URBANISME - ARCHITECTURE - PAYSAGES

Minéral-Végétal : Deux visions du jardin

paysage
Quand un architecte citadin, venu du Nord, et un paysagiste méditerranéen, enraciné dans sa terre provençale, comparent leurs visions du jardin, quels éléments et enseignements pouvons-nous tirer de leur propos ? Un livre d’abord, « Minéral-Végétal – Deux visions du jardin » dans lequel pour Jean Mus comme pour Jean-Michel Wilmotte, c'est un élan vers le Beau qui a déterminé leur travail et leur vie. Mais chacun semble aborder cet objectif d'un point de vue diamétralement opposé : l'intellect et la rationalité pour l'un, la sensualité et l'émotionnel pour l'autre. A l'esprit cartésien ou "apollinien" de Wilmotte, champion solaire de la forme, de la logique et des arts plastiques, faut-il opposer l'esprit instinctif, "dionysiaque" de Mus, pourfendeur du rationalisme et défenseur de la sincérité, de l'exubérance, du rire et du mystère ? La ligne pour l'un, la courbe pour l'autre ; la prépondérance du minéral pour l'architecte, et celle du végétal pour le paysagiste ? Une "confrontation" jubilatoire !
 
L’ouvrage, paru fin octobre aux éditions Ulmer, est un splendide prétexte à un dialogue fécond, recueilli par Dane McDowell, entre deux grands créateurs : deux points de vue antinomiques fondent leurs processus créatifs respectifs, comment ils s'expriment dans leur travail, s'opposent, se confrontent et, au final, se rejoignent souvent.
 
                                       ©Pascal Tournaire / François Neveux, paysagiste                              ©Atelier Jean Mus & Compagnie, paysagiste
 
Souvent, la relation entre les architectes et les paysagistes s’avère être un sujet épineux ! Pour schématiser, d’une part, les paysagistes sont perçus comme des jardiniers. D’autre part, ces derniers pensent que les architectes réalisent un projet sans avoir au préalable envisagé le contexte dans lequel il se situe. Dans le rapport de l’architecture au paysage, c’est le statut de l’architecture en tant qu’objet, c’est-à-dire indépendant du contexte paysager, qui a dominé à partir du mouvement moderne et domine encore aujourd’hui la majorité de la production architecturale. Mais depuis environ une trentaine d’années, cet état de fait est graduellement remis en question auprès de nombreux architectes contemporains et un changement fondamental émerge lentement. Le rapport figure / fond ou objet / contexte est progressivement abandonné. Le paysage en tant que discipline est comme l’architecture : la combinaison de deux facteurs qui conduisent à son résultat, art et technique, au service de l’homme.
 
Construire, c’est collaborer avec la terre : c’est mettre une marque humaine sur un paysage qui en sera modifié à jamais. » Extrait des Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar.
 
Les différences fondamentales entre les deux professions sont liées aux caractéristiques intrinsèques des métiers et des disciplines : l’espace, le temps, ainsi que les facteurs politiques, économiques et sociologiques. Architectes et paysagistes ont-ils encore aujourd’hui une perception de l’environnement bien différente l’un de l’autre ? Les priorités de l’un ne sont pas forcément celles de l’autre et leur conception d’un projet ne passe pas par les mêmes éléments. Si l’on accentue la manière de regarder l’environnement par les deux professions, l’architecte regarde vers l’intérieur, le paysagiste vers l’extérieur. Architecture et paysage ont toujours coexisté, alors comment les concilier harmonieusement ? (1)
 
Deux amoureux de la nature et de l’histoire du territoire croisent mots et regards à travers les pages d’un ouvrage racontant « simplement le bonheur de vivre et de partager » deux métiers complémentaires. Le « Beau » est l’élan qui a déterminé leur travail et leur vie. Chacun abordant cet objectif avec un point de vue diamétralement opposé : l’intellect et la rationalité pour l’un, la sensualité et l’émotionnel pour l’autre.
L’art du jardin, c’est l’art de créer des images pour exprimer un rapport personnel avec la nature. De même, tout projet architectural tourné vers le futur doit prendre en compte son environnement et garder des points de repère qui conservent les empreintes du passé, même si elles sont à peine visibles.
 
En haut : ©Pascal Tournaire / François Neveux, paysagiste       
En bas ©Philippe Perdereau / Atelier Jean Mus & Compagnie, paysagiste 
 
« La conséquence d’une transformation de la nature à travers une démarche réfléchie, avance Jean Mus, est un processus affectif, artistique et humaniste qui tient compte de l’histoire. Le créateur doit exalter les particularités du site et mettre en valeur de subtiles interactions en intégrant des constructions durables. C’est une nouvelle lecture, un commentaire culturel du paysage qu’il propose, à la fois pérenne et transitoire, en conjuguant passé et avenir dans le temps et l’espace ».
 
De son côté, Jean-Michel Wilmotte affirme : « La création d’un jardin oblige à repenser la rencontre de la nature avec un environnement construit. L’architecte-paysagiste doit comprendre et aimer le lieu qu’il investit. Le dialogue s’installe entre un geste créatif et son environnement, la vibration du site et l’emploi de nouveaux matériaux. Le nouveau rythme installé apporte une écriture contemporaine qui enrichit l’intemporalité locale avec une nouvelle histoire ».
 
Chez Mus comme chez Wilmotte, la fascination pour le lieu de création qu’est le jardin, née dès leur plus tendre enfance, n’obéit à aucun diktat philosophique ou politique. Ils se laissent tous deux surprendre et émouvoir par la beauté des choses : un paysage, un ciel nuageux, une œuvre d’art, une musique, un grand vin, … : une grande fraîcheur et un don incroyable pour l’émerveillement continu, malgré des parcours et des inspirations très différentes.
La lumière est une des matières de l’architecture. JM. Wilmotte »
Grâce à l’énergie lumineuse, la végétation s’épanouit harmonieusement. J. Mus »
 
Alors, si les voyages et leur éducation ont influencé leur création, comment cette expérience a-t-elle eu un impact sur leur concept ? Quelles composantes retrouve-t-on chez ces deux hommes curieux et observateurs ? Comment naît le concept ? Impulsifs, éternellement pressés, tous deux dessinent à main levée. Et si l’on se penche sur les carnets de croquis de ces deux créateurs, qu’y trouve-t-on ? Des esquisses rapides, des enchevêtrements de lignes qui remplissent des feuilles et des notes quasiment impossibles à décrypter … A ce stade, le trait est l’expression de la pensée. La pensée se met en mouvement, en échappant à toute règle académique.
 
Minéral-Végétal – Deux visions du jardin, par Jean-Michel Wilmotte, architecte et Jean Mus, Paysagiste – Propos recueillis par Dane Mc Dowell – Edition Ulmer
 
L’auteur, Dane MCDOWELL
Dane McDowel, amie de longue date de Jean Mus, a été pendant une vingtaine d'années rédactrice en chef du magazine Résidences Décoration. Elle est également l'auteure avec Jean Mus de Jardins secrets de Méditerranée.
 
Jean MUS
Jean Mus est le paysagiste préféré d'une élite française et internationale. Héritier de la tradition méditéranéenne qui lie nature et culture, il emporte sa terre natale aux quatre coins du monde. Ses précédents livres (Jean Mus. Jardins secrets de Méditerranée, Flammarion en 2005, et Jean Mus. Les jardins de Provence, Le Chêne, 1996) se sont vendus respectivement  à 40 000 et 9 000 exemplaires. Jean Mus vit à Cabris, près de Grasse.
 
Jean-Michel WILMOTTE
Jean-Michel Wilmotte est architecte urbaniste et designer, internationalement reconnu. Il a conçu ou réhabilité de nombreux lieux, parmi lesquels l'aménagement du "Grand Louvre" à Paris, le Palais des Congrès de Bordeaux, le musée du Chiado à Lisbonne... Il est également l'auteur de nombreux livres, notamment du Dictionnaire amoureux de l'architecture chez Plon.
 
(1) Source : Aurélie Demuyter. L’art délicat de concilier architecture et paysage. Sciences agricoles. 2012. <dumas-00741809>
 

 

Articles en relation
Notre-Dame : comment renaîtra-t-elle de ses cendres ?

Stupéfié et impuissant, le monde a vu, en direct, la beauté se consumer. Notre Dame a brûlé et c’est l’humanité qui se sent amputée d’une partie d’elle-même. Ce n’est pas le symbole de la religion, de...

Festival Do Disturb au Palais de Tokyo

Etes-vous prêts à croiser un yéti orange amoureux d’œuvres d’art ou une main géante se promenant dans le Palais de Tokyo ? Do Disturb, festival d’arts performatifs, revient pour sa 5e édition les 12,...