Nanotechnologies

Nanodilemmes : l’éloge des contraintes

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A l’heure où s’invente en France, un débat national aux formes inédites et multiples, chacun s’interroge : comment passer de la défiance à la confiance ? Quels peuvent-être les signaux, les expériences et les résultats capables de venir combler une attente centrale, celle de se sentir compter, et de peser sur l’avenir. Le défi est grand : dès 1819, Benjamin Constant constatait que l’individu moderne « n’aperçoit presque jamais l’influence qu’il exerce. Jamais sa volonté ne s’empreint sur l’ensemble : rien ne constate à ses yeux sa coopération ». L’impuissance ressentie semble atteindre son apogée aujourd’hui de manière paradoxale. La rage vient du sentiment partagé d’un système qui ne donne aucune prise. Et même si, les CivicTechs sont là pour inclure tous les volontaires à la participation. On se demande d’ailleurs, comment ces derniers peuvent-être des contributeurs ? Comment peuvent-ils être en mesure de se rendre responsables de la cause choisie ?
Tribune libre
 
Depuis plus de cinq ans, le Forum NanoRESP expérimente, à petite échelle, un espace de dialogue sur un sujet hautement polémique, les nanotechnologies. Sur ce thème, entre 2009 et 2010, la Commission nationale du débat public « s’est cassé les dents » (1). Débats annulés ou avortés ont abouti à un constat d’échec d’autant que les engagements de dialogue pérenne et de site d’information pris par le gouvernement de manière tardive, n’ont jamais été tenus (2). Pourtant en 2013, l’association VivAgora reprenait le flambeau du NanoForum du CNAM, mené entre 2006 et 2009, pour installer le Forum NanoRESP. Cette initiative reprise par le collectif TEK4life tient dans le temps, convainc et semble porter porte des fruits.
 

NanoRESP : trois conditions pour la sincérité

Avec le temps, les postures d’acteurs ont disparu pour laisser place à la nuance et la sincérité. Sans doute parce que le réseau créé s’est trouvé sécurisé par la diversité des participants, fabricants, intégrateurs, utilisateurs, prescripteurs, consommateurs… et leur égalité d’importance. Pas de touriste ici mais des contributeurs qui se font exigeants les uns avec les autres. On se questionne mutuellement comme pour « rendre des comptes ». Chacun se constitue en capteur mais aussi en résonateur pour nourrir le débat. Le diversité des intérêts représentés oblige chacun à considérer des préoccupations « étrangères ou non prioritaires » et ce faisant à s’approcher d’un intérêt général.
 
Le second ingrédient tient dans l’objectif des séances qui ne visent pas la recherche d’un consensus. Il s’agit de creuser un sujet collectivement, d’apporter chacun des précisions en se complétant. Ainsi se forme un « paysage de connaissances et d’incertitudes partagées » qui génère une culture commune (3). Le Forum est pérenne et ne prévoit pas de produire des recommandations. Le troisième ingrédient vient de l’attention aux situations réelles qui mobilisent les pratiques et explicitent les chaînes de responsabilités partagées.
 

Les nanos pris dans la tourmente à propos des additifs alimentaires

Fort de cette expérience, le Forum NanoRESP a lancé en septembre 2018 un groupe de travail dédié aux nanomatériaux dans l’alimentaire (GT nanoAlim). Nous sommes en effet à un moment où les additifs nanométriques sont questionnés et controversés, notamment le nanotitane. Or les critiques venues de la société civile débordent le cadre strict des « nanos » dans l’alimentation : elles concernent aussi l’évolution de notre alimentation. Il est donc raisonnable de ne pas cantonner les interactions aux risques possibles de certains additifs – qu’on doit préciser bien sûr – mais d’ouvrir les discussions sur l’utilité et les alternatives de ces ingrédients.
 
Le rapport des députés Loïc Prud’homme et Michèle Crouzet (4) consacré à l’alimentation industrielle témoigne d’une méfiance croissante des consommateurs. Il interroge « l’utilité des 350 additifs aujourd’hui autorisés » et remarque que « le haut niveau de sécurité des aliments ne rassure pas », peut-être parce que les citoyens attendent non seulement que le système agroalimentaire certifie une parfaite hygiène alimentaire mais aussi qu’il limite le recours à des ingrédients mal ou insuffisamment évalués et dont la multiplication « peut servir à cacher les vices » des produits industriels (absence de saveur, économies réalisées sur les quantités…).

LIRE DANS UP' : Le gouvernement français se défausse sur l’interdiction du dioxyde de titane (E171)

Dans un contexte de transition de nos modes de vie et de production, le Forum NanoRESP ne se contente pas du jeu social des oppositions frontales. Il veut ouvrir les dialogues aux critiques sous-jacentes dans une volonté de saisir en profondeur ce qui fait accord et ce qui fait désaccord. Il considère les contradictions et les controverses comme des forces potentiellement fructueuses. Pour les industriels de l’agroalimentaire, il semble vital de s’interroger sur les mobiles qui sous-tendent les critiques des consommateurs, de sortir des rapports de force et des rapports d’intérêt à portée limitée, pour aborder collectivement des questions d’intérêt général.
 

Le contradictoire comme tremplin

L’avis n°73 du Conseil national de l’alimentation sur les Conditions de la confiance (5) détaille les ressorts de notre relation à l’alimentation. Désormais éloignés des lieux de production de nos aliments, nous sommes en recherche de récits, d’images pour nous représenter l’origine et la fabrique de ce que nous mangeons. Or « les industriels de l’agroalimentaire sont perçus comme des boîtes noires », insiste les auteurs du CNA. Il n’est pas sûr que le nouveau site alimentation-info-intox.fr lancé par l’ANIA réponde à ce déficit, s’il se définit comme simple réponse aux critiques, à l’heure où les détracteurs s’expriment dans les médias (6).

LIRE DANS UP' : Num-Alim : la prise de contrôle par les industriels de l'information sur les aliments

Pour aller au-delà de ce « jeu de ping-pong », il s’agit de s’interroger sur le malaise exprimé. Car tous les signaux indiquent que nous devons changer nos repères et nos modèles de production. « Les grands acteurs du marché alimentaire doivent refonder leur légitimité » écrivait Philippe Moati dans une tribune en octobre 2018 (7). L’économiste, cofondateur de l’Obsoco (Observatoire société et consommation) remarque la progression d’un rapport éthique à l’alimentation. « Une fraction croissante de la population veut redonner du sens à sa consommation qui la conduit à se soucier de l’impact environnemental et social de ses achats ». Alors que se multiplient les applis pour « bien consommer » comme Yuka, Open Food Facts, EcoTable, Ecodurable… la demande pousse une « traçabilité technologique ». Pour Christian Zolesi, directeur associé de GreenFlex, nous allons vers une « carte d’identité » pour les produits qui gagneront en valeur s’ils peuvent attester leurs faibles impacts écologiques et leurs atouts nutritionnels (8).
 

Vers un « gouvernement par les empreintes » ?

Ainsi se met en place des revendications nouvelles qui s’articulent à des déclarations politiques loin d’être anodines. Dans sa lettre aux Français du 15 janvier 2019, le président Emmanuel Macron déclare : « Je pense toujours que l’épuisement des ressources naturelles et le dérèglement climatique nous obligent à repenser notre modèle de développement ».
Alors que l’on voit se multiplier les cadres pour jauger les qualités des produits (Nutri-Score, labels, AOC, OGM ou nano-free…), il semble que l’on s’oriente vers des analyses d’empreintes aptes à rendre compte des émissions de gaz à effet de serre (GES), des impacts sur la biodiversité (pollution ou prédation) ou de la consommation d’eau, notamment. Ainsi se profilerait une nouvelle forme de « gouvernement par les empreintes écologiques », seule démarche d’apparence rationnelle, capable de tenir compte des limites planétaires.
 
En effet, à côté des logiques actuelles de « gouvernement » par les marchés (avec démocratie minimale comme dans les pays occidentaux), par les normes sociales explicites renforcées (voir la Chine), par des procédures (algorithmes) enfin par des formes politiques plus ou moins violentes, une telle forme nouvelle de normalisation des conduites individuelles et collectives « par les empreintes écologiques » pourrait prendre son essor. Pour le meilleur, pour le pire ? Rien n’est inscrit, mais tout doit être étudié. A l’aune d’un intérêt général dont les contours devront nécessairement être précisés et partagés : avenir écologique, démocratique et social ?
 
Ainsi le Groupe de travail NanoAlim aura à définir son ambition pour la fin d’année 2019 : s’élargir à de nouveaux acteurs pour formaliser une communication informative dans la sphère des nanomatériaux. Ou bien explorer les leviers d’action opérationnels pour accompagner les acteurs dans l’intégration de nouvelles attentes. Nous pourrions alors nous situer dans la dynamique de TEK4life qui soutient la concertation pour des choix sociotechniques biocompatibles. Le vivant constitue en effet le critère central, déclinable en de multiples caractéristiques (des conditions de vie) pour accompagner les transitions garantissant la sécurité alimentaire et l’habitabilité de la terre.
 

Interroger les notions de performance

Dans ce contexte, le Forum NanoRESP va ouvrir un nouveau cycle afin de reconsidérer les notions de performance et situer la pertinence des solutions nanométriques face aux défis climatiques et écologiques. Il s’agira de repérer les dilemmes entre des objectifs contradictoires et de discuter des compromis les plus pertinents.
Ainsi le Forum NanoRESP, par ses méthodes et ses acteurs, constitue un cadre d’anticipation et d’intégration des mutations afin d’ajuster les choix industriels et sociaux. Il renvoie les acteurs à leurs parts de responsabilité en fournissant une veille technique, sociale et réglementaire.
 
Dorothée Browaeys, présidente de TEK4life, coordination NanoRESP
L'original de cet article a été publié sur NanoRESP
 
(1) Ces nanotechnologies qui divisent, par Noria Ait-Kheddache, L’Express, 23/02/2010
(2) Nanotechnologies : réguler l’incertitude ?, par Stéphanie Lacour (Cairn, 2011)
(3) Les nanotechnologies: réguler en situation d’incertitude, par Annabelle Littoz-Monnet, IHEID, Genève, Le Temps, 12 nov. 2018.
(4) Rapport sur l’alimentation industrielle : qualité nutritionnelle, rôle dans l’émergence de pathologies chroniques, impact social et environnemental de sa provenance par les députés Loïc Prud’homme et Michèle Crouzet, 28 septembre 2018, tome 1 et tome 2.
(6) Christophe Brunet : « Les grands industriels fabriquent des produits pollués, nocifs et le cachent, propos recueillis par Solène Lhénoret, Le Monde, 2 janvier 2019
(7) Les grands acteurs du marché alimentaire doivent refonder leur légitimité, Philippe Moati, Le Monde, 25 octobre 2018.
(8) Une « carte d’identité » pour les produits, par Christian Zolesi, Le Monde, 2 nov. 2018
 
 

 

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