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Comment la technologie nous a laissé tomber pendant la crise du Covid-19

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Notre époque voue un culte aux nouvelles technologies ; elles occupent notre quotidien, créent nos besoins et nous sont devenues indispensables. Elles nous promettent de franchir toutes les limites, jusqu’à même prétendre faire reculer notre mort. Leur credo nous a fait rêver si ce n’est illusionné : « changer le monde ». Un mot d’ordre répété par les startupers comme les titans de la Silicon Valley et d’ailleurs. Pourtant, pendant la crise du Covid-19 les technologies nous ont laissé tomber et ont failli dans leur rôle le plus important : nous maintenir en vie et en bonne santé. À l’ère de l’intelligence artificielle, de la médecine génomique, des robots et des véhicules autonomes, notre réponse la plus efficace à l’épidémie a été les quarantaines de masse, une technique de santé publique venue du fin fond du Moyen Âge.

L’échec le plus emblématique de la technologie pendant l’épidémie de Covid-19 a été celui des tests. Les tests standard pour des maladies comme le Covid-19 utilisent l’amplification en chaîne par polymérase (PCR), une technique chimique vieille de plus de 30 ans et couramment utilisée dans les laboratoires du monde entier. Pourtant, bien que les scientifiques aient identifié et séquencé le nouveau coronavirus dans les semaines qui ont suivi son apparition, fin décembre — une étape essentielle dans la création d’un diagnostic — la plupart des pays occidentaux ont trébuché dans le développement de tests PCR à usage général. L’incompétence et la bureaucratie sclérosée des agences de santé publique ont fait qu’il a fallu attendre des semaines avant de pouvoir utiliser largement des tests dans le public. Des semaines perdues pendant que l’épidémie se propageait à toute vitesse et que les victimes s’amoncelaient dans les services d’urgence.

Pendant ce temps, les écouvillons nasopharyngés nécessaires pour recueillir des échantillons pour les tests PCR s’avéraient être une denrée des plus rares, tout comme les réactifs chimiques nécessaires pour traiter les échantillons. Pendant les premières semaines critiques où le coronavirus aurait encore pu être contenu, de nombreuses personnes, même gravement malades, n’ont pas pu être testées pour le virus mortel. Quatre mois après le début de la pandémie, la plupart des États peinaient encore à effectuer le dépistage massif et fréquent, nécessaire pour mettre fin en toute sécurité à un confinement généralisé extrêmement coûteux.

Combiné à l’absence de tests, un système de collecte de données de santé publique fragmenté et négligé a fait que les épidémiologistes et les hôpitaux en savaient trop peu sur la propagation de l’infection. À l’ère du big data, où des entreprises comme Google et Amazon utilisent toutes sortes d’informations personnelles pour leurs opérations de publicité et de commerce, les autorités sanitaires prenaient leurs décisions à l’aveuglette. C’est là une des raisons pour lesquelles les conseils scientifiques des gouvernements se sont jetés sur des modélisations, qui se sont révélées par la suite sujettes à caution scientifique, pour bâtir les stratégies de parade de l’épidémie.

Le manque de tests et de données fiables n’est pas la seule raison qui a condamné tant de malades du Covid-19. La cause principale tient dans la pénurie de respirateurs pour traiter les malades gravement atteints et de masques pour juguler le plus possible les contaminations. Une pénurie aggravée par l’absence, dans la plupart des pays occidentaux, de moyens de production pour les fabriquer. C’est ainsi que le fabricant d’aspirateurs Dyson se proposa de fabriquer à la va-vite des respirateurs pour les hôpitaux, que Décathlon conseilla de bricoler ses masques de plage et que les États passaient des commandes massives de masques chirurgicaux aux Chinois, créant ainsi les circonstances d’un marché de pénurie qui prenait des allures de Far West. Tout cela pour une raison simple qui apparût cruellement au grand jour : l’ampleur du transfert à l’étranger et plus particulièrement en Asie, de nos moyens de production.

L’érosion des écosystèmes d’innovation

Comment était-il possible que nous ayons été aussi démunis en capacités de production de biens essentiels pour la santé des populations ? Il serait facile d’incriminer l’incurie des dirigeants politiques, leur absence de vision à long terme. Mais ces griefs ne feraient qu’occulter la vraie nature du problème. Le désastre que nous avons vécu apparaît comme brutal et soudain ; en réalité, il s’est fomenté pendant des décennies. Il tient à la transformation de nos écosystèmes d’innovation.

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Autrefois, les écosystèmes d’innovation étaient sains car ils étaient capables d’identifier et de créer les technologies essentielles au bien-être d’un pays. Cette logique s’est érodée au fil du temps.

La capacité d’un pays à inventer puis à déployer les technologies dont il a besoin tombe rarement du ciel. Elle est le fruit de financements publics décidés par des politiques gouvernementales. Ce sont elles qui donnent l’impulsion décisive aux innovations utiles au bien-être de la population. On observe aujourd’hui que dans la plupart des grands pays occidentaux, l’investissement public dans la fabrication de produits cruciaux pour la santé publique, que ce soient des médicaments, des vaccins, des tests ou des matériels hospitaliers n’a pas été considéré comme une priorité. Or sans direction gouvernementale, sans soutien financier et réglementaire, les nouvelles technologies cruciales ne peuvent voir le jour. Au lieu d’anticiper les besoins et d’éviter de se retrouver pris au dépourvu, qu’ont fait les États occidentaux au cours de ces quarante dernières années ? Ils se sont défaussés sur les marchés et les entreprises pour créer l’innovation.

Cette approche a fait naître les grandes compagnies technologiques actuelles, elle a conduit à la naissance de la Silicon Valley et à ses avatars ailleurs dans le monde. Des géants y sont nés, faisant l’envie de tout le monde. Les titans du numérique ont éclos, les seules entreprises dignes d’intérêt étaient les startups qui attiraient des centaines de millions sur des idées. En revanche, les domaines essentiels comme la fabrication et les infrastructures répondant aux besoins les plus fondamentaux d’un pays étaient délaissés des investissements et des choix publics.

La pandémie de Covid-19 a été un révélateur dans de nombreux domaines. Mais celui où elle a dirigé une lumière des plus crues est bien celui de l’innovation et de la façon dont les États pensent l’innovation.

Une façon de penser l’innovation

Un article publié par la revue du MIT rappelle comment les économistes aiment mesurer l’impact de l’innovation en termes de croissance de la productivité, en particulier la « productivité totale des facteurs », c’est-à-dire la capacité à obtenir davantage de résultats à partir des mêmes facteurs de production (tels que le travail et le capital). La croissance de la productivité est ce qui rend les nations avancées plus riches et plus prospères à long terme.

Or, pour les États-Unis comme pour la plupart des autres pays riches, cette mesure de l’innovation a été catastrophique pendant près de deux décennies.

L’auteur de cet article souligne qu’il existe de nombreuses idées différentes expliquant les raisons du fléchissement de l’innovation. La première qui vient à l’esprit pointe les types d’inventions qui ont auparavant transformé l’économie — comme les ordinateurs et l’internet, ou avant cela le moteur à combustion interne — et qui ont cessé d’émerger. Une autre raison tiendrait aussi au fait que nous n’avons tout simplement pas encore appris à utiliser les technologies les plus récentes, comme l’intelligence artificielle, pour améliorer la productivité dans de nombreux secteurs. Mais le facteur le plus probable est que les gouvernements de nombreux pays ont considérablement réduit leurs investissements dans la R&D et la technologie depuis les années 1980.

Selon John Van Reenen, économiste au MIT, la R&D financée par le gouvernement américain est passée de 1,8 % du PIB au milieu des années 60, lorsqu’elle était à son apogée, à 0,7 % aujourd’hui. Le même phénomène se retrouve dans tous les pays de l’OCDE. Les dépenses publiques de la France pour la R&D ont diminué depuis les années 1990 pour se stabiliser ensuite entre 0.75 et 0.80 % du PIB.

Source : ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ; FIPECO

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Dépenses en R&D totales (privé et public) en % du PIB (Source : Banque mondiale)

La baisse de la part de l’investissement public dans la R&D et la technologie conduit à deux conséquences. La première est que les recherches sur les technologies à haut risque ne sont pas menées par le privé. Elles sont en général l’apanage des États. La seconde est qu’en laissant la conduite de l’innovation au seul investissement privé, l’argent investi se porte naturellement vers les marchés les plus lucratifs.  

C’est pourquoi, les principales utilisations pratiques de l’intelligence artificielle ont été l’optimisation de la recherche sur le web, le ciblage des publicités, la reconnaissance vocale et faciale, et la vente en ligne. La recherche pharmaceutique a largement ciblé la recherche de nouveaux médicaments à succès. Les vaccins et les tests de diagnostic, dont le besoin se fait cruellement sentir aujourd’hui, sont moins lucratifs. Des fonds publics plus importants auraient pu stimuler ces activités. Il n’en fut rien.

En outre, il ne suffit pas non plus d’inventer à tout prix de nouvelles technologies, des robots, du numérique à tout va, des machines génialement avancées : le soutien public est également vital pour aider les entreprises à les adopter. C’est particulièrement vrai dans les grands secteurs économiques à évolution lente comme les soins de santé et l’industrie manufacturière, précisément là où les capacités du pays ont été le plus affectées par la pandémie.

Cette situation aboutit à des situations absurdes : nos pays développés regorgent d’outils et d’appareils de haute technologie, nos enfants conversent naturellement avec des robots et bientôt nous ne conduirons plus nous-mêmes nos véhicules qui s’autoguideront par des capteurs hautement sophistiqués. Mais nos mêmes sociétés sont incapables de produire des masques, des blouses pour les soignants et les médicaments les plus élémentaires. Il faut alors, toutes affaires cessantes, rapatrier de Chine la production de comprimés de paracétamol et construire à grands renforts de fonds publics les usines de fabrication nécessaires.  

Le verbe « relocaliser » est dès lors sur toutes les langues. Les gouvernements ont compris que la production de certaines technologies cruciales pour la vie d’un pays ne peut être déléguée. Mais relancer ces activités perdues n’est pas une mince affaire tant la pression des marchés financiers, l’indifférence des gouvernements successifs et la concurrence sauvage sur les salaires ont conduit au déclin non seulement de l’industrie, mais aussi de pans entiers de la production manufacturière. Ce sacré Covid-19 aura bien enfoncé le coin dans les moindres failles structurelles de nos États modernes. La situation pourrait prêter à sourire si elle n’avait pour conséquences les milliers de malades et de morts décomptés avec componction par les autorités de santé d’à peu près tous les pays développés du monde.

Source MIT Technology Review

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helenec@club-internet.fr
18 jours

De même que le concept de croissance infinie dans un monde fini est absurde et toxique. L’idée de l’accélération de tout, tout doit être plus rapide plus agile, pour gagner et être le premier. L’innovation demande du temps d’inspiration de vacuité pour comprendre tester trouver, incompatible avec un monde prédictif ou tout doit être lissé, programmé, maîtrisé … pour tenir les promesses faites aux actionnaires : vampires du monde d’hier. En raison de cela, on accule les équipes à faire du fake, du faux, du copier, à créer de faux besoins, à tordre les chiffres, on biaise les systèmes le… Lire la suite »

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