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Combien vaut une vie ? de Christian Debry

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Face au coronavirus et confinement qu’il entraîne, les éditions Gallimard mettent en ligne gratuitement chaque jour un à deux « Tracts de crise » signés par les grandes plumes de la Maison comme Erik Orsenna, Sylvain Tesson, Cynthia Fleury, Régis Debray ou Danièle Sallenave, afin de réfléchir aux questions que soulève l’épidémie et garder le lien avec le lecteur. 46 titres sont parus à ce jour. UP’ a choisi de vous offrir chaque jour un extrait d’un texte et auteur sélectionné.

8 avril 2020. 7e étage de l’hôpital Hautepierre, hôpitaux universitaires de Strasbourg. Depuis le service de chirurgie ORL et cervicofaciale. 24e jour… Tout est né, comme une rumeur, lointaine, dans un marché ouvert dont personne ne connaissait le nom, pratiquant un commerce criminel d’animaux sauvages, dans un pays par ailleurs avide de supplanter les autres nations en sacrifiant un peu plus la terre des hommes. Une poussière biologique, un microbe pangolien dirait-on si ce n’était un virus, vint gripper la face du monde, lui laissant trop peu de temps pour se défendre face à cette abrupte attaque. C’est ainsi que l’intense déflagration s’est révélée, prenant sa source dans l’infiniment petit, l’insignifiant, le dérisoire.

Elle s’amplifiait pourtant cette rumeur covidienne, mais regard perdu sur le relief voilé des Vosges par la fenêtre ouverte plein sud de mon bureau, rien ne pouvait encore me sembler plus lointain, plus abstrait. Un vent mauvais soufflait déjà que nul ne percevait encore vraiment. Je lisais ce sourd grondement. Les analyses contradictoires des médias fusaient, cherchant dans le labyrinthe des nouvelles déferlantes une hypothétique porte de sortie vers la vérité. Les alertes scientifiques aux contenus inquiétants sonnaient dans ma boîte mail avec plus de force chaque jour, irriguées par les analyses de quelques spécialistes crédibles auxquels on donnait alors la parole, avant qu’ils ne deviennent légions et que leur légitimité sur le sujet ne se dilue dans le nombre d’intervenants surmédiatisés.

J’avais encore un doute à cette époque lointaine, et à peine commençai-je à me faire une opinion que la créature déferla sur l’Alsace, s’engouffra par les portes, les fenêtres et se dissémina dans l’hôpital, expulsée par le toucher, les embrassades d’une congrégation religieuse qui, invoquant le Seigneur, en reçut la gifle magistrale dont le souffle n’a pas fini de se propager.

Rien non plus de ma personne ou de ma fonction ne pouvait être plus insignifiant dans la gouvernance de la marche autistique du monde. Une chefferie de service chirurgical dans un centre hospitalo-universitaire, l’un de ces lieux au monde où l’on ne parle d’argent que pour supplier d’en obtenir un peu plus pour mieux soigner, dans ces lieux abîmés par tant d’années de gestion oppressante.

La santé, ce bien immatériel, patrimoine commun à tous et inaliénable, mal irrigué par les incessantes amputations budgétaires des gouvernements successifs, maîtresse délaissée mais toujours aimante, allait revenir dans tout son éclat à l’appel affolé de son dédaigneux amant. Son cœur est une toile maillée des convictions profondes des soignants dont les fils arachnéens, tissés par la dispensation des soins, la souffrance des patients, la confrontation permanente avec la mort et l’espoir, n’ont jamais lâché.

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On le sentait arriver ce vent mauvais mais on en doutait encore. Le corps des soignants était dans la boue, mais le sol tenait ferme sous leurs pieds. Ils purent donc lutter. À l’unisson, personnel et institution réagirent d’abord lentement puis, à l’instar d’un mastodonte sidéré et violenté par l’événement initial, avec une force et une conviction peu commune. Ils opposèrent à l’insignifiant maintenant signifié, une résistance d’emblée farouche.

Ce fut d’abord au sein du service une communication très rapide pour tenter de freiner l’affluence des patients dans les consultations, de la réguler avant de tout stopper pour éviter au maximum la propagation du virus. L’afflux dans les réanimations n’était que les prémices de la catastrophe à venir qui possédait maintenant un visage : celui de cinq patients fiévreux, toussant, manquant de souffle puis d’air. Et d’heure en heure, diffusés par l’institution, les chiffres bruts tombaient, de plus en plus alarmants, de malades hospitalisés dans un état parfois dramatique, transférés au plus vite en réanimation.

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Christian Debry, « Tracts de crise » n° 43 – Gallimard, 10 avril, 20h

Le Professeur Christian Debry est chef du service ORL et de chirurgie cervico-faciale du CHU de Strasbourg. Il est l’auteur de « J’incise – Vingt quatre heures dans la vie d’un chirurgien » – Editions Stock, 2019

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