Urgence climatique : c’est maintenant ou jamais

Urgence climatique : c’est maintenant ou jamais

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« C’est maintenant ou jamais », lance Jim Skea, coprésident du groupe ayant produit le rapport du Giec. Le troisième volet de la trilogie scientifique des experts climat de l’ONU publié lundi 4 avril ne laisse pas de place au doute. Sans une réduction « rapide, radicale et le plus souvent immédiate » des émissions de gaz à effet de serre dans tous les secteurs, il ne sera pas possible de limiter le réchauffement à +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle, ni même à +2°C. Le rapport, qui a été approuvé par 195 gouvernements et expose les stratégies que les pays pourraient mettre en œuvre pour enrayer le réchauffement de la planète, intervient alors que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a fait exploser les prix du pétrole et du gaz, détournant l’attention politique du dérèglement climatique. Aux États-Unis et en Europe, les dirigeants s’efforcent de renforcer les réserves nationales de combustibles fossiles afin d’éviter de douloureuses flambées de prix et des pénuries d’énergie, même si cela implique une augmentation des émissions à court terme.

Tous les six à sept ans, des centaines de scientifiques du monde entier se réunissent pour examiner des dizaines de milliers d’études scientifiques sur le changement climatique, et publient leurs conclusions générales en trois segments qui façonnent les connaissances sur le climat et orientent les politiques dans le monde entier ; il s’agit de la sixième version de ce processus. Le dernier segment, consacré à la science physique du changement climatique, a été publié l’été dernier. Il a révélé que le monde est en passe de dépasser plus tôt que prévu la limite minimale de réchauffement fixée par l’accord de Paris, avec des conséquences extrêmement graves. Le deuxième volet, publié à la fin du mois de février, décrivait comment le changement climatique affecte et affectera les écosystèmes, la faune et la flore sauvages et la société humaine.

L’épisode d’aujourd’hui porte sur ce qu’il convient de faire face à toutes les sombres constatations exposées dans les deux autres rapports – en d’autres termes, il s’agit d’évaluer les chances de remédier à notre situation. Ce segment est particulièrement crucial en raison du calendrier : la prochaine version du rapport du GIEC sera probablement publiée dans le courant de la décennie, alors que certaines étapes déterminantes pour la réduction de nos émissions ont déjà été franchies. Si un rapport doit contribuer à nous faire sortir de notre apathie climatique, c’est bien celui-là.

Certains gouvernements et responsables d’entreprises mentent

Réduire les émissions de gaz à effet de serre, les États s’y sont pourtant engagés en signant l’accord de Paris mais ils ne sont pour l’instant pas à la hauteur de l’enjeu, alors qu’un réchauffement de +1,1°C rend d’ores et déjà « très vulnérable » la moitié de l’humanité, frappée par des canicules, sécheresses, tempêtes et inondations qui se multiplient. Pour limiter le réchauffement à 1,5 degré Celsius seulement, il faudrait que les nations réduisent collectivement leurs émissions de gaz à effet de serre d’environ 43 % d’ici à 2030 et qu’elles cessent complètement d’ajouter du dioxyde de carbone dans l’atmosphère d’ici au début des années 2050. « Chaque année que l’on laisse passer sans procéder à ces réductions urgentes des émissions rend la tâche de plus en plus difficile », martèle Jim Skea, chercheur en énergie à l’Imperial College de Londres, qui a contribué à la rédaction du rapport, compilé par 278 experts de 65 pays. « À moins que nous ne le fassions vraiment immédiatement, il ne sera pas possible de limiter le réchauffement à 1,5 degré ».

Après cette publication, la presse occidentale est unanime face au danger, mais observe, comme le titre le quotidien suisse Le Temps, que « le Giec semble prêcher dans le désert ». « Ce document montre comment la crise climatique menace directement l’existence humaine » assure le quotidien allemand Die Zeit. « La pire mise en garde lancée jusqu’à présent », écrit The Guardian. Les ONG reprennent en chœur ces alertes : « Cela me brise le cœur, en tant que militante climat ukrainienne, de vivre une guerre qui porte en son cœur l’argent des fossiles », commente Olha Boiko, membre du Climate Action Network. « A moins d’actions à grande échelle, l’humanité fait face à l’augmentation de la faim, des maladies, à l’effondrement économique, aux migrations de masse et à une chaleur insupportable. Il ne s’agit plus de retirer le pied de l’accélérateur mais d’appuyer à fond sur le frein », exhorte Nafkote Dabi d’Oxfam.

Malgré ces avertissements qui viennent dans la suite d’une longue série d’alertes des scientifiques depuis des années, les politiques actuelles des gouvernements ne devraient permettre de réduire les émissions mondiales que de quelques points de pourcentage au cours de cette décennie. L’année dernière, les émissions de combustibles fossiles dans le monde ont rebondi pour atteindre des niveaux quasi record après une brève baisse due à la pandémie de coronavirus.

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« Certains gouvernements et responsables d’entreprises disent une chose et en font une autre. Pour le dire simplement, ils mentent », a d’ailleurs dénoncé le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres en qualifiant « d’accablant » ce nouveau rapport du Giec de près de 3.000 pages, après les deux précédents qui avaient souligné l’accélération du réchauffement et l’ampleur sans précédent de ses impacts.

Quelques rares lueurs d’optimisme

Le nouveau rapport contient quelques rares lueurs d’optimisme. Au cours de la dernière décennie, de nombreux pays ont adopté des politiques climatiques plus ambitieuses, réduit leurs projets de nouvelles centrales au charbon et développé leur utilisation des énergies renouvelables par le biais de subventions et de réglementations. Bien que les émissions provenant des combustibles fossiles continuent d’augmenter dans le monde entier, le taux de croissance a ralenti dans les années 2010 par rapport aux années 2000, selon le rapport, et l’humanité a désormais de bien meilleures chances d’éviter certains des pires scénarios de réchauffement climatique, autrefois largement redoutés par les scientifiques.

La technologie des énergies propres a progressé beaucoup plus rapidement que prévu, notent les rapporteurs. Depuis 2010, le coût des panneaux solaires et des batteries lithium-ion pour les véhicules électriques a chuté de 85 %, tandis que le coût des éoliennes a diminué de plus de la moitié. Toutefois, les pays devront faire beaucoup plus pour se passer rapidement des combustibles fossiles qui ont soutenu les économies pendant plus d’un siècle. Au cours de la prochaine décennie, les gouvernements et les entreprises devront investir trois à six fois les quelque 600 milliards de dollars qu’ils dépensent actuellement chaque année pour encourager les énergies propres et réduire les émissions.

Mais le coût de l’inaction est également considérable, en termes de décès, de déplacements et de dommages. L’année dernière, les dommages causés par les inondations, les incendies de forêt, la sécheresse et d’autres catastrophes liées au temps et au climat ont totalisé plusieurs dizaines de milliards de dollars, selon la National Oceanic and Atmospheric Administration. L’agence a déclaré que des niveaux « extrêmement élevés » de catastrophes devenaient « la nouvelle normalité ».

« Réduire les émissions de manière substantielle est beaucoup moins douloureux qu’on ne le pense, et probablement bénéfique à court terme », fait observer Glen Peters, du Centre de recherche internationale sur le climat d’Oslo, en Norvège, qui a contribué au rapport.

Des solutions pourtant

Le nouveau rapport examine des dizaines de stratégies proposées par des scientifiques et des experts en énergie pour aider les nations à effectuer la transition et éviter le pire.

Tout d’abord, les pays devraient revoir la quasi-totalité des centrales du monde entier qui produisent de l’électricité pour les foyers et les usines. Cela signifie qu’ils devront s’appuyer davantage sur des sources d’énergie telles que l’énergie éolienne, solaire, nucléaire, géothermique ou hydroélectrique. La plupart des centrales au charbon et au gaz naturel devraient soit fermer, soit installer une technologie de capture du carbone capable de piéger les émissions et de les enfouir sous terre. Cette technologie a mis du temps à décoller en raison de son coût élevé mais la marge de progrès est grande.

L’étape suivante consisterait à reconfigurer les transports, l’industrie et d’autres segments de l’économie mondiale pour qu’ils fonctionnent à l’électricité propre plutôt qu’aux combustibles fossiles. Les voitures à essence devraient être le plus vite possible remplacées par des véhicules électriques alimentés par des réseaux à faible teneur en carbone. Les chaudières à gaz des habitations pourraient être remplacées par des pompes à chaleur électriques. Au lieu de brûler du charbon, les aciéries pourraient utiliser des fours électriques.

Dans le même temps, les nations pourraient prendre des mesures pour réduire leur demande totale d’énergie. Il pourrait s’agir de développer les transports en commun, d’améliorer l’isolation des bâtiments et des logements pour qu’ils consomment moins d’énergie, de recycler davantage de matières premières et de rendre les usines plus efficaces sur le plan énergétique. Dans le meilleur des cas, ces politiques axées sur la demande pourraient contribuer à réduire les émissions dans des secteurs clés de 40 à 70 % d’ici à 2050, estime le rapport.

Mais de nombreuses activités économiques ne peuvent pas être facilement électrifiées. Les batteries sont encore trop lourdes pour la plupart des avions. De nombreuses industries, comme le ciment et le verre, nécessitent une chaleur extrême et brûlent actuellement du charbon ou du gaz. Pour ces émissions, les gouvernements et les entreprises devront développer de nouveaux carburants et processus industriels, et il y a urgence de le faire.

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Les pays devront également s’attaquer aux émissions dues à la déforestation et à l’agriculture, qui représentent environ un cinquième des gaz à effet de serre mondiaux. Cela signifie qu’il faudra s’attaquer à des problèmes tels que la production mondiale de viande, qui émet du méthane et du dioxyde de carbone, et qui entraîne une déforestation galopante dans des endroits vitaux comme la forêt amazonienne.

Les forêts et les zones humides sont de puissants réservoirs naturels de dioxyde de carbone, ce qui fait que les préserver de la destruction est un moyen très efficace et économique d’atténuer le réchauffement, rappelle Stephanie Roe, une scientifique du World Wildlife Fund qui a participé à la rédaction du rapport. « Je ne saurais trop insister sur l’importance de la conservation de ces écosystèmes », a-t-elle déclaré.

Même dans le meilleur des cas, il est peu probable que l’humanité puisse éliminer toutes ses émissions liées au réchauffement de la planète, prévient le rapport. Les pays devront donc probablement trouver des moyens d’éliminer chaque année des milliards de tonnes de dioxyde de carbone de l’atmosphère d’ici le milieu du siècle. Une stratégie pourrait consister à planter davantage d’arbres, mais cela pourrait ne pas suffire, avertissent les rapporteurs. D’autres options incluent des dispositifs qui aspirent le carbone de l’air, pourraient être envisagées, bien que ces technologies soient encore immatures.

Les défis sont énormes

Le rapport reconnaît que les défis à relever sont énormes. L’arrêt des projets liés au charbon, au pétrole et au gaz entraînerait des pertes d’emplois et des bouleversements financiers. Certaines solutions climatiques s’accompagnent de compromis importants : la protection des forêts, par exemple, laisse moins de terres pour les cultures ou l’élevage pourtant nécessaires pour nourrir une population mondiale en constante augmentation.

Dans le monde en développement, les gouvernements doivent encore élargir l’accès à l’électricité et aux combustibles de cuisson modernes pour des centaines de millions de personnes parmi les plus pauvres, qui brûlent chaque jour davantage de combustibles fossiles pour se nourrir. Ces nations ont bénéficié des progrès de la technologie des énergies renouvelables, mais les efforts déployés pour réduire les émissions en profondeur se sont heurtés à deux problèmes de longue date : des coûts élevés et des gouvernements débordés ou incompétents. « Si la technologie pouvait résoudre complètement le problème, celui-ci aurait pu être résolu il y a deux ou trois décennies », fait valoir Wei Shen, chercheur à l’Institute of Development Studies, un groupe de réflexion britannique, qui a participé à la rédaction du rapport.

Il existe une forte volonté politique dans de nombreux pays en développement de s’attaquer au changement climatique, observe Fatima Denton, directrice de l’Institut des ressources naturelles de l’Université des Nations unies en Afrique et autre auteur du rapport. Mais un soutien financier plus important de la part des pays riches est essentiel, a-t-elle ajouté, en partie pour des raisons d’équité et de responsabilité historique : les pays occidentaux qui se sont enrichis en brûlant des combustibles fossiles disent aujourd’hui aux pays pauvres qu’ils ne peuvent pas faire de même.

Tumulte autour de la publication du rapport

La publication du rapport ne s’est pas faite sans heurts autour de certaines parties clés du texte. Alors que les scientifiques rédigent eux-mêmes les rapports, les représentants de chaque pays approuvent un résumé pour les décideurs destiné à orienter les politiques, en examinant le document ligne par ligne.

Ce processus s’est sérieusement prolongé au cours du week-end, associant à ce rapport les discussions les plus longues de l’histoire du processus du GIEC. Les représentants de pays comme l’Arabie saoudite ont insisté pour que le texte soit plus souple et ne dénigre pas trop les combustibles fossiles.

Le tumulte qui a entouré la publication du rapport souligne à quel point le processus de redressement du navire sera difficile. Les changements dont nous avons besoin nécessiteront du « courage politique », a déclaré Inger Andersen, directrice exécutive du Programme des Nations unies pour l’environnement, au Washington Post. « C’est ce qu’il faudra – la capacité de regarder au-delà des intérêts actuels ».

Image d’en-tête : Cette œuvre « Changing » figurait en couverture du « résumé pour les décideurs » du rapport 2021 du GIEC. © Alisa Singer

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