Sécurité alimentaire et agrostratégies

Num-Alim : la prise de contrôle par les industriels de l'information sur les aliments

information produits alimentaires
Les questions de sécurité alimentaire sont de plus en plus présentes à l’esprit des consommateurs lorsqu’ils font leurs courses. Ils veulent être toujours plus informés sur le contenu, la qualité, la source des produits qu’ils achètent. Une pléiade d’applications a vu le jour ces dernières années, indépendantes des industriels et souvent nourries par les informations récoltées auprès des consommateurs eux-mêmes. Un danger que les industriels de l’agroalimentaire ont vite repéré. Leur riposte : la mise en œuvre d’une gigantesque plateforme de données sur les produits, qu’ils pourront maîtriser et qui fera la loi dans l’information du consommateur.
 
On connaissait les applis telles que Y’a quoi dedans, lancée en septembre dernier par Système U, qui traque les substances « controversées », ou encore Yuka, la plus célèbre, 100 % indépendante, qui déchiffre les informations nutritionnelles habituellement indiquées au dos des paquets des aliments, ou encore Foodvisor, Is My Food Good, … les consommateurs recherchent toujours plus d’informations sur les produits alimentaires : composition du produit, allergènes, informations nutritionnelles, origine des ingrédients, empreinte environnementale, conditions de production… Trois sur cinq font leurs courses smartphone en main.
Ces applis modifient les comportements d’achat à partir d'informations qui proviennent de bases d’informations coopératives et ouvertes comme Open Food Facts, et des consommateurs eux-mêmes. Des applis qui remportent un succès inattendu : plus de 7.5 millions de téléchargements pour Yuka par exemple.
 
Comme l’explique Daniel Nairaud, directeur du Fonds Français pour l'Alimentation et la Santé, « Le sens de l’histoire, c’est l’alimentation personnalisée ! Dans 15 ans, il est hautement probable que nous mangerons en fonction de notre génome et de notre microbiote. Pour cela, les outils numériques peuvent jouer le rôle d’aide à la décision, afin de mieux faire correspondre nos choix alimentaires à nos besoins ».
 

Contre-attaque des industriels

Devant la multiplication de ces initiatives au fort accent consumériste, qui ne travaillent avec aucune marque ni aucun fabricant, les industriels de l’agroalimentaire réagissent. D’autant que certaines informations comme celles liées par exemple aux additifs utilisés dans la fabrication des produits pourraient être hautement préjudiciables à leurs performances commerciales. Ne souhaitant pas laisser ces informations sensibles en dehors de leur pré-carré, ils ont donc décidé de passer à la contre-attaque et de lancer à grand renfort de moyens, et avec la bénédiction des pouvoirs publics, leur propre plateforme : Num-Alim.
 
D’ici 18 mois, cette gigantesque base de données va établir la carte d'identité des aliments. Elle contiendra des informations sur les modes de production et de consommation de la nourriture et sa cartographie, les consommations individuelles. Elle va permettre de mener des recherches pour connaître nos besoins réels et se nourrir en conséquence. Objectif affiché : acheter de manière plus éclairée.
 
Les promoteurs de la plateforme NumAlim déclarent vouloir apporter un vrai service pour les consommateurs. D’abord, dans le choix des aliments qu’ils achètent mais aussi sur les associations entre eux, la préparation de repas équilibrés, favorisant les pratiques culinaires favorables à la santé. Ils affirment que leur base de données sera une mine d’informations fiables sur les produits afin de créer à terme des profils nutritionnels avec un lien sur la santé des individus.
 
Ils ajoutent que cette plateforme sera aussi utile aux agriculteurs qui pourront mieux faire connaître leurs pratiques culturales, leurs processus de fabrication ou d’élevage et valoriser les nombreuses démarches de qualité de leurs filières. Les PME/TPE pourront mieux faire connaître les spécificités de leurs productions et améliorer leur visibilité auprès des enseignes de la grande distribution, qui, quant à elles, verront leur sourcing produit facilité.
 

Les grandes marques à la manœuvre

La plateforme est le fruit d’un travail collaboratif piloté par l’ANIA, la fédération nationale des industriels de l’alimentaire : celle-ci regroupe quasiment toutes les marques que l’on retrouve dans les rayons de la grande distribution. Le Fonds Français pour l’Alimentation et la Santé (FFAS), la Fondation Avril, représentant de l’amont agricole et le GS1 (le guichet d’entrée de tous les codes-barres) ont rejoint l’initiative. Leur objectif : « Le digital nous donne de nouveaux moyens pour mieux faire connaître nos processus de fabrication et valoriser les nombreuses démarches de qualité de la filière. Avec Num-Alim nous passons à la vitesse supérieure en termes de transparence. Enfin, nous pourrons disposer d’une source fiable, exhaustive et à jour pour guider les consommateurs dans leurs choix. Num-Alim est un projet prioritaire et stratégique pour l’ANIA et les entreprises alimentaires. » lance Richard Girardot, Président de l’ANIA.
 
18 000 entreprises agro-alimentaires françaises devront fournir les données relatives à leurs produits avec des règles et un langage communs afin d’alimenter ce grand catalogue numérique. La plateforme Num-Alim va recenser directement les conditions de production, d’élevage avec l’amont agricole.
Par ailleurs, des informations sur les achats et les comportements alimentaires seront récoltées via les tickets de caisse ou les cartes de fidélité de trois enseignes de la grande distribution. Enfin, il s’agira de recueillir des éléments sur les statuts nutritionnels de la population.
Toutes ces données seront croisées et analysées afin de leur donner de la valeur et de créer de l’intelligence artificielle.
 
Le budget nécessaire pour la création de Num-Alim s’élève à 6,2 millions d’euros. Il sera co-financé par le public et le privé, avec des investisseurs qui ne sont pas encore connus.
 

Là où le bât blesse

Mais là où le bât blesse, c’est que cette plateforme est renseignée directement par les fabricants et par eux seuls. La logique est la même que celle qui règlemente l’étiquetage obligatoire sur les produits. Cette plateforme numérique de l’alimentation rassemblera des données mises à jour en temps réel par les fabricants sur tous les produits alimentaires en établissant leur carte d’identité numérique, rassemblée au sein d’un catalogue numérique unique qui agrègera d’autres d’informations comme les modes de production, la notation Nutri-Score, les labellisations, l’empreinte environnementale, etc.
 
Sur le papier, les données de NumAlim seront ouvertes à tous ceux qui voudront les analyser, les interpréter et les publier (scientifiques, startups, citoyens…). Elles serviront de base de référence quasi-obligatoire pour toutes les nouvelles applications mobiles. Tout cela serait parfait si l’accès aux données était vraiment libre. Or ce n’est pas du tout le cas. Les entreprises, intéressées par les services de la plateforme, devront adhérer au GS1, l’organisme qui édite les standards, comme les codes barre et le QR code, pour un montant allant de 80 à 4.000 euros par an, en fonction de leur chiffre d’affaires. Un barrage à l’entrée qui limitera forcément le déploiement de nouvelles initiatives d’une part, et d’autre part, créera une dépendance coûteuse attachée à un seul « fournisseur officiel » de données. On a vu dans d’autres domaines, à une autre échelle comme celle des GAFA, combien ce type de dépendance produisait d’effets pervers.
 
Les consommateurs feront-ils confiance à Num-Alim ? Échaudés par les scandales alimentaires à répétition, ils se méfient des industriels et sont de plus en plus suspicieux sur les ingrédients que concoctent avec plus ou moins de transparence les fabricants de produits. Ceux-là mêmes qui vont rentrer leurs données dans la nouvelle plateforme...
 
 

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