout le monde savait que la solution était là, l’ancien employé de Monsanto répond : « Oui, c’est grave. Pour une entreprise comme Monsanto, le marché dans un pays comme le Burkina Faso n’est pas assez important ; il ne représente pas assez de dollars. Ça ne valait pas la peine d’investir encore plus. »
 
Chez l’INERA (Institut National d’Expérimentation et de Recherche Agricole), l’institut burkinabè qui a travaillé avec Monsanto, personne n’est habilité à faire un commentaire. Même s’ils l’avaient voulu, les scientifiques burkinabè n’auraient pas pu manipuler cette variété. « Quand on a la technologie de quelqu’un, on ne peut pas l’utiliser et la changer à sa guise. Il y a un contrat qui décrit la collaboration et les implications. C’est du business », explique Cyr Payim Ouedraogo.
 
La déception chez les scientifiques est grande comme en atteste le professeur Roger Zangre : « Ce qui était essentiel dans le contrat avec Monsanto c’était le renforcement des capacités. On pensait que nos chercheurs allaient apprendre comment isoler des gènes et comment les introduire dans d’autres plantes. On aurait pu être les maîtres de la biotechnologie en Afrique de l’Ouest. Aucune de ces promesses n’a été tenue. »
 
Mien De Graeve, Wouter Elsen, Abdul Razac Napon
Traduction du néerlandais : Jos Mestdagh
 
Photo de Une : Mohamed Traore contemple le travail de récolte dans son champ. En ce moment le coton est le seul produit agricole qu’il peut commercialiser. Il en dépend pour pouvoir payer la scolarité de ses enfants. Mais s’il avait le choix, il arrêterait la culture de coton. © Wouter Elsen
 
Cette enquête a pu être réalisée grâce au soutien de Journalismfund (Flanders Connecting Continents). Les auteurs remercient chaleureusement les deux jeunes chercheurs, Edouard Idrissa Sanou et Lodewijk van Dycke, pour leurs points de vue précieux et innovants ainsi que pour leurs conseils scientifiques. L’article a été publié initialement en néerlandais sur le site www.mo.be.
 
[1]L’exportation de l’or par le Burkina Faso a désormais dépassé celle du coton.
[2] En génétique, un rétro-croisement, aussi appelé « croisement en retour », est le croisement d’un hybride avec l’un de ses parents ou avec un individu similaire sur le plan génétique à l’un de ses parents, de manière à obtenir un descendant ayant une identité génétique plus proche de celle du parent.

 
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Révision des lois de bioéthique en 2018 : pas sans les citoyens !

Nommé à la tête du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) en décembre dernier, le Pr Jean-François Delfraissy veut donner une plus grande ouverture à l’institution vieille de 34 ans. Pragmatique, cet immunologiste a appris dans sa longue expérience auprès des malades du Sida, que, quand la médecine n’est pas triomphante, on peut construire un savoir avec les patients et leurs familles. De simples auditions d’association de patients ne suffisent plus, les temps ont changé. Il entend mobiliser les espaces éthiques régionaux et compter sur le formidable élan des gens aujourd’hui, pour prendre soin de l’environnement et d’eux-mêmes !
 
Quels sont les chantiers qui vous attendent en ce début de mandat au Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) ?
 
En 2017, nous allons publier des avis sur la procréation médicalement assistée, sur la Biodiversité en relation avec la santé humaine  et sur l’accès à l’innovation. Pour ce dernier sujet, nous voulons explorer un point précis qui concerne la flambée des coûts des biothérapies dédiées aux cancers.
Certes, nous avons déjà pris en charge des malades aux traitements très élevés mais cela restait rare (pour des maladies peu fréquentes).
La stimulation de la réponse immunitaire révolutionne les traitements en oncologie et concerne des milliers de malades. Or les coûts pourraient atteindre 700 000 à 800 000 € pour un an de traitement. Les enjeux financiers sont énormes et la collectivité ne pourra pas assumer de tels prix.
Quel système de régulation allons-nous mettre en place ? Comment les pays du sud pourront-ils accéder à ces solutions thérapeutiques ? Ce sont des questions éthiques lourdes qui ressemblent à celles que nous avons affrontées avec les malades du Sida. Quand les premiers antiviraux sont apparus, les traitements étaient de 50 000 € la cure. Le prix a été descendu à 300 € par des pressions pour faire reconnaître la nécessité absolue de soigner les patients du sud comme ceux du nord. Quand j’étais à la tête de l’Agence nationale de recherches sur le Sida et les hépatites virales (ANRS), nous avons mis au point la première charte de recherche avec les pays du sud.
 
De nombreuses évolutions techniques (tests prédictifs, captures de données de santé ou quantified self, édition du génome…) concernent le CCNE. Comment regardez vous ces innovations ?
 
L’accélération des technologies se fait de plus en plus prégnante et nous oblige à mettre en accord ces nouveaux possibles avec la société. Mais il faut se garder des engouements qui exagèrent souvent les choses. Les techniques CRISPR-Cas9, par exemple, posent des problèmes et ne sont pas si faciles à mettre en œuvre de manière sûre. On fait croire qu’elles sont à la portée de tous…
Nous observons les positions qui se manifestent : celle des Académies américaines, publiée à la mi février, n’est pas un avis unanime, précisons le ;  l’Inserm a présenté un point de vue voici déjà un an ; j’aimerais que le CCNE  donne un avis sur ce sujet fin 2017, un an après la création du groupe de travail dédié. Sa focalisation n’est pas décidée car il y a de nombreux axes à traiter si l’on considère l’ensemble des applications de l’édition de gènes dans la santé : thérapies géniques, réparation de gènes délétères, modification génétique de moustiques vecteurs de maladies (malaria, chikungunya, dengue, zika) lutte antibiotique par des phages modifiés, ...

LIRE DANS UP : Feu vert au design procréatique : demain, des bébés génétiquement corrigés

Vous avez annoncé que vous vouliez impliquer les citoyens. Savez-vous comment vous allez procéder et dans quel but ?
 
J’ai travaillé pendant 25 ans avec les milieux du Sida et cette association de la société civile a été essentielle. Nous avons eu des luttes communes (accès aux traitements des pays du sud, rupture des licences commerciales, arrivée des génériques). Cette expérience montre que si les différents milieux se coordonnent on peut faire bouger des choses majeures.
Le CCNE est composé, outre son président, de 39 experts de domaines divers : juristes, philosophes, chercheurs, responsables des grandes religions. Il m’apparaît comme un organe très élitiste et c’est pertinent. Mais il lui manque l’avis des citoyens notamment pour des aspects sociétaux comme le bien vieillir, la révolution des big data, la santé des migrants, la construction des bio-organes en 4D. Même si les groupes de travail spécialisés procèdent à des auditions de personnalités extérieures, elles ne sauraient être suffisantes.
Nous allons aussi amorcer la révision des lois de bioéthique en 2018. Il est souhaitable et prévu par la loi que ce travail soit précédé par des états généraux citoyens de la bioéthique. Je souhaite m’appuyer sur les espaces éthiques régionaux comme cela avait été amorcé lors du mandat de Pr Alain Grimfeld, aujourd’hui président du Comité de la prévention et de la précaution (CPP). Il ne s’agit pas de « coiffer » ces espaces régionaux mais au contraire d’établir de véritables partenariats pour qu’ils puissent recueillir des points de vue, des expériences, des positions. Il est important de saisir la diversité des histoires régionales car l’éthique c’est évolutif, c’est un ajustement qui doit se faire au plus près des réalités vécues. Cette ouverture, je veux aussi la développer à l’international avec notamment la francophonie. Pour la maison France, il y a une carte à jouer pour mener une vraie politique de soutien à l’élaboration de choix bioéthiques partagés.
 
 
 
 
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manipulation génétique

Feu vert au design procréatique : demain, des bébés génétiquement corrigés

Deux académies américaines préconisent d’autoriser des essais cliniques de modification génétique selon la technologie CRISPR sur les gamètes humains ou les embryons précoces, afin d’éviter la transmission de maladies graves. Elles exigent de grandes précautions et la limitation de cette démarche à des pathologies ne laissant pas d’espérance de vie. Ce signal est un tournant majeur pour le recours à la « correction de gènes » chez l’enfant à naître auquel aspirent forcément tous les parents imparfaits de la terre !
 
Bientôt nous réparerons les bébés dès leur conception ! Nous ne sommes plus très loin peut-être de voir naître des enfants dont l’ADN aura été corrigé. La publication ce 14 février du rapport très attendu des deux organisations américaines - la National Academy of Sciences et la National Academy of Medicine - provoque des vagues. Intitulé « Edition du génome humain : science, éthique et gouvernance », ce document de 250 pages ouvre la porte à l’intervention génétique sur l’embryon à naître.
 
Ce tournant est historique : le principe de modifier le patrimoine héréditaire d’un être humain et donc sa descendance était considéré jusqu’à ce jour comme un interdit majeur. La Maison Blanche avait encore réaffirmé, en mars 2016, l’interdiction de toute intervention sur la lignée germinale humaine. Dans une note officielle, John Holdren, Conseiller du président pour la science et la technologie, avait ainsi déclaré que "la modification des gamètes humains à des fins cliniques est une ligne à ne pas franchir pour le moment et les choix faits dans un seul pays peuvent affecter tous les autres ». À l'heure actuelle d’ailleurs, la Food and Drug Administration (FDA) ne peut utiliser les fonds fédéraux pour faire réaliser les recherches dans lesquelles un embryon humain est intentionnellement créé pour le modifier génétiquement.

Feu vert à l’intervention génétique sur la lignée germinale

Le rapport américain s’inscrit dans une dynamique qui remonte à mai 2015, date à laquelle les deux académies américaines ont lancé l’Initiative sur l’édition du génome humain. Il s’agissait de s’emparer du sujet des usages à venir chez l’homme, de la technologie CRISPR-Cas9, qui permet de faire très vite, très facilement, de manière ciblée, et à bas prix des « modifications à façon » du support héréditaire des êtres vivants. Rappelons d’ailleurs que c’est la mise à disposition de tous des plasmides CRISPR par la firme Addgene qui a permis cet engouement… Face à l’explosion d'intérêt de ces techniques CRISPR et de leurs applications jugées faramineuses (corrections de maladies héréditaires graves comme la chorée de Huntington, l’anémie falciforme, la mucoviscidose ou les myopathies amyotrophiques ou de Duchenne ; nouvelles thérapies géniques ciblées ; approches anticancéreuses inédites…), les académies ont voulu établir les cadres et recommandations dans un contexte de fortes implications sociales, légales, éthiques et… économiques. Un comité composé d’une vingtaine d’experts a été mis en place. Les Académies chinoises et britanniques se sont associées à cet effort pour un colloque sur ces sujets en décembre 2015 à Washington. En février 2016, des auditions des associations de malades atteints de dystrophie musculaire ou de surdité ont permis de produire une « étude de consensus ». Enfin, un comité dit de consensus a organisé à Paris le 7 mars 2016 un forum avec la Fédération des académies européennes et l’Académie française de médecine, notamment pour examiner le contexte réglementaire en Europe.

Donner les cadres éthiques et réglementaires

Près de deux ans après le lancement de l’initiative, le travail a été présenté le 13 février par les deux co-rapporteurs, Alta Charo, professeur de droit et d’éthique à l’Université du Wisconsin, et Richard O. Hynes, de l’institut d’études médicales Howard Hughes du MIT.
Les positions des scientifiques sont nuancées, précautionneuses, mais ils veulent permettre d’amorcer des essais pour offrir aux parents qui sont porteurs de maladies génétiques la possibilité d’épargner à leurs enfants le fardeau de leur hérédité. Les chercheurs savent que la technologie – qui n’est pas mature aujourd’hui pour ces usages risqués - progresse très rapidement, ouvrant la voie à des essais sur les embryons, les ovules ou les spermatozoïdes qu’il faudra envisager avec beaucoup de prudence. Le comité d’experts indique qu’il faut que ce recours ne soit utilisé qu’en absence de tout traitement alternatif, uniquement pour des pathologies graves et selon un protocole de suivi et de réajustement stricts. Il insiste : « la prudence ne veut pas dire la prohibition ».
« La recherche sur l'édition du génome est un effort international et toutes les nations doivent veiller à ce que les applications cliniques potentielles reflètent les valeurs de la société et soient assujetties à une surveillance et à une réglementation appropriées », a déclaré Richard Hynes, « Les principes généraux que nous donnons et les responsabilités qui en découlent devraient se refléter dans la communauté scientifique et les processus réglementaires de chaque nation ».
Comme d'autres organismes qui ont récemment examiné CRISPR et des méthodes plus anciennes d'édition du génome, le comité a également approuvé la recherche fondamentale en utilisant l'édition d'embryons pour étudier des domaines tels que le développement humain précoce. Le Royaume-Uni et la Suède ont tous deux approuvé de telles expériences, qui n'impliquent pas l'implantation d'embryons dans le but de produire un bébé.

Guerre des positions et spectre de l’eugénisme

La publication de ce rapport a fait ressortir des clivages marqués outre Atlantique. Il y a ceux comme David Baltimore de l’Institut californien des technologies qui voient l’intérêt de ce rapport quand il explicite « de manière claire les critères exigés pour de tels essais ». Inversement, d’autres reconnaissent dans « ces essais sous conditions, la porte ouverte à des usages dans des situations de moins en moins restrictives ».
On sait combien la hiérarchisation de la gravité des maladies (sous jacentes aujourd’hui dans le recours au dépistage préimplantatoire ou DPI) est délicate et peut produire une stigmatisation redoutable pour les familles de malades. Ainsi la ligne rouge à ne pas franchir entre maladies incurables ou générant de forts handicaps et pathologies gênantes ou prédispositions à des cancers ou maladies dégénératives sera toujours impossible à définir.
 
« N’éditez pas la lignée germinale » ont titré Edward Lanphier, médecin impliqué dans l’Alliance de médecine régénérative (et ses collaborateurs) dans un article paru dans Nature en mars 2015. Philosophe et directeur exécutif du Centre pour la génétique et la société à Berkeley (Californie) Marcy Darnovsky, critique sans ambages les recommandations des Académies américaines. « C'est vraiment un changement assez dramatique de l'accord existant et répandu à l'échelle mondiale que l'édition de la lignée germinale humaine doit être interdite, a-t-elle noté rappelant qu’en décembre 2015, le Sommet international sur l'édition du génome humain des Académies nationales avait conclu avec une déclaration qu'il serait irresponsable de procéder à la modification de la lignée germinale humaine tant que le «vaste consensus sociétal» n'aurait pas été atteint ».
La perspective de ces essais qui touchent au patrimoine héréditaire de l’espèce humaine, contrevient en effet à la convention d’Oviedo, ratifiée par la France et 28 autres pays européens en 2011.
"Ce rapport reconnaît bon nombre des risques largement reconnus, y compris la stigmatisation des personnes handicapées, l'exacerbation des inégalités existantes et l'introduction de nouveaux abus eugéniques, conclut Marcy Darnovsky. Mais, étrangement, il n'y a aucun lien apparent entre ces risques importants et la recommandation d'avancer ».
Le journal du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a publié en mars 2015 une enquête montrant des débuts de manipulation génétique des cellules sexuelles (y compris aux Etats-Unis).
La crainte de ceux qui savent combien le moins disant éthique gagne toujours du terrain est de voir les cliniques de fécondation in vitro revendiquer le droit de recourir à ces techniques d’édition pour doter  des embryons de traits « souhaitables » (plus intelligents, plus forts ou plus attrayants…)  dès que les régulateurs auront approuvé un traitement d'édition d'embryon. Les gènes favorables à une vie longue pourraient aussi être ciblés, selon Philippe Kourisky, professeur honoraire au Collège de France.

Quand la chirurgie du génome va se banaliser

La course à la performance technique pour prouver la puissance de CRISPR afin de « corriger » des traits génétiques humains est lancée. En avril 2015, les équipes chinoises de Junjiu Huang (Université Sun-Yat-sen, Canton) ont tenté des transformations génétiques par CRISPR/cas9 sur 85 embryons.
 
Mais cette dynamique s’appuie surtout sur un socle d’expérimentations qui ne touchent pas la lignée germinale mais les cellules somatiques. Quantité d’entreprises ont été créées sur ce créneau, à commencer par celles des inventeurs de l’ingénierie CRISPR. CRISPR Therapeutics, où Emmanuelle Charpentier intervient, s’atèle notamment à la béta thalassémie, l’hémophilie, la myopathie de Duchenne ou des démarches d’immuno-oncologie.
Les essais sur l’homme de thérapies qui utilisent la technologie de modification de gènes CRISPR démarrent. Une autorisation a été donnée, en février 2016, au groupe britannique de Kathy Niakan, pour mieux comprendre le développement embryonnaire humain.  Plus récemment, des chercheurs de Pennsylvanie ont reçu le feu vert d'un panel représentant les National Institutes of Health (NIH) pour le premier test qui propose l'utilisation de CRISPR chez l'homme pour traiter le cancer.
 
Toutes ces démarches seront suspendues à une question cruciale : peut-on suffisamment sécuriser ces techniques pour éviter tout effet imprévu, immédiat ou à moyen ou long terme ? L’Académie française des sciences abordera certainement ces questions lors de la conférence-débat qu’elle organise le 21 février 2017.  Pierre Corvol , professeur émérite au Collège de France abordera précisément les enjeux éthiques de la modification du génome humain.
 
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génétique germinale

Les américains donnent le feu vert à l’édition génétique de l’embryon humain

On craignait cette information : que des scientifiques, profitant des avancées spectaculaires de l’édition génétique permise notamment grâce à CRISPR, ne se mettent à vouloir apporter des changements génétiques aux embryons humains. Et que ces changements soient ensuite transmis aux générations suivantes. C’est chose faite.
 
L’intervention génétique sur l’embryon humain a jusqu’à présent été considéré comme un véritable champ de mines éthique. Nombreux sont ceux qui craignent que sous prétexte de combattre des maladies génétiques, on ne se mette à créer des humains ayant certains traits particuliers ou même des armées entières de soldats surdoués. Mais, pour la première fois, un groupe d’experts de deux des institutions scientifiques les plus reconnues aux États-Unis ont indiqué que ce processus, dénommé « édition germinale », devrait être sérieusement considéré comme une option future et ne devrait plus être interdit.
Pourtant, en décembre 2015, un sommet international de scientifiques avait déclaré qu’il serait « irresponsable de procéder à l’édition germinale » sauf si les questions de sécurité et de consensus social étaient résolues.
 
La nouvelle position, décrite dans un rapport publié cette semaine par l’Académie américaine des sciences et l’Académie nationale de médecine stipule que l’édition germinale (des embryons, des ovules ou du sperme) pouvait être désormais envisagée.
 
Cette décision, fruit du travail d’un comité de 21 membres, composé de scientifiques mais aussi de bioéthiciens, d’avocats, de défenseurs de patients ou d’entrepreneurs de biotechnologie, est bordée par un certain nombre de conditions : que l’intervention permette d’éviter une maladie grave ou une invalidité dans un cadre de critères stricts.
 
Le comité précise ainsi qu’aucun essai clinique d’édition de gènes ne devrait être mené, « à moins que » :
 - il n’y ait pas de « solution raisonnable » pour éviter « une maladie grave ou un état » ;
- il ait été « démontré de façon convaincante » que les gènes modifiés soient bien la « cause » ou « prédisposent fortement » les gens à cette maladie ;
- l’édition de gène ne soit utilisée que pour « convertir ces gènes à des versions connues pour être associées à la santé ordinaire » ;
- une recherche « préliminaire suffisante » ait été faite sur « les risques et les avantages potentiels pour la santé » ;
- il existe « des mécanismes de contrôle fiables pour empêcher l’extension à d’autres usages que la prévention d’une maladie grave ».
Le rapport de 261 pages conclut sur une exigence : « il serait essentiel que cette recherche soit abordée avec prudence et qu’elle permette de procéder à une large participation du public ».
 
Le professeur Richard Hynes, chercheur au MIT et qui a dirigé le comité d’experts déclare au New York Times : « Auparavant, il était facile pour les gens de dire ce n’est pas possible, donc inutile d’y penser. Maintenant, nous pouvons être en mesure de le faire, en s’assurant que cette intervention soit utilisée seulement pour les bonnes choses et non pour les mauvaises ».
 
Dans ce contexte, le comité d’experts envisage d’utiliser l’édition germinale pour prévenir des maladies héréditaires comme la maladie d’Huntington. Certaines critiques s’élèvent déjà pour alerter sur les risques aux conséquences incalculables de ce type de pratique. En effet, il serait possible d’introduire de nouvelles conditions héréditaires, des maladies ou des mutations qui ne deviendront évidentes qu’une fois que l’embryon sera devenu un être formé et viable.
Un autre risque serait d’ouvrir la porte d’une société où l’on pourrait choisir son bébé sur mesure, où les gens riches pourraient se permettre des manipulations génétiques alors que les plus pauvres resteraient sur la touche. Bienvenue à Gattaca !
 
La biotechnologiste Marcy Darnovsky qui dirige le Center for Genetics and Society, un groupe américain de surveillance en génétique, a déclaré à NPR : « Ce type de scénario a été considéré comme de la science-fiction, comme une hypothèse très lointaine. Mais en fait, c’est devenu une question de justice sociale d’urgence. Nous allons créer un monde dans lequel les riches déjà privilégiés pourront utiliser ces procédures de haute technologie pour donner des avantages biologiques à leurs enfants. Le scénario qui se joue n’est pas très joli ».
 
Afin de contrer ce type de dérives, le rapport du comité d’experts recommande que les techniques d’édition ne soient réservées que pour traiter une maladie ou un handicap et ne soient pas utilisées pour un renforcement de certains traits humains comme la force physique, l’apparence ou même l’intelligence, si une telle manipulation s’avérait un jour possible.
 
En d’autres termes, l’édition de super-humains n’est pas d’actualité et c’est tant mieux.
Eric Lander, qui dirige le Broad Institute du Massachusetts Institute of Technology et de l' Université Harvard se félicite au micro de NPR des conclusions et de la prudence du rapport : « Il est important d'être extrêmement prudent sur les technologies qui pourraient laisser une marque permanente sur la population humaine pour toutes les générations à venir ».  
Soit, mais, à partir du moment où l’édition génétique deviendra une pratique médicale plus banale, plus mainstream, on peut imaginer que les barrières éthiques ne se distendent.  Dès lors que l’on saura, par édition génétique, traiter ou prévenir une dystrophie musculaire dans une maladie du muscle par exemple, qu’est-ce qui empêchera de l’utiliser pour apporter plus de force musculaire à certains individus ? La frontière entre médecine préventive et amélioration est, dans certains cas, extraordinairement ténue.
On pourrait ainsi imaginer des cliniques de fertilité qui vanteraient, dans leurs publicités, leur capacité à donner à votre enfant un meilleur départ dans la vie.
 
Pour l’instant, la recherche en édition germinale reste interdite aux États-Unis par la Food and Drug Administration, en France et dans de nombreux autres pays à travers le monde à l’exception notable de la Chine. Mais si ces restrictions venaient à être levées comme le préconise le rapport du comité d’experts, un nouveau monde de possibilités génétiques serait ouvert aux scientifiques et aux patients. Il ne nous resterait plus qu’à espérer que cette hypothèse soit vraiment le monde dans lequel nous avons envie de vivre.
 
 
 
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