UP' Magazine L'innovation pour défi

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Il faut abandonner l’utopie d’une nature asservie par l’humanité

Moustiques modifiés, transformations du vivant, manipulations génétiques… Les progrès des biotechnologies nous donnent un sentiment de toute-puissance. Et c’est la nature qui en fait les frais. Ne serait-il pas temps de se poser les bonnes questions ?
 
Les menaces sur les écosystèmes et le climat forcent à changer de cap. Dans son dernier rapport intitulé « Biodiversité et santé : nouvelles relations de l’humanité avec le vivant ? », le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et la santé (CCNE) demande de « repenser notre rapport au monde vivant ». Il s’agit d'en réapprendre le sens des limites, celles de notre « pouvoir » à transformer et posséder le vivant. Alors que la question de la croissance est centrale, les réponses apportées par les diverses parties doivent faire l’objet d’un regard moins dominateur et plus solidaire pour repenser le progrès et améliorer le bien-être dans un monde limité, mais divers. De manière concomitante, le Haut Conseil des biotechnologies (HCB) publie son avis relatif à l’utilisation de moustiques génétiquement modifiés. Des cadres qui semblent bien fragiles à l’épreuve des logiques économiques…
 
La conscience du danger nous rend-elle sages ? Force est de constater que les « Sages » du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et la santé (CCNE) n’ont jamais été aussi lucides ! Il nous faut « abandonner l’utopie d’une nature asservie par l’humanité » martèle leur dernier rapport consacré à Biodiversité et santé, assumé par onze auteurs des plus divers : l’avocat Jean-Pierre Mignard, le philosophe engagé Abdennour Bidar, le pédiatre Alain Grimfeld… C’est un appel à la responsabilité de chacun pour « éviter de laisser aux générations futures une Terre moins propice à l'humanité qu'elle ne l'est aujourd'hui ».
Affaire de survie véritablement. « 20 % de l’humanité contrôlent, gèrent et consomment 80 % des ressources, alors qu’une partie importante des populations n’a pas accès à la nourriture, à l’eau potable et aux soins ».
Affaire de solidarité obligée aussi qui touche la santé de tous. « La rapidité de disparition de certaines espèces ou la menace pesant sur elles constitue un révélateur des atteintes que nous provoquons en termes de dégradation de l’environnement et leurs conséquences en matière de santé humaine ». 
On assiste à une fragilisation des plus précaires puisque, selon l’OMS, « 80% de la population mondiale dépendent des remèdes traditionnels issus d'espèces sauvages ».

La santé par le souci des autres, humains et non humains

A quoi bon de telles déclarations, me direz vous ! Certes les alertes et tentatives pour changer nos systèmes de production ont été légion depuis les années 80… Qui se souvient notamment de l’initiative de Nicolas Hulot (avec le biologiste moléculaire aujourd’hui décédé, André Adoutte) pour mettre en place un « Comité d’éthique de l’environnement » ? C’était en 1997, il y a 20 ans.
Aujourd’hui le « défenseur de la planète » est aux manettes. Et les reconfigurations politiques et économiques se multiplient, bientôt à marche forcée. Les transitions diverses sont en train de « faire système ». Si elles ont une longueur d’avance dans l’agriculture (voire la poussée de l’agriculture biologique ou de l’agroécologie) et le domaine de l’énergie, elles n’ont pas encore vraiment percolé le monde de la santé. Pourtant, les constats sont dramatiques rappelle le rapport du CCNE : « L’OMS indique que la pollution de l’air provoque à elle seule la mort prématurée de 8 millions de personnes, par an, dans le monde. La moitié de ces décès est liée à la pollution de l’air extérieur, et l’autre moitié, principalement dans les pays pauvres, à la pollution de l’intérieur des habitations par l’usage domestique d’énergies fossiles ».
Le CCNE veut promouvoir une approche écosystémique de la santé, indispensable face à la mondialisation des risques sanitaires. « L’usage inapproprié ou abusif des antibiotiques en santé humaine et animale peut déséquilibrer les écosystèmes bactériens dans l’environnement, à commencer par le microbiote intestinal humain ». Cet usage inapproprié, minorant les capacités évolutives du vivant, conduit à des impasses thérapeutiques redoutables. Afin de surmonter les limites des approches conventionnelles sur les maladies infectieuses, un nouveau concept, dénommé « One Health /Une seule santé», visant à renforcer les liens entre santé humaine, santé animale et gestion de l’environnement, s’est développé. Cette nouvelle approche de la santé, fondée sur une collaboration intersectorielle et interdisciplinaire, est encouragée par le gouvernement français.

LIRE DANS UP' : Révision des lois de bioéthique en 2018 : pas sans les citoyens !

Revisiter nos imaginaires du progrès

Mais le rapport se montre percutant quand il entend réviser la notion de progrès : « La notion de progrès jusqu’ici assimilée à une maîtrise croissante du vivant se doit d’être questionnée. La mise en œuvre du « principe de précaution » ou de la « compensation écologique » fait souvent l’économie d’une réflexion sur la dynamique des processus naturels et l’intérêt à moyen et long terme d’une démarche de coévolution limitant l’altération de ces processus ». 
 
Les rapporteurs insistent : « Le développement de l’humanité ne peut se faire au prix de perturbations mettant en cause les capacités d’adaptation et d’évolution des écosystèmes et des espèces. Il doit privilégier le concept de sa coévolution avec le vivant ». On reconnaît ici la pensée développée par la philosophe Cynthia Fleury notamment dans le livre collectif qu’elle a coordonné avec Anne-Caroline Prévot "Le souci de la nature". Un effort pour dire combien l’expérience de nature (relation et non connexion) peut transformer les politiques publiques.
Il s’agit là de considérer les conditions de vies des organismes dont le potentiel est totalement dépendant de leurs insertions. Bernard Chevassus-au-Louis et Gilles Pipien racontent cela parfaitement : « Si la description de la biodiversité en termes d’entités constitue une approche légitime […], un individu d’une espèce ne peut exister que s’il tisse, dès sa naissance, de multiples relations avec d’autres individus de son espèce ou d’autres espèces, relations qui vont déterminer à la fois son propre devenir et le rôle qu’il va jouer dans le fonctionnement des écosystèmes : la biodiversité, c’est d’abord une affaire de relations ! » (voir Chevassus-au-Louis B. et Pipien G. (2014). La biodiversité, du « grand inventaire » à la « toile du vivant », Humanité et biodiversité n°1, 15-24.

L’irresponsabilité de Trump pousserait-elle au courage ?

A propos du progrès, les auteurs soulignent que les dégâts de notre mode de développement sont aujourd’hui incontestables car « largement documentés ». Ce qui conduit à de graves menaces. « Approximativement 60% (15 sur 24) des services d'origine écosystémique étudiés dans le cadre de cette évaluation (y compris 70% des services de régulation et services culturels) sont en cours de dégradation ou d’exploitation de manière non rationnelle. Les services d’origine écosystémique qui ont été dégradés au cours des 50 dernières années incluent la pêche, l'approvisionnement en eau, le traitement des ordures et la désintoxication, la purification d'eau, la protection contre les risques de catastrophe naturelle, la régulation de la qualité de l'air, du climat régional et local, de l'érosion, la plénitude spirituelle, et le plaisir del’esthétique ».
Pour le CCNE, « l’irrespect des obligations des Etats (chartes mondiales de l’ONU concernant tant l’économie financière ou les échanges commerciaux que la santé et la nature) est préoccupant car ces engagements constituent un préalable à toute considération éthique effective de la biodiversité par l’ensemble de l’humanité ».
 
Les auteurs tiennent aussi à dénoncer les positions erronées assumées par des collègues scientifiques. Ils rappellent que la communauté scientifique peut à la fois être une pépinière de lanceurs d’alerte sur la fragilité du vivant, mais aussi un creuset de conservateurs, véritables « croyants de la science » et donc incapables de réviser leur conception du progrès. En 1992, à la veille du sommet de Rio, plusieurs centaines de scientifiques ont lancé l’appel d’Heidelberg qui dénonçait « l’émergence d’une idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et technique » puis abandonnait l’analyse scientifique et toute prospective en poursuivant que « l’humanité a toujours progressé en mettant la nature à son service ».
On apprit par la suite que la compagnie Philip Morris et des industriels de l’amiante avaient cosigné cet appel. Ce type de collusion n’est pas à mettre aux exceptions du passé… La guerre avec les climatosceptiques continue de faire rage puisqu’elle a permis à Trump de sortir de l’accord de la Cop21. Elle ressurgit aussi très régulièrement dès qu’on évoque les OGM. C’est ainsi que l’on a vu en juillet dernier 100 lauréats du prix Nobel signer une pétition de soutien pour le riz doré contre Greenpeace….

Modifier les génomes : les dangers d’une perte de traçabilité et de contrôle

Le champ des biotechnologies est abordé par les auteurs du rapport, conscients que la « chirurgie du génome » que permettent les techniques d’édition comme CRISPR-Cas9 amplifient deux problèmes : l’absence de traces (donc l’incapacité de rendre des compte) et le court-circuit des règles de l’évolution par les techniques de forçage génétique. Quelle responsabilité pourra alors être assumée si l’on ne sait pas qui fait quoi ? Et quels impacts peuvent surgir ?

LIRE DANS UP’ : Dégâts collatéraux : CRISPR provoquerait des mutations génétiques inattendues 

Le CCNE recommande trois vigilances. La première est de faire en sorte que « toute fonction nouvelle greffée soit compatible avec les fonctions existantes de l’organisme, notamment ses capacités reproductives. La seconde est de respecter les équilibres biologiques. La dernière est de tenir compte des expressions hasardeuses des gènes. Trois garde-fous dont on voit mal la traduction concrète… ? Typiquement que fera-t-on face aux propositions de moustiques OGM ?
 
La question tombe à pic alors que le rapport du CCNE est publié le même jour qu’un avis fort attendu du Haut Conseil des biotechnologies (HCB) relatif à l’utilisation de moustiques génétiquement modifiés. La crise récente du Zika a fait resurgir en effet le problème des insectes vecteurs de maladies qui font un million de morts par an dans le monde (paludisme, dengue, fièvre jaune, fièvre du Nil, zika, chikungunya…). « C'est l'animal le plus dangereux pour l'humanité », insiste Pascal Boireau, vice-président du conseil scientifique du HCB. Et les menaces ne concernent plus seulement les DROM-COM mais la France métropolitaine où une nouvelle espèce de moustiques, le moustique tigre, vecteur d’agents pathogènes viraux majeurs, est désormais bien implanté.

LIRE DANS UP' : Zika est juste le premier front de la guerre biologique du XXIè siècle

Comme toujours, l’avis du HCB allie un travail scientifique - établi ici avec le Centre national d’expertise sur les vecteurs (CNEV) - et l’examen des aspects socio-économiques et éthiques fait par le Comité économique, éthique et social du HCB. D’emblée on comprend que les résistances croissantes aux insecticides (il n’en reste plus qu’un autorisé d’ailleurs) placent les autorités en risque d’impuissance.

Le Haut Conseil aux biotechnologies n’exclut pas le recours à des moustiques OGM

La palette des techniques alternatives aux traitements chimiques ne se limite pas à l’intervention génétique notamment développée par la firme Oxitec. Dès les années 50, la stratégie de l’accouplement infertile par lâchers de mâles stérilisés préalablement par irradiation a fait ses preuves sur des mouches parasites des cultures. La France et notamment son Institut de recherche pour le développement (IRD) développe depuis huit ans, à La Réunion, un projet de lâchers de moustiques stériles. Louis-Clément Gouagna, coordinateur du programme TIS-Réunion est optimiste : « La population entend parler de cette recherche depuis six ou sept ans et a compris que cette solution était une manière de préserver l’environnement tout en évitant les incertitudes sur des insectes génétiquement modifiés, que nos règlementations européennes ne sont pas prêtes à autoriser » explique-t-il.
Une autre possibilité est de recourir à une bactérie, appelée la Wolbachia qui stérilise les femelles. Les mâles infestés par celle-ci ne peuvent avoir de descendance viable avec les femelles (infectées ou non). Si bien qu’un lâcher de mâles infectés par cette bactérie a le même effet qu’un lâcher de mâles stériles. Responsable scientifique au HCB, Catherine Golstein, précise que « la spécificité d'action des différentes techniques de lutte basées sur des lâchers de moustiques constitue avant tout un avantage par rapport aux insecticides, puisqu’on obtient une réduction drastique de l'impact environnemental et sanitaire associé. Il nécessitera toutefois de déployer autant d'interventions que d'espèces de moustiques vecteurs ciblés. Le risque de remplacement d'Aedes aegypti par Aedes albopictus est envisageable mais n'a pas été observé sur le terrain. Il pourrait être contré en luttant simultanément contre les deux espèces ».  
 
Ces remarques plaident pour intervenir en combinant les techniques.En tout état de cause, "l'utilisation de moustiques modifiés nécessitera une évaluation extrêmement approfondie et une information du public", ajoute Christine Noiville. Sur ce point, le HCB estime que les impacts environnementaux et sanitaires devraient être évalués préalablement aux lâchers, notamment en termes de modification de niches écologiques ou de remplacement de vecteurs. « Le recours à ces êtres vivants modifiés est (…) loin d'être anodin, juge en effet le comité économique, éthique et social. La perception des populations, les bouleversements des manières de vivre et de penser la relation au milieu vivant… nécessitent d'associer la société civile aux processus de décision et de suivi, en tenant compte des perceptions culturelles propres à chaque territoire », avertit le HCB concernant l'information du public.
Pour Christine Noiville, « les moustiques OGM ne sont pas une solution miracle mais ils peuvent faire partie des solutions. Il reste aussi à qualifier juridiquement le statut des moustiques transinfectés par la bactérie Wolbachia pour savoir dans quelle catégorie – OGM ou non OGM – on les range. La référence au terme d’ « organismes vivants modifiés » utilisé dans le Protocole de Carthagène – en élargissant la définition des OGM - pourra aider à progresser."

LIRE DANS UP' : Un OGM n'est jamais naturel

Enfin, sur le sujet du forçage génétique (ou gene-drive) qui conduit à une héritabilité à 100% du caractère greffé (au lieu de 50%), le rapport propose davantage de recherche. Pas de bannissement donc de cette technique pourtant objet d’une contestation forte des ONG lors de la Conférence des parties du sommet de la biodiversité à Cancun en décembre 2016. Au plan des applications dans la nature, 160 ONG y ont souligné les risques associés à la volonté de destruction et/ou de modification des populations /espèces dites « nuisibles » dans la nature.  Pour rassurer, 32 institutions internationales de recherche ou de financement de la recherche ont publié en mars dernier, des règles de bonnes pratiques concernant les recherches sur le « forçage génétique », y compris l’implication du public dès les étapes de conception de ces recherches.

LIRE DANS UP' : Le forçage génétique pour éliminer les espèces

En tout cas, l’épreuve de vérité sur ces sujets bioéthiques se fait sur le terrain économique.  La Fondation Bill et Melida Gates a investi 75 millions de dollars sur la technique CRISPR-Cas9 afin de mettre rapidement au point des anophèles (moustiques vecteurs du paludisme) génétiquement modifiés pour résister au Plasmodium falciparum, agent du paludisme. Elle a permis de structurer le Consortium Target Malaria hébergé à l’Imperial Collège de Londres avec des équipes partenaires au Burkina Faso, au Mali et en Uganda. « Nous ciblons les gènes de la fertilité pour obtenir un moustique aux capacités reproductives modifiées, explique Austin Burt, le principal responsable du programme Target Malaria. Nous recourons au gene-drive qui permet d’accélérer le processus évolutif des espèces. Nous avons prouvé dans nos laboratoires que nous arrivons à transmettre un gène à 95% de la progéniture ».
Loin des mises en garde éthiques du CCNE ou du HCB, se révèle ici la "Géopolitique du moustique" chère à Erik Orsenna. 
 
 
Pour aller plus loin :
 
- Lire dans UP' : Quand économie rime avec écologie - Entretien avec Martino Nieddu, directeur du laboratoire d’économie et gestion REGARDS à l’Université de Reims Champagne-Ardenne. 
- Livre "L'économique et le vivant" de René Passet, Professeur émérite de Sciences économiques / Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne).
 
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bioéconomie

Bioéconomie: c'est l'affaire de tous !

Nous y sommes ! Le Forum BioRESP ouvre sa première édition ce jeudi 1er juin. Un moment fort pour ce nouveau cadre et outil de dialogues qui vise à anticiper collectivement les reconfigurations de la société et des chaînes de valeur que la bioéconomie va engendrer. Tous les acteurs, consommateurs en tête, agriculteurs, producteurs, transformateurs, distributeurs, autorités publiques, investisseurs, … sont concernés : ils partageront désormais dans ce Forum connaissances, initiatives concrètes, incertitudes et attentes, sur des thèmes de controverses pertinentes que sont les risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) des usages du vivant et leurs controverses associées. UP’ a rencontré Dorothée Browaeys, co-fondatrice de BioRESP, pour nous expliquer en quoi cette initiative vise à aider les acteurs à progresser librement «  en meilleure connaissance de causes ». 
 
Dorothée Browaeys, co-fondatrice du Froum BioRESP
 
UP' : En langage clair, non technocratique, qu’est-ce que le Forum BioRESP ?
 
Dorothée Browaeys : Le Forum BioRESP est un service proposé à tous ceux dont les activités impliquent le monde vivant. On pense aux agriculteurs bien sûr mais aussi aux industriels qui transforment les biomasses pour faire des produits cosmétiques, des bioplastiques, des produits chimiques, des biocarburants … Sont concernés aussi les usagers, consommateurs, ONG, chercheurs mobilisés sur la protection des écosystèmes, des sols… Le Forum est là pour aborder les tensions, dilemmes, controverses qui vont aller croissant si nos activités exploitent de plus en plus la nature à la place du pétrole….Il faudra en effet arbitrer par exemple entre manger ou rouler, valoriser les déchets ou enrichir les sols….
 
UP' : Quels sont les enjeux et objectifs de ce forum ?
 
DB : Les techniques de domestication, de manipulation, de numérisation, d’hybridation des organismes vivants – microbes, plantes, animaux - transforment tout : nos manières de consommer, de cultiver, d’échanger, de rencontrer…  On utilise aujourd’hui les algues, les levures, les bactéries comme des usines à faire du carburant, des médicaments, des fibres ou des molécules pour la chimie. La réquisition des biomasses va croissante. Cette nouvelle économie basée sur le vivant, appelée « bioéconomie » devient stratégique à l’heure où il nous faut répondre aux défis climatiques, énergétiques et alimentaires. Elle fait l’objet de feuille de route dans tous les grands pays. La France a publié la sienne en janvier dernier… qui insiste sur la dialogue des parties prenantes pour conduire des choix cohérents.
 
UP' : La bio-économie est un enjeu économique majeur. Pourquoi ? Et quels dilemmes soulève-t-elle aussi ?
 
DB : Oui cette bioéconomie oblige à replacer le vivant au cœur de l’innovation, comme c’était le cas d’ailleurs avant la révolution industrielle. On a pris l’habitude de considérer la nature comme un support de production sans jamais lui rendre des comptes. Ce qui fait que l’on a multiplié les « externalités négatives, c’est à dire une détérioration des écosystèmes (par la pollution ou la perte de biodiversité) et des rejets de gaz à effet de serre dont on sait la menace sur le climat. Cela ne peut plus durer et c’est pourquoi nous parlons de transition. Nous sommes en train de muter nos systèmes de production pour entrer dans une économie circulaire (limitant les déchets). La bioéconomie c’est une formidable opportunité pour de nouveaux marchés. Mais elle implique des choix politiques clairs pour sortir des injonctions contradictoires.
Trois grands dilemmes sont posés : en premier lieu, des accords devront être trouvés pour arbitrer l’affectation des terres (manger ou rouler) et juguler leur artificialisation (voir le rapport sur l'Etat de la France du CESE paru la semaine dernière).  En second lieu, la question de la préservation des capacités de régénération des écosystèmes et des sols va se poser de manière accrue. En dernier lieu et plus fondamentalement, la conception de l’innovation hors sol (hors contexte et en système fermé) est à revoir : les ingénieurs du vivant  inventent aujourd’hui une écologie industrielle sur un mode organique et circulaire. Ce biomimétisme constitue là une nouvelle révolution industrielle qui doit permettre de réconcilier l'économique avec le vivant (1).
 
UP'  : Y-a-t-il des dangers à voir exploiter le vivant ? Sur quels points précis devons-nous être vigilants ?
 
DB : Les ressources naturelles sont renouvelables mais pas illimitées. Les utiliser davantage implique d’engager les mesures de protection qui tiennent compte des capacités de résilience des écosystèmes. On sait pas exemple que quand on fragmente trop les populations elles dépérissent. On sait aussi que les sols et leurs habitants de toutes sortes sont la base organique de toute la vie sur terre. Et ils sont vulnérables : selon les Nations Unies, un quart des sols mondiaux sont dégradés. Il faut aussi réaliser nos interdépendances. On parle de plus en plus des services écosystémiques, c’est à dire du rôle des insectes pour féconder les arbres fruitiers, des vers de terre ou champignons pour recycler les matières organiques. Ces services ont une valeur estimée à 33 000 milliards d'euros, soit la moitié du PIB mondial.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a publié le 30 mars dernier un rapport intitulé Vers une bioéconomie durable. On y trouve des préconisations essentielles….
 
UP' : Comment évolue aujourd’hui la part de produits biosourcés dans l’industrie ?
 
DB : L’ADEME qui est l’un de nos partenaires du Forum BioRESP (aux côtés d’AgroParisTech, de SupBiotech, du réseau OREE, de l’association Entreprises pour l’environnement, et de la Maison des sciences de l’homme Paris-Saclay) a fait des études approfondies pour estimer les marchés des produits dits « biosourcés »c’est-à-dire issus de la biomasse.
En 2012, près de 15% dela production française de grands intermédiaires issus des premières transformations de la biomasse (amidon, saccharose, fibres, huiles…), soit 1 651 kt, ont été destinés à l’industrie chimique et à la production de matériaux. Le reste de la production a été utilisé pour des usages alimentaires, énergétiques (biocarburants) et pharmaceutiques. Au-delà de nos attentions de consommateurs à acheter local ou bio, à développer des énergies renouvelables, s’ouvre des choix pour consommer responsables c’est à dire sans recours au pétrole et avec une moindre empreinte carbone. Mais cette dynamique est largement freinée par le prix bas du pétrole. On voit aussi que les avantages du biosourcé (en terme d’externalités positives) ne sont guère valorisées. Le système économique les ignore et c’est pourquoi il est essentiel de fonder une véritable comptabilité environnementale (voir les travaux de Jacques Richard et Alexandre Rambaud à AgroParisTech).
On doit être conscient qu’il existe une incroyable distorsion de concurrence avec les industries « pétrosourcées ». La non taxations des carburants pour le transport aérien et maritime international constitue un manque à gagner pour la France de 6 Milliards d’€ par an (70 Milliards d’€ pour le monde). C’est le résultat de la Convention de Chicago de 1954 qui exonère le transport international aérien de toute taxe sur les carburants.
L’OCDE a chiffré ce que cela représente comme subvention directe au secteur pétrolier de l’ordre de 350 milliards US dollars. Le Fonds Monétaire International estime que, si l’on inclut les coûts environnementaux afférents, le manque à gagner est de 5 000 milliards de US dollars. Ces subventions aux ressources fossiles devraient faire l’objet de compensations en faveur des productions biosourcées dans les territoires si l’on ne peut les supprimer.
 
UP' : Très simplement, à quoi sert votre action ?
 
DB : Cette transition bioéconomique est un changement de culture. Car il s’agit d’une mutation de nos modes de production et d‘échange. Rien de moins que de « passer de l’optimisation technique et financière à la biorésilience », pour reprendre les termes de Françoise Roure, présidente de la section sécurité et risques du Conseil général de l’économie au Ministère de l’économie, de l’action et des comptes publics. Celle-ci interviendra ce jeudi 1er juin au lancement du premier Forum BioRESP. Confrontés aux limites de la planète et à notre vulnérabilité accrue par la perte de toutes les diversités (biologiques comme techniques), nous sommes sous pression. Le risque est grand de poursuivre la prédation des ressources naturelles, certes renouvelables, mais guère illimitées. Et les solidarités ou interdépendances s'imposent : les 17 objectifs de développement durable – mis en valeur en cette semaine européenne du développement durable - sont là pour nous le rappeler.
 
UP' : Voulez-vous influencer les décideurs politiques ? Comment ? Pourquoi ?
 
DB : L’enjeu du Forum BioRESP est de sortir des incohérences en terme de choix d’innovation. Nous consacrons l’ouverture de notre premier Forum au plus grand risque… celui de l’inaction ! Car, comme l’a montré le co-fondateur de ce Forum BioRESP, Pierre-Alain Schieb, ancien prospectiviste de l’OCDE, « La compétitivité  présente et future de la bioéconomie dépend beaucoup du niveau des prix relatifs entre les ressources fossiles (pétrole, gaz, charbon) et les ressources renouvelables issues de la biomasse ».
Dans un travail publié chez L’Harmattan l’an dernier « Compétitivité et soutenabilité de la Bioéconomie 2050 », il montre que « dans l’état actuel des politiques publiques (pas de taxe carbone, peu de soutiens directs, subventions indirectes aux énergies fossiles), les prix du pétrole, du gaz et du charbon, la biéoconomie ne peut se développer en Europe. Au lieu d’un développement vertueux et contrôlé vers le biosourcé, on risque donc fort de voir croitre les importations d’huile de palme (la matière première la moins chère) au dépend de la production de betterave (qui va s’effondrer d’ici 2050)… Un scénario qui rappelle que le libéralisme livré à lui-même ne permet pas un développement soutenable.
 
UP' : On a la sensation que BioRESP s’adresse aux communautés de chercheurs, scientifiques, … En quoi votre démarche intéresse-t-elle le grand public ?
 
DB : La bioéconomie c’est l’affaire de tous. Cette manière de remettre le vivant au cœur de l’économie adviendra avec l’appui de tous ceux qui s’impliquent et pensent que les choix quotidiens peuvent changer le monde. Chaque consommateur peut pousser des actions vertueuses localement. La bioéconomie que certains nomment plutôt « permaéconomie » (voir l’excellent livre d’Emmanuel Delannoy) c’est une formidable opportunité pour les territoires de se réapproprier leurs manières de se nourrir, de se vêtir, de construire ou de bouger. Regardez comme tout peut changer vite si les citoyens agissent pour supprimer l’usage des sacs plastiques, pour préférer des produits bio (en cosmétiques aussi) pour remettre de la frugalité et de la convivialité (plus de liens, moins de biens). Les territoires en transition qui cherchent à harmoniser les activités en les rendant complémentaires sont le cœur de la bioéconomie.
 
UP' : Souhaitez-vous être une plateforme d’informations grand public ? Pourquoi ?
 
DB : Nous avons ouvert un Blog sur le site du Forum BioRESP qui permet à tout contributeur de poster des histoires ou initiatives qui racontent la bioéconomie en train de se faire. Par ailleurs, nous allons reconduire en 2018 le Festival Vivant déjà réalisé en 2016 à Paris – avec son village des initiatives et ses expressions artistiques -  qui est l’occasion de partager les projets et inspirer les réseaux.
Nous apportons notre pierre à la veille sur cette mutation de société mais le champ est immense…
 
UP' : Dorothée, pourquoi être partie sur ce nouveau combat, après Vivagora et  NanoRESP ? Quelles sont vos motivations personnelles ?
 
DB : L’industrialisation du vivant est dangereuse car elle peut nier toutes les capacités et logiques biologiques. Le libéralisme exploite sans régénérer. Il est donc primordial d’impulser des incitations, des indicateurs pour que nous puissions nous inspirer du vivant sans l’éreinter. Ce fut le souci de VivAgora dès les années 2003. Il faut pouvoir choisir dans les possibles de l’innovation, le meilleur pour l’intérêt général. Cela est envisageable si nous disposons de rendez-vous réguliers pour que les acteurs élaborent une vision commune. C’est cette logique qui m’a conduite à fonder en 2013 le Forum NanoRESP consacré aux nanotechnologies qui obligent à identifier les zones de risques à ne pas dépasser. Ce dialogue de parties prenantes porté par une Alliance public-privé est un modèle de vigilance coopérative. Notre conviction est que les entreprises ont besoin de lieux pour apprendre à assurer leurs responsabilités. C’est le sens du terme NanoRESP et BioRESP. Nous souhaitons soutenir le mouvement global en train de s’installer (voir Global compact ou les nouvelles sociétés « à bénéfice public » comme DanoneWave) pour faire des entreprises des contributeurs de l’intérêt général.
 
Propos recueillis par Fabienne Marion
 
 
(1) Le prochain grand rendez-vous du biomimétisme et des innovations bio-inspirées aura lieu cette année les 29 et 30 juin : Biomim'Expo - CEEBIOS 
 
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CRISPR-Cas9

Dégâts collatéraux : CRISPR provoquerait des mutations génétiques inattendues

Coup de tonnerre dans la communauté CRISPR ! Des centaines de mutations génétiques apparaîtraient là où on ne les attendait pas. C’est l’information que viennent de communiquer des médecins qui se sont penchés sur l’impact de l’utilisation de CRISPR sur des organismes vivants en général et sur l’homme en particulier.
 
Il n’est plus nécessaire de présenter CRISPR-Cas9, cet outil moléculaire révolutionnaire, permettant d’intervenir directement sur le code génétique du vivant pour le modifier. Cette invention a beaucoup fait parler d’elle pour les espoirs qu’elle suscite dans le traitement de bon nombre de maladies génétiques mais aussi pour les craintes qu’elle déclenche sur la modification intempestive du vivant. CRSPR-Cas 9, est aussi au cœur d’une bataille de brevets et de prééminence sur un marché des plus prometteurs.

LIRE DANS UP’ : dossier CRSPR

Mais cet enthousiasme pour les ciseaux moléculaires découverts par Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna risque de fortement faiblir avec l’information que révèle la revue scientifique Nature Methods. Des chercheurs éminents du Centre médical de l’Université Columbia, Stephen Tsang et Lazlo T. Bito, y publient les résultats d’une enquête qu’ils ont menée sur l’utilisation de CRSPR. D’emblée, ils tiennent à alerter la communauté scientifique : « Nous estimons qu’il est essentiel que la communauté scientifique considère les dangers potentiels de toutes les mutations hors cible provoquée par CRISPR-Cas9 incluant des mutations de nucléotides et celles dans des régions non codantes du génome ».
 
Le professeur Tsang et son équipe ont mené le premier dépistage du génome entier d'un organisme vivant qui a subi l'édition de gènes CRISPR. Ils y ont découvert que des mutations indésirables peuvent apparaître dans des zones totalement indépendantes des gènes ciblés. Ces mutations ont probablement été manquées par des études antérieures parce qu'elles utilisaient des algorithmes informatiques conçus pour identifier et analyser des zones sur le génome les plus susceptibles d'être affectées, en fonction de ce qui avait été modifié. « Ces algorithmes prédictifs semblent faire un bon travail lorsque le CRISPR est effectué dans des cellules ou des tissus dans une boite de Pétri, mais le séquençage du génome complet n'a pas été utilisé pour rechercher tous les effets hors cible chez les animaux vivants », explique l'un des chercheurs de l’équipe, Alexander Bassuk, de l'Université de l'Iowa. En gros, on a regardé les impacts de CRISPR sur les zones d’intervention, mais les médecins n’ont pas cherché plus loin. Or c’est là que le bât blesse. C’est plus loin, dans des zones non impactées par CRSPR que les dégâts collatéraux apparaissent avec des mutations non prévues. Et pas quelques mutations, des centaines voire des milliers affirment les chercheurs.
 
L’expérimentation a consisté pour le professeur Tsang et son équipe à séquencer l'ensemble du génome de deux souris qui avaient subi une modification du gène par CRISPR. L’étude menée après l’intervention a établi un « contrôle sain ». Les chercheurs ont voulu en savoir plus et élargi leur investigation en recherchant d’autres mutations, y compris celles qui ne modifiaient qu'une seule nucléotide - des molécules qui servent de blocs de construction de l'ADN et de l'ARN. Ils ont alors constaté que la technique avait certes réussi à corriger un gène qui provoque une cécité chez les souris, mais les deux souris qui avaient subi une modification du gène par CRISPR déclenchaient plus de 1 500 mutations non nucléées unidirectionnelles et plus de 100 suppressions et insertions plus importantes. « Aucune de ces mutations d'ADN n'a été prédite par des algorithmes informatiques largement utilisés par les chercheurs pour rechercher des effets hors cible », rapporte l'équipe.
 
Les initiés pourront voir dans le tableau suivant les résultats pour les deux souris dont le gène a été modifié, y compris les mutations involontaires à un seul nucléotide et les grandes suppressions et les insertions dans les deux premières lignes :
 
T. Tsang et. Al./Nature Methods
 
 
Selon le professeur Tsang, « Les chercheurs, qui n’utilisent pas le séquençage complet du génome pour trouver des effets hors cible, peuvent manquer des mutations potentiellement importantes. Et un seul changement de nucléotide peut avoir un énorme impact. »
 
Cette information signifie-t-elle un coup d’arrêt pour CRISPR ? Rappelons que cette technologie est déjà employée pour exploiter le « centre de contrôle » du cancer, réparer une mutation qui cause la cécité, traiter les maladies génétiques chez les animaux vivants, et même modifier les embryons humains pour déterminer ce qui provoque l'infertilité et les fausses couches. Des centaines d’expérimentations ont déjà été menées et des études cliniques sur l’humain sont en cours en Chine, aux États-Unis et dans d’autres pays comme le Royaume-Uni.

LIRE DANS UP : Les américains donnent le feu vert à l’édition génétique de l’embryon humain

Le Dr Mahajan de l’université de Stanford, co-auteur de l’étude, tient à souligner : « Nous sommes toujours optimistes sur la technologie CRISPR-Cas9. Nous sommes des médecins et nous savons que chaque nouvelle thérapie a des effets secondaires potentiels, mais nous devons être conscients de ces effets ».
 
Pour être clair, la recherche publiée dans Nature Methods ne signifie pas nécessairement que le CRISPR ne soit pas adapté aux humains pour l'avenir. Les scientifiques doivent maintenant rechercher davantage pour voir si ces résultats peuvent être reproduits dans des échantillons plus gros, et chez les humains, plutôt que des souris. A suivre.
 
 
 
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Lancement du Forum BioRESP : pour une transition bioéconomique

Après le Festival Vivant organisé en septembre 2016, le volet français du programme européen Synenergene continue de proposer des événements destinés à aborder et faire connaître les différentes facettes de la bioéconomie.
Ainsi, le jeudi 1er juin 2017 verra l'organisation de la toute première édition du Forum BioRESP à AgroParisTech (Paris 15e). Objectif : devenir une interface de dialogue multi acteurs et de rencontres pensées pour remettre le vivant au cœur de l'économie et forger une bioéconomie viable et souhaitable, à travers la tenue de nombreux ateliers, conférences et tables rondes. UP' Magazine est partenaire de l'événement
Illustration ©Golnaz Behrouznia
 
Le Forum BioRESP s’inspire du Forum NanoRESP qui, depuis 2013, permet d’accompagner les acteurs concernés par les nanotechnologies vers des pratiques responsables.
Ce nouveau Forum propose d’aborder les déterminants et les effets divers de la révolution bioéconomique émergente ; on sait, en particulier, que l’effacement progressif des ressources fossiles va accroître la pression sur les ressources de biomasse et obliger à une entente face aux concurrences de leurs usages pour arbitrer entre des priorités : alimentation, énergie, chimie, matériaux…

Remettre le vivant au cœur de l’économie, tel est l’enjeu de la bioéconomie

Il s’agit de produire de plus en plus à partir des processus vivants : biogaz plutôt que carburants fossiles, matières renouvelables plutôt que minérales.
C’est aussi penser la production de manière « organique » et donc sortir du schéma classique : exploitation de ressources, transformation, consommation, mise en déchet.
Cette « transition bioéconomique » peut être une opportunité pour les parties prenantes et les citoyens de se réapproprier le développement de leur territoire.
Pour être fructueuse, cette perspective exige un dialogue suivi entre acteurs concernés pour envisager collectivement les dilemmes (externalités, compétitivité, concurrence d’usages, biodiversité, accès aux biomasses, incitations…) et les résoudre. Dans ce contexte, le Forum BioRESP, catalyseur du dialogue entre parties concernées propose d’activer les interactions et les liens, et d’aider à la cohérence des dynamiques.
Cette première séance du ForumBioRESP vise à rassembler, dans la diversité de leurs intérêts et de leurs attentes, les acteurs concernés (monde agricole, industriel, académique, associatif, pouvoirs publics, étudiants et start-upers…) afin de recueillir les enjeux de chacun et les dilemmes qui seront mis au programme des prochaines séances.
Le Forum BioRESP constitue un outil pour anticiper collectivement les reconfigurations de la société et des chaînes de valeur que la bioéconomie va engendrer. Il propose d’examiner collectivement les opportunités et les risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) des usages du vivant et leurs controverses associées.
Le Forum propose un cadre pour susciter un dialogue entre les acteurs (agriculteurs, producteurs, transformateurs, distributeurs, consommateurs, autorités publiques, investisseurs…) afin qu’ils partagent entre eux, connaissances, initiatives concrètes, incertitudes et attentes, sur des thèmes de controverses pertinentes. Ce processus vise à aider les acteurs à progresser librement «  en meilleure connaissance de causes ».
 
Ce projet s’ancre dans une dynamique initiée par les trois éditions des Assises du Vivant tenues à l’UNESCO (2012-2015) et, plus récemment, par le FESTIVAL VIVANT (sept 2016), volet français du programme européen Synenergene qui a mobilisé quinze partenaires.
Le processus BioRESP est porté par un Comité de pilotage constitué de sept Collèges réunissant les pouvoirs publics, des chercheurs, des industriels, des représentants d’associations et citoyens, des représentants territoriaux, ainsi que des étudiants et startupers.
Financé par une Alliance d’opérateurs publics et privés (cotisants annuels) dont l’ADEME, SUPBIOTECH, la Fondation Paris-Reims et la Maison des sciences de l’homme Paris-Saclay, il est soutenu par AgroParisTech, Entreprises pour l’environnement (EpE) et l’association OREE.

Comment ça marche ?

Le dialogue multi-acteurs pour des pratiques d’innovation responsable.
Le Forum BioRESP inscrit ses travaux dans l’esprit des programmes RRI (« responsible research & innovation) développés en Europe. Ceux-ci interrogent les logiques d’innovation dès l’amont de leur conception du point de vue des produits et services envisagés, en intégrant leurs impacts (cycle de vie, dégradation, usages, utilité…).
Le dialogue multi-acteurs constitue un des outils de choix pour faciliter le questionnement mutuel et l’expression de la diversité des conceptions et des intérêts. Il permet de faire émerger des controverses et progresser l’ajustement des logiques d’innovation et la robustesse des projets industriels ultérieurs.
Ainsi, l’ambition de l’enceinte de dialogue BioRESP est d’entretenir un processus d’apprentissage où chacun contribue à soutenir une « vigilance commune ».
Cela suppose de s’appuyer sur des expertises pluralistes, des approches sociotechniques diverses, des pratiques de respect et d’écoute aptes à cultiver la confiance.
Le Forum BioRESP propose donc à tous les acteurs concernés une veille sur les initiatives et les formes diverses que peut prendre la bioéconomie, Ils pourront inspirer à chacun des stratégies plus adaptées, par une meilleure conscience de l’écosystème vivant et industriel.
 
Un modèle encouragé par les pouvoirs publics
Ce type de dialogue pour l’innovation responsable a été clairement encouragé par :
•  La Stratégie française pour la bioéconomie – parue en janvier 2017 - qui souligne le besoin d’un dialogue permanent des acteurs dans ce domaine.
• La Commission européenne : les exigences en matière de recherche et d’innovation responsables se font de plus en plus explicites au niveau européen, notamment au sein du programme Horizon 2020.
• Le manifeste signé à Utrecht en 2016 par les acteurs impliqués dans la bioéconomie
• Les engagements internationaux (17 objectifs du millénaire de l’Agenda 2030).
 
Modalités
Le Forum BioRESP organise quatre rencontres par an. Les projets et les comptes rendus des travaux sont disponibles sur le site : www.bioresp.eu
 
Tous les deux ans, se tiendra un FESTIVAL VIVANT (sur le modèle du FESTIVAL VIVANT 2016) afin de valoriser les initiatives des acteurs impliqués dans la transition bioéconomique.
 
C’est la société Anthropocène qui est mandatée pour coordonner et organiser les séances BioRESP. Les deux chargés de mission sont Dorothée Browaeys et Pierre-Alain Schieb.

Programme du 1er Juin

14h Accueil
Mot d’introduction de Gilles Trystram, directeur d’AgroParisTech
Présentation de la séance par Dorothée Browaeys, cofondatrice du Forum BioRESP
 
14h15 Comment forger une dynamique cohérente pour la transition bioéconomique ?
Prospective : au risque de l’inaction par Pierre-Alain Schieb, coauteur de Compétitivité et soutenabilité de la bioéconomie à l’horizon 2050 (L’Harmattan)
 
14h35 Réactions des acteurs, issus des diverses communautés concernées :
Monde industriel : Laetitia Gerbe, responsable des partenariats, Tereos
Monde agricole : Maximin Charpentier, président de la Chambre d’Agriculture de la Marne, président du cluster Agroressource et Bioeconomie demain et de la Ferme 112
ONG et société civile : Jean-David Abel, coauteur du rapport Vers une bioéconomie durable au CESE, vice-président de France nature environnement (FNE)
Pouvoirs publics : Bertrand Rigal, directeur du développement économique et de l’enseignement supérieur, communauté urbaine du Grand Reims, membre du Bioeconomy Panel de la Commission européenne
Territoires : Dominique Plumail, fondateur de CEDEN, Cabinet de valorisation des biomasses, coordinateur du projet européen BioREG
Pôle innovation : Yvon Le Hénaff, directeur général de l’ARD (Agroressources recherches et développements)
Monde académique : Jean-Marc Callois, directeur du département Territoires à l’IRSTEA
 
15h45 Comment la bioéconomie peut recomposer les interdépendances ? par Françoise Roure, présidente de la section sécurité et risques du Conseil général de l’économie -ministère de l’Économie et des finances
Présentation des ateliers par Dorothée Browaeys : thèmes, objectifs et manières de faire.
 
16h Pause
 
16h30 Ateliers : Partages d’expériences pour cerner les enjeux, les préoccupations, les tensions à traiter collectivement.
Ateliers sous forme de World Café : chacun suit deux ateliers successivement
 
Atelier 1 - Performances, externalités, comptabilité environnementale
avec Alexandre Rambaud, responsable de la chaire de comptabilité environnementale d’AgroParisTech
Animation : Pierre-Alain Schieb, cofondateur du Forum BioRESP
 
Atelier 2 - Compétitivité des démarches biosourcées et concurrences d’usages avec Jean-Marie Chauvet, directeur de la Fondation Jacques de Bohan
Animation : Claire Tutenuit, déléguée générale d’Entreprises pour l’environnement (EpE)
 
Atelier 3 - Biodiversité et services écosystémiques avec Cécile Claveirole, rapporteur au CESE (gestion des sols, agroécologie), FNE
Animation Hélène Leriche, responsable biodiversité et économie à l’association OREE
 
Atelier 4 - Accès aux biomasses, organisations (écologie industrielle) et interdépendances avec André Torre, équipe ProXimités AgroParisTech/INRA, MSH Paris-Saclay
Animation : Cecile Nivet, responsable de la valorisation des recherches au GIP Ecofor
 
Atelier 5 - Incitations, indicateurs, fiscalités et réglementations vertueuses avec Catherine Moreddu, économiste senior, direction des échanges et de l’agriculture, OCDE
Animation : Virginie Le Ravalec, Service Forêt alimentation bioéconomie de l’ADEME
 
17h45 Restitutions avec Muriel Hamon du Cabinet Succeed Together
 
18h15 Prochaines étapes BioRESP
 
Conclusion : Julien Dugué, bureau bioéconomie, Ministère de l’Agriculture, de la mer et de la forêt
 
Cocktail
 
Inscription (gratuite mais obligatoire)
 
Forum BioRESP : 1er juin 2017, de 14h à 19h - AgroParisTech, 19 av du Maine, Paris 15e
 
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A Lille, les chimistes du végétal surenchérissent pour inventer des productions écologiques

La nature pour inspirer les usines ! A l’occasion du Plant Based summit qui s’est tenu les 25 et 26 avril 2017 à Lille, les acteurs de la bioéconomie ont livré leurs trésors d’ingéniosité pour diversifier les marchés de la biomasse. La construction, la cosmétique, l’automobile, les secteurs des peintures, des emballages, du sport sont en pleine reconversion pour s’affranchir du pétrole : bois bionique, fibres végétales pour isoler les bâtiments ou mouler des portières de voitures, peintures biosourcées capables de capter le formol, acide polylactique (PLA biodégradable) issu du maïs pour remplacer les emballages non recyclables… Les défis sont de produire ‘à pas cher ‘ alors que le prix du baril de pétrole est dérisoire et que l’intérêt d’un bon bilan carbone n’est pas encore aujourd’hui monnayable !
 
"On ne peut plus continuer à produire les montagnes de plastique qui grossissent le 6e continent au milieu de l ’Atlantique ! " déclare John Persenda, fondateur de Sphère, entreprise fabricant des sacs plastiques depuis 1976. "Il faut des lois comme celle sur la transition énergétique pour changer nos modes de vie et entrainer tous les pays vers le biosourcé ". Sa société Sphère a créé la joint-venture Vegeos qui fournit des sacs biodégradables (en résine bioplast® fabriquée à partir de pommes de terre féculières) pour les rayons fruits et légumes ou les capsules de café. Un marché en forte croissance…

Remplacer les emballages plastiques

La mobilisation est la même du côté des responsables emballages des géants comme Nestlé ou Danone. Philippe Diercxsens du département des affaires réglementaires du groupe Danone rappelle que « nous produisons plus de 350 millions de tonnes de plastiques par an, soit 20 fois plus qu’il y a 50 ans. Avec quantités d’externalités négatives : il y a autant de morceaux de matières plastiques dans les océans que de poissons ! »
 
 
La part du plastique c’est 15% de l’empreinte totale de la planète (source Fondation Ellen McArthur). Aussi le groupe Danone a-t-il intensifié ses recherches pour sortir de cette fuite en avant désastreuse. Danone waters a signé un contrat avec Origine materials pour disposer de bouteilles biosourcées (PET à partir de fibres cellulosiques) à moyen terme.
 
Pour l’heure, les pilotes de cette mutation sont prudents car il ne faut pas induire des comportements contre-productifs. Il faut en effet bien distinguer les notions : biosourcé ne veut pas dire biodégradable, qui ne veut pas dire compostable… Le Centre européen de normalisation (CEN) a fourni des repères avec des définitions pour ces diverses propriétés.
Pour Philippe Diercxsens, « Danone ne souhaite pas promouvoir les filières de compost et de biodégradabilité pour le packaging ; en effet ces filières sont encore trop peu développées et prétendre à ces filières détourneraient ces emballages des filières de collecte de tri et de recyclage », estime-t-il. Il considère qu’il y a toujours un déficit de connaissance chez les consommateurs sur ce que ‘biodegradabilité’ veut réellement dire. Il précise : « Nous avions découvert que beaucoup de personnes comprennent le terme biodégradable comme une autodestruction rapide et totale dans des conditions normales alors qu'il s'agit d'un process extrèmement normé en temps, température et humidité, conditions qui ne se retrouvent pas dans nos environnements naturels externes ».

Produire de manière organique et équilibrée

La remarque illustre une caractéristique de cette bioéconomie émergente : complexité qui exige de trouver les équilibres. « La bioéconomie est une notion qui vise à décloisonner et à traiter les activités dans des écosystèmes. Elle change les relations entre les organisations et la répartition des valeurs », souligne Thierry Stadler, Président du pôle de compétitivité Industries et Agroressources (IAR) et vice-président de l’association Chimie du végétal (ACDV) à l’initiative du Plant Based Summit.
Les nouveaux produits sont peu perceptibles par le grand public car leurs clients sont des intégrateurs (B to B) qui ne mettent pas forcément en valeur les changements de composants (exemple : les tableaux de bord ou intérieurs des portières biosourcées fabriquées par Faurecia). « La valeur ajoutée du recours aux biomasses, c’est une moindre empreinte CO2, poursuit Thierry Stadler. Ce sont les modes de production des biomasses qui vont être déterminants : ils peuvent contribuer jusqu’à 50% aux bilans carbone ».
Cela veut dire que les analyses des cycles de vie (ACV) doivent être territoriales. L’Ademe a publié récemment une étude  intéressante comparant l’analyse du cycle de vie d’un panneau de portière de voiture biosourcé et celle d’un panneau pétrosourcé. Ces comparatifs sont rares car ils  se heurtent à la confidentialité de certaines données stratégiques des fabricants.
 
Fibres végétales utilisées pour la fabrication automobile chez Cavac Biomatériaux
 
La rencontre PBS Lille témoigne de démarches judicieuses en amont comme en aval. Les chimistes comme Arkema exposent des chaussures de sport où les polyamides issus du pétrole ont été remplacés par l’élastomère Pebax®, fait à partir de ressources renouvelables.
 
Solvay présente aussi sa gamme de produits faits à partir de graines de guar (Cyamopsis tetragonoloba taubl).
 
Chez Covestro spécialiste, notamment, des matières premières pour vernis, adhésifs et peintures, Jean-Claude Clergue souligne que « Covestro s’engage dans des démarches économes en matières. Nous optimisons les processus - en diminuant la consommation de solvants et d'énergie-  notamment pour la production en phase gazeuse du TDI (diisocyanate de toluène à la base du polyurethane) qui sert à faire des sièges automobiles, des matelas.... Nous utilisons aussi le CO2, considéré comme un déchet pour produire en partie des polyols (Cardyon®) », Covestro propose des solutions alternatives non pétrolières. Le Groupe a d’ailleurs sorti deux isocyanates biosourcés à partir de maïs non destiné à l’alimentation humaine : le Desmodur® eco N 7300 (réduction de 30 % de l’empreinte carbone par rapport à la référence pétrolière) et le Bayhydur® eco 7190.
A l’autre bout de la chaine, les recycleurs sont tout aussi créatifs. La start up KaeXa, basée à Montpellier, propose des solutions de valorisation des effluents ou rebuts. «Les coproduits que l’on peut générer dépassent parfois la valeur du produit », raconte Abdelkader Guellil qui défend de ce fait,  la notion d’économie hélicoïdale plutôt que circulaire.
 

Atouts du biosourcé et distorsions de concurrence

Pour saisir le foisonnement actuel des produits biosourcés, il faut se référer à l’Agrobiobase porté par le pôle IAR et qui recence plus de 300 produits aujourd’hui sur le marché. Globalement, le bénéfice environnemental donne un premium de 10 à 15% aux matériaux biosourcés par rapport aux produits pétrosourcés. D’autres atouts résident dans les fonctionnalités comme l’allègement des structures dans les transports (-30% du poids avec matières composites avec du chanvre ou du lin). « Les marchés les plus porteurs aujourd’hui sont ceux de la détergence, des biolubrifiants, des peintures biosourcées, insiste Thierry Stadler. Ce qui est important à souligner ce sont les nouveaux procédés (extraction, génie génétique et enzymatique…) qui permettent de déconstruire la lignocellulose pour récupérer des sucres, la lignine et des résines ».
 
 
« La bioéconomie c’est un outil de mise en cohérence, pour tenir tous les bouts de la soutenablilité, estime Pierre-Alain Schieb, prospectiviste, ancien chef de projet à l'OCDE, premier titulaire de la Chaire de Bioéconomie Industrielle de Neoma Business School. Les gens sont focalisés sur les questions climatiques ou les usage des sols et n’intègrent pas assez l’ensemble des exigences, ce qui conduit à des politiques qui ne sont pas robustes ».
Pierre-Alain Schieb pointe les subventions déguisées au secteur pétrolier : « La non taxations des carburants pour le transport aérien et maritime international constitue un manque à gagner pour la France de 6 milliards d’€ par an (70 Milliards d’€ pour le monde) ». Cet état de fait est le résultat de la Convention de Chicago (1954) qui exonère le transport international aérien de toute taxe sur les carburants.
Pour l’OCDE, cela représente une subvention directe au secteur pétrolier d’un montant de 350 milliards de dollars aujourd’hui. Le Fonds monétaire international estime que, si l’on inclut les coûts environnementaux afférents, le manque à gagner est de  5 000 milliards de US dollars.
« Si ces subventions aux ressources fossiles ne peuvent être supprimées, conclut Pierre-Alain Schieb, il serait logique de fournir des compensations en faveur des productions biosourcées dans les territoires ». On comprend l’importance des régulations et incitations pour ce secteur du biosourcé en pleine effervescence.

Les territoires doivent s’emparer de la bioéconomie

Après avoir lancé la stratégie française sur la bioéconomie en janvier 2017, Le ministre Stéphane Le Foll a ouvert le 25 avril, la consultation vers les parties prenantes sur le plan d’action en six axes qui a été proposé. La dimension territoriale apparaît comme un levier clé comme l’explicite l’article de Jean-Marc Callois, intitulé Pourquoi les territoires doivent s’emparer de la bioéconomie. Un propos martelé par Waldemar Kütt, directeur de l’unité des produits biosourcés de la DG recherche à Bruxelles : " La bioéconomie, c’est une opportunité unique de reconnecter l’économie, la société et l’environnement ".
 
 
 
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