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Géopolitique : tout a déjà changé, tout va changer encore plus.

Géopolitique : tout a déjà changé, tout va changer encore plus.

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L’acuité de la nature historique du coronavirus vient en grande partie de la triple conjonction de l’instantanéité de son impact, des conséquences de son amplitude mondiale et de l’évidence de sa nature transformatrice. Avec une célérité et une certitude rarement combinées de la sorte dans les relations internationales, un consensus palpable a vu le jour à la fois au sein des sociétés de ce monde et entre celles-ci : tout a déjà changé, et tout va changer encore plus.

Certes, l’histoire nous apprend qu’il faut toujours relativiser l’emphase sur la nouveauté, notamment lorsque l’on se trouve encore dans l’œil du cyclone et que les précédents de crises mondiales trop souvent oubliées, pandémies inclues, sont légion.

Pour autant, cette crise donne objectivement le « la » d’une nouvelle phase dans la grammaire de la sécurité internationale. Elle le fait d’abord en confirmant une tendance émergente : l’imprévisibilité est désormais la donne principale de cette architecture évolutive de la sécurité globale.

La fin de l’« après-11 Septembre »

Depuis quelques années déjà, cette notion d’incertitude avait été reconnue comme fondamentale, mais cette indétermination demeurait par trop abstraite et associée principalement aux questions de cybersécurité (à savoir, notre absence de contrôle sur les nouvelles technologies ajoutée à notre foi aveugle en leur « solutionnisme ») et aux crises politiques (c’est-à-dire les questionnements sur l’origine géographique du « prochain foyer de tensions » guidés par l’habitude à ne les voir venir que de certaines destinations). Le « bouleversement Corona » donne aujourd’hui corps à cette notion d’une façon nouvelle. Il la dote d’une réelle difficulté, à la fois opérationnelle et intellectuelle, face à une matérialisation intime de l’inattendu.

De même, l’après-Corona met palpablement fin à ce trop long après-11 Septembre dans lequel le monde se trouve vaguement logé depuis près de deux décennies. Durant ces dix-neuf années, la kyrielle des insécurités mondiales est demeurée, d’une façon ou d’une autre, sous l’ombre portée de cet « évènement absolu » qui avait ouvert le siècle de façon si dramatique. Ni la guerre d’Irak en 2003, ni le printemps arabe de 2011, ni la guerre en Syrie entamée la même année, ni l’épisode de l’État islamique en 2013-2017, ni l’annexion de la Crimée en 2014 ou l’élection à la présidence des États-Unis de Donald Trump en 2016 n’avaient délogé le prisme « après-11-Septembre ». Et ce, parce qu’à un titre ou à un autre, ces développements étaient tous apparus dans le sillage déstabilisant du 11-Septembre. On peut désormais dire que – précédé par la peur d’un virus électronique en 1999 (Y2K, le bug de l’an 2000) et suivi par un virus du système respiratoire en 2020 – l’après-11 Septembre a pris fin à la veille de son vingtième anniversaire, même si cette période a légué son indélébile apport ultrasécuritaire à l’ère suivante.

Le renforcement des États

Au-delà des aspects médicaux, quelles seront les formes géopolitiques de ce nouveau moment-charnière qui est en train de naître sous nos yeux ? S’il est trop tôt pour répondre clairement, si l’on doit se garder de tout déterminisme historique et s’il faut insister sur la nature évolutive de ce processus, quatre grandes dimensions se dessinent néanmoins déjà : le renforcement d’un étatisme à tendance autoritariste marquée ; l’approfondissement de la militarisation du monde ; la normalisation de la surveillance ; et le jaillissement d’une vague de contre-mondialisation.

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Premièrement, de par le monde, armée et police à l’appui, l’entité étatique a clairement réaffirmé son autorité à l’occasion de la crise actuelle, intervenant comme sauveur et supra-décideur, mais aussi de façon punitive comme on l’a vu en Inde, au Kenya, aux États-Unis, en France et ailleurs. Les états d’urgence, régimes d’exception et proto-états de siège ont été investis avec trop de facilité, voire d’enthousiasme à peine voilé, par des gouvernements trouvant dans cette situation inattendue des échappatoires aux demandes de justice auxquels ils font face régulièrement. Au-delà des bureaucraties ragaillardies et aux décideurs pères-fouettards, la situation d’exception a donné une plus grande amplitude aux États déjà engagés dans une dérive autoritariste – comme la Hongrie de Viktor Orban, les Philippines de Rodrigo Duterte ou le Brésil de Jair Bolsonaro – et l’arpenteur autocratique se trouve de fait de nouvelles destinations sociales. Repoussant les limites de ses propres excès et la violence faite à l’État de droit aux États-Unis sous son mandat, le président Donald Trump a ainsi pu déclarer, le 13 avril, que son autorité est « totale ».

Il y a de fortes chances que cette dynamique de recentrage dirigiste – entamée avant la crise du coronavirus et renforcée à cette occasion – va perdurer et s’amplifier. Elle le fera d’autant plus qu’elle a été aujourd’hui rationalisée presque partout par une demande populaire de protection. Apeurées, les sociétés s’interrogeront de moins en moins sur le bien-fondé et sur la recevabilité démocratique de ces mesures et de ces avanies asseyant de loin en loin l’infantilisation des citoyens – aujourd’hui grondés par des policiers leur délivrant lecture de civisme dans les quartiers huppés et bastonnades en zones de pauvreté.

Si, ensuite, l’interventionnisme des années 1990 et les guerres de l’après-11 Septembre ont favorisé la prolifération des logiques martiales, la pandémie actuelle va, en tout état de cause, continuer à approfondir ce pattern d’injonctions d’obéissance. La réponse à l’épidémie de Covid-19 est logiquement venue s’inscrire dans ce contexte martial – le président français Emmanuel Macron avertissant que son pays était « en guerre » – parce que les dynamiques internationales avaient été travaillées de la sorte depuis près de trente ans. Toutes les crises pourront dorénavant être perçues sous ce prisme réducteur et manichéen de « guerre » – en vérité, elles le sont déjà et la rhétorique guerrière a mondialement pris le pas sur la diplomatie.

Cette ubiquité étatique et cette martialité – qui ne remettent pas en cause le néolibéralisme de la majorité de ces États mais le déclinent – pourront, dès lors, être accompagnées, voire devancées, par une surveillance étendue des citoyens géolocalisés. Installée comme une norme mondiale de moins en moins contredite, celle-ci va venir ajouter une dimension de « nécessité » en sus de l’argument d’utilité sociale déjà largement avancé. Quelque convention onusienne pourra suivre et, de même, le diktat du rendement primera.

Il sera surtout de plus en plus difficile d’établir une empreinte et un suivi de ces pratiques introduites dans la violence, l’urgence et sans consultation parlementaire, comme l’ont déjà fait la Chine, Israël, la Russie et la Corée du Sud avec le pistage des citoyens, la digitalisation des restrictions de mouvement, l’exigence de reconnaissance faciale et d’autres innovations, encore et toujours au nom de la sacro-sainte sécurité. L’ambiguïté constitutionnelle des situations et l’illisibilité de certains cas permettront, on peut l’imaginer, la mise en quarantaine pour des raisons non médicales. Comme ces mesures seront mises en application par le biais de technologies faillibles (et manipulables), les dangers pour le citoyen de se retrouver dans des situations littéralement kafkaïennes augmenteront significativement. Au vrai, pourquoi, doit-on s’interroger, le futur a-t-il été régulièrement imaginé sur le mode de la dystopie au cours du siècle dernier, de René Barjavel à Margaret Atwood en passant par Aldous Huxley, Philip K. Dick, Pierre Boulle et Ira Levin ?

Vers une contre-mondialisation ?

Il faut sans doute tempérer. Cette implication des États n’a-t-elle pas des effets bénéfiques ? Ne vient-elle pas protéger le tissu social ? L’État n’est-il pas dans son rôle ? La technologie ne facilite-t-elle pas nos vies ?

À l’évidence, les mesures de soutien à la population sont partout les bienvenues, notamment pour résorber une précarité accrue ; de même, la réorganisation et le bon fonctionnement des espaces d’interaction sont indéniablement nécessaires à l’ordre social. Pour autant, il ne faudrait pas naïvement se voiler les yeux sur le fait que la période historique actuelle est marquée par le fossé grandissant entre, d’une part, des étatismes suffisants qui n’ont pas fini de s’épuiser et, d’autre part, des sociétés, au Nord comme au Sud, de plus en plus déroutées face à ces discours et ces pratiques tutélaires envahissantes – désormais aseptisées, digitalisées et racialisées.

Aujourd’hui, l’État redéployé ne remporte pas l’adhésion autant qu’il la reçoit simplement par forfait. Aussi, la crise du coronavirus pourra, enfin, fort probablement donner naissance à une vague de contre-mondialisation. Une telle vague ne sera pas nécessairement le fait idéologisé d’altermondialistes déjà actifs depuis fort longtemps, mais peut-être plus le résultat d’un nouveau moment de fatalisme partagé – paradoxalement mondialement – quant aux limites de l’interdépendance. Le sentiment est en train de naître, suivi bientôt de pratiques. Ce phénomène peut créer au sein des sociétés des vulnérabilités existentielles et non pas simplement économiques.

La conviction croissante voulant que « tout-échange-n’est-pas-forcément-bon » se traduira en un renforcement des logiques de désunion internationale et de protectionnisme national. À l’image de l’État autoritariste consolidé, cette fermeture du monde viendra somme toute s’inscrire dans la logique préexistante des forteresses à protéger en Europe et des murs à bâtir en Amérique, mais aussi des systèmes à enceindre et cadenasser en Russie, en Chine ou aux Émirats arabes unis. L’impérieux besoin de prémunir « notre » nation contre les menaces protéiformes venues de l’extérieur s’installera partout comme un thème politique récurrent, freinant sensiblement la coopération internationale.

Le monde de l’après-Corona définira ses propres caractéristiques. Et c’est ici que réside fondamentalement la nouveauté, puisqu’il le fera en restant précisément fidèle à sa logique d’inconstance. Aussi, l’on ne peut encore présager de celles-ci ; dans une chute fameuse Paul Valéry écrivait en 1960 que « l’imprévu lui-même est en voie de transformation et l’imprévu moderne est presque illimité ».

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Ce vecteur de l’inconnu fera que la géopolitique de l’après-corona sera plus sociale que politique. Traversée d’hybridité, forme de laboratoire de gouvernance contemporaine hiérarchisée, elle lie déjà les expérimentations militaires « lointaines » et les tests sociaux « proches ». À l’image des personnages du roman de José Saramago Ensaio sobre a cegueira (L’aveuglement, 1997) frappés d’une inexplicable épidémie de cécité et qui sombrent dans les tensions, la suspicion, l’hostilité, la malveillance et l’égoïsme, les États eux-mêmes pourront rejouer ce temps du loup sur la scène mondiale, cimentant la polarisation ambiante.

« À quelque chose malheur est bon », veut l’adage, lui aussi ancien. Gageons alors qu’au sein même de cette instabilité et de cet inconnu, et afin de vivre et non pas simplement survivre, il naîtra également certainement de cette crise une meilleure compréhension de notre relation au monde, ainsi qu’une humilité et une générosité dans l’entraide qui font cruellement défaut à une scène internationale où la justice et la sagacité se font rares. Pour l’heure, on ne saurait néanmoins ignorer les signes renforcés du virus d’une Orwellisation de la géopolitique toujours plus sensible.

Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale et directeur du département d’histoire internationale de l’Institut universitaire de hautes études à Genève. Il est également professeur invité à l’école doctorale de Sciences Po Paris.

Le professeur Mohamedou a obtenu un doctorat en sciences politiques à la City University de New York. Il a été chercheur en résidence au Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’Université de Harvard à Cambridge, Massachusetts, avant de devenir associé de recherche au Ralph Bunche Institute on the United Nations à New York. Il a été directeur de recherche au Conseil international pour l’étude des droits de l’homme, avant de retourner à Harvard où il a été directeur associé du programme sur la politique humanitaire et la recherche sur les conflits, puis directeur adjoint et doyen académique du Centre de politique de sécurité de Genève. Ses recherches portent sur la violence politique et le terrorisme transnational, la transformation de la guerre, la libéralisation politique et la construction de l’État.

Cet article est republié à partir de The Conversation partenaire éditorial de UP’ Magazine. Lire l’article original.

Image d’en-tête : photo: Hector Retamal / AFP

The Conversation

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