Notre-Dame : comment renaîtra-t-elle de ses cendres ?

incendie Notre Dame de Paris
Stupéfié et impuissant, le monde a vu, en direct, la beauté se consumer. Notre Dame a brûlé et c’est l’humanité qui se sent amputée d’une partie d’elle-même. Ce n’est pas le symbole de la religion, de Paris ou de la France qui est meurtri. Cette œuvre, du haut de ses huit siècles, est plus qu’un symbole. C’est un message. Il nous dit ce que les hommes sont capables de faire quand ils se transcendent ; ce message est universel. Il faudra le reconstruire.
Après les heures de tristesse, demain va s’ouvrir sur l’espoir mais aussi sur les questions. Comment reconstruire ? Savons-nous encore reproduire les gestes des milliers d’anonymes qui bâtirent Notre Dame ? Les techniques dont nous disposons en ce XXIe siècle seront certes mobilisées. Mais comment ? Pour reconstruire à l’identique ou pour inventer à nouveau ? Notre génération d’ingénieurs surdoués bardés de technologies sera-t-elle capable de se transcender comme le firent les bâtisseurs de cathédrale ?
 
Sur les cendres encore fumantes, cette nuit du 15 avril, la décision est aussitôt prise, au plus haut niveau de l’État. Nous allons reconstruire Notre-Dame. Le chantier sera long et coûteux ; peu importe car déjà les dons affluent de partout. Les dégâts causés par l’incendie du 15 avril sont considérables mais l’édifice est encore debout. Il faudra le consolider, reconstruire la charpente et la toiture, ériger une nouvelle flèche pour remplacer celle qui s’est démantelée dans la fournaise, rebâtir des murs, des sols, des voûtes fragilisées ou effondrées. Le chantier est titanesque.
 

Les plans secrets des bâtisseurs de la cathédrale

Nous connaissons, millimètre par millimètre ce que nous avons perdu. Notre Dame de Paris n’a pas seulement été photographiée, filmée, dessinée sous toutes les coutures, elle a aussi été scannée dans les moindres détails. Elle vit, pour l’éternité, dans le monde virtuel.
 
Ce travail minutieux revient à un universitaire américain, Andrew Tallon. En 2015, cet historien spécialiste de l’architecture se lance dans un projet d’envergure exceptionnelle.  Il entreprend de scanner au laser Notre Dame dans les moindres détails, visibles aussi bien qu’invisibles. En couplant son laser avec un appareil photographique à vision sphérique, chaque millimètre de l’édifice est enregistré et transformé en pixel. Les cartographies qu’il obtint sont ultra précises, les vues enregistrées vont au-delà du visible puisqu’elles « pénètrent » à l’intérieur des murs pour comprendre les secrets des bâtisseurs de la cathédrale. Comment, à l’aide de simples cordes, de fils à plomb, d’équerres et de compas sont-ils parvenus à ériger ce bâtiment qui se dresse au cœur de Paris depuis 856 ans ?
« Je voulais savoir ce qu’il y avait dans la tête des constructeurs de l’époque, comprendre comment se sont élevés ces bâtiments, comment ils se tiennent structurellement », expliquait Andrew Tallon à National Geographic en 2015.
 

 
Les milliards de points de lumière enregistrés par Tallon ont révélé une structure vivante, dont les fondations bougent selon la nature de l’environnement. Les scans ont montré comment les bâtisseurs étaient parvenus à maîtriser les jeux de force du bâtiment, comment ils ont équilibré la poussée des voûtes sur les murs extérieurs par des contreforts habilement placés. Autant d’informations et de données qui permettraient une reconstruction fidèle des parties détruites de la cathédrale. Andrew Tallon est décédé en novembre dernier ; mais son héritage précieux est à la disposition de ceux qui vont entreprendre le chantier de reconstruction de Notre Dame.
 

Reconstruction à l’identique ?

Toutefois, ces données ultraprécises, ces informations de détail suffiront-elles ? Une restauration à l’identique est-elle possible si ce n’est souhaitable ? Rien n’est moins sûr. Car le feu a détruit des informations irremplaçables : ces marques de ciseau qui donnent l’âme d’une pierre taillée, cette texture particulière du mortier et de son alchimie, ces défauts imperceptibles qui font tout le charme d’un chef d’œuvre. Les artisans qui entreprendront le chantier de reconstruction ne referont jamais une copie à l’identique. Ils ne feront certes pas une imitation à la Disneyland car ils ont du talent, mais jamais la reconstruction n’égalera le charme de huit siècles de vie.
 
Bâtie en chêne, longue de 110 mètres, large de 13 mètres, haute de 10 mètres et surnommée « la forêt », la charpente de la cathédrale était unique. Il avait fallu 1300 chênes pour la construire ; elle est partie en fumée en quelques minutes. Pour la remplacer, il faudra abattre des dizaines et des dizaines de chênes centenaires, d’un diamètre d’au moins deux mètres. Pour constituer un stock de chêne de cette qualité, en quantité suffisante, il va falloir plusieurs années estiment les spécialistes.
 
La question se posera donc vite : faut-il utiliser du bois pour la charpente à reconstruire ? Des précédents existent. Pour la cathédrale de Reims, détruite presque totalement par des bombardements pendant la première guerre mondiale, les architectes de l’époque avaient opté pour une charpente en béton. La charpente de la cathédrale de Chartres détruite par un incendie en 1836 fut reconstruite en fonte et fer forgé. Tel un étrange vaisseau inversé, elle est d’une pureté et d’une légèreté étonnante.
 
Charpente en fonte et fer forgé de la cathédrale de Chartres
 
Benjamin Mouton, l’architecte en chef de la cathédrale Notre Dame s’exprimait le lendemain du sinistre au micro d’Europe 1. Pour lui, « il est quasiment impossible » de reconstruire Notre Dame à l’identique. « L’important est de refaire une toiture qui donnera la même silhouette » à la cathédrale. « Mais ça ne sera jamais la même charpente, ce sera une copie de sa silhouette », estime-t-il. Il ajoute, dans un soupir de regret : « Il y a à peu près six ans, un relevé de la charpente avait été fait. Cela avait permis de montrer toute la qualité de la structure, mais aussi tous les bois qui ont été employés dans la cathédrale. Il est évident que l’on n’aura jamais une copie aussi parfaite de ce qui existait ».
 

Le grand débat

La question de la reconstruction à l’identique n’est pas près de se tarir. C’est sans doute ce qui risque de retarder le plus le projet. Le dilemme sera sans nul doute l’objet d’un débat acharné. La majorité pensera qu’il faut retrouver Notre Dame comme elle était avant l’incendie. Ce à quoi certains tenteront d’expliquer qu’une reproduction servile sera toujours décevante. La « nouvelle Notre Dame » aura nécessairement l’air d’avoir été construite hier et non il y a 856 ans argueront-ils.
 
Alors pourquoi ne pas emprunter les voies de l’innovation radicale ? C’est ce que pense un architecte qui s’y connaît en cathédrales. Il s’agit de Mark Burry, qui travaille depuis trente ans sur le chantier de la Sagrada Familia à Barcelone.  Selon lui, l’adoption d’une nouvelle architecture peut être aussi puissante que la reproduction de l’ancienne. Il appuie son argument par l’exemple de la flèche qui s’est effondrée ce 15 avril devant la stupeur du monde. Ce n’était pas la première fois. Après sa destruction pendant la Révolution, il fallut la remplacer au XIXe siècle. L’architecte Viollet-Le-Duc se gardât bien de reproduire le modèle ancien. Il optât pour un nouveau design de la flèche qui devint elle-même une icône incontestable de l’architecture de la cathédrale.
 

Comme un besoin de se transcender

Il ne fait aucun doute que Notre Dame renaîtra de ses cendres. Il y a fort à parier que le financement de la reconstruction sera miraculeusement bouclé, même s’il est colossal. Le grand risque est plutôt de voir ce projet se perdre dans les arguties, les débats stériles, les querelles d’experts, les pressions politiques, les rivalités d’égos.  Pour bâtir, comme pour rebâtir, une cathédrale, il faut dépasser ce stade. Cela s’appelle la transcendance.
 
Image d’en-tête : Philippe Lopez/Agence France-Presse
 

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