La croissance à tout prix : un impératif intenable ?

La croissance à tout prix : un impératif intenable ?

La croissance (sous-entendue du PIB) est le baromètre de nos sociétés. Mais cet indicateur est remis en cause par un nombre croissant de personnes qui prennent conscience de la crise et du risque écologique. Nombre d’entre eux évoquent, sans aller plus loin dans l’analyse, qu’une « croissance infinie dans un monde fini est impossible ». Que la croissance est un dogme et qu’il suffit de faire évoluer les mentalités et les comportements pour changer de logiciel. Nous allons tenter dans cet article de distinguer le grain de l’ivraie en adoptant une approche non dogmatique, et pour cela, essayer d’être le plus factuel possible. 

« Pour croire que l’on peut avoir une croissance infinie dans un monde fini, il faut soit être fou, soit être économiste »
K. Boulding

« La propension d’une communauté à reconnaître l’existence d’un risque serait déterminée par l’idée qu’elle se fait de l’existence de solutions. »
J-P. Dupuy

 Mais au fait, pourquoi une croissance infinie est-elle impossible ?

Partons de la base. La croissance qui fait débat, c’est la croissance économique. Elle s’exprime à travers un indicateur économique, le produit intérieur brut (PIB), dont la définition et les méthodes de calcul sont établies par l’ONU. Le PIB mesure l’évolution de la richesse, la valeur de tous les biens et services produits dans un pays en une année (déduction faite de la hausse des prix). Si le PIB augmente, c’est que la production de biens et de services produits vs N-1 augmente. Dans ce cas de figure, on dira que l’économie est en croissance. Jusque-là, tout va bien.

Mais pour produire des biens et services, il faut de l’énergie… c’est là que ça se complique : qui dit croissance, dit consommation d’énergie croissante. C’est une loi physique : dès que le monde qui nous entoure change, dès que quelque chose passe d’un état A à un état B, de l’énergie entre en jeu. C’est pourquoi « l’efficacité d’une économie peut se mesurer à sa capacité à transformer efficacement l’énergie en biens et en services » étant donné que la base de l’activité économique est l’input énergétique : énergie et activité économique forment un système couplé [1].

Ce couplage entre croissance et énergie pose deux problèmes à long terme (pour ne pas dire à court terme) :
Les ressources énergétiques (et les matières premières indispensables à la croissance) ne sont pas infinies, d’autant que le taux de retour énergétique traduit l’impossibilité d’exploiter toutes les sources d’énergie disponibles sur la planète.
– Notre croissance est dépendante des énergies fossiles en général et du pétrole (et de ses dérivés) en particulier [2]. Des énergies dont l’extractivisme et la combustion ont des effets rétroactifs sur la biosphère (climat, biodiversité, pollutions…). Autant d’externalités négatives que la « science » économique n’intègre pas toujours dans ses modèles. Et quand elle les intègre, les conclusions ont de quoi surprendre.

Dans tous les cas, les lois physiques sont têtues. Alors on arrête de croître ? Non, car malgré ce constat, qu’on le veuille ou pas, le ver est dans le fruit : nous sommes prisonniers de l’impératif de croissance…Voyons pourquoi.

Pourquoi sommes-nous condamnés à la croissance ?

« Dieu se rit des hommes qui chérissent les causes dont ils déplorent les effets. »
Bossuet

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. »
Einstein

Petit à petit… avec la COP21 à Paris en 2015, les rapports successifs du GIEC, les alertes répétées des scientifiques sur l’état de la biodiversité, avec les initiatives « Il est encore temps » et « On est prêt », avec la démission de Nicolas Hulot, le manifeste étudiant pour un réveil écologique, la fréquence des épisodes caniculaires… l’urgence écologique a fait effraction dans les médias et devient mainstream depuis la rentrée 2018. La conscience de l’urgence écologique va croissant au sein de l’opinion : les consommateurs tendent à changer leurs comportements et de nombreuses alternatives émergent, citoyennes et entrepreneuriales, pour tenter de limiter l’impact de nos modes de vie sur le vivant.

Si ces initiatives vont dans le bon sens, je n’ai en revanche jamais entendu de lanceur d’alerte parler de la racine du problème écologique : la manière dont la monnaie est créée nous condamne à la croissance [3]. Si nous acceptons d’être radicaux au sens étymologique du terme (prendre un problème à la racine), examinons en quoi impératif de croissance et création monétaire sont liés et impactent nos modes de vie.

Impossible d’échapper à la croissance tant que la création monétaire sera fondée sur le crédit bancaire avec taux d’intérêt : qui dit taux d’intérêt dit impératif de croissance et qui dit croissance impérative dit consommation d’énergie croissante (dans un monde fini). Qui dit consommation d’énergie croissante (majoritairement fossile) dit destruction de la biosphère. Conclusion : changer la monnaie et le mécanisme de création monétaire est la condition sine qua non pour changer le système qui nous condamne à la croissance. #CQFD

Conclusion : Mixer les alternatives en agissant à tous les échelons

1) Changer nos comportements individuels et celui des entreprises pour réduire notre impact. Il faut célébrer nos succès pour aller de l’avant et gagner de nouvelles batailles. C’est pourquoi il faut se réjouir de la prise de conscience croissante concernant l’urgence écologique.
Les petits ruisseaux font les grandes rivières. C’est pourquoi il faut continuer à faire sa part, à agir individuellement (et collectivement) à l’échelle locale pour générer davantage d’autonomie, de résilience et contribuer à réduire l’impact de nos activités sur le vivant, dont notre vie dépend.

Mais force est de le constater : faire sa part est une condition nécessaire mais insuffisance pour changer de logiciel. Sans le concours des entreprises et des États, pas de New Deal.

Dans cette relation triangulaire entre le citoyen-consommateur-salarié isolé, les entreprises et L’État, il me semble que la seule carte à jouer pour avoir un impact plus global est d’inciter collectivement les entreprises à changer leurs comportements [4]. Et si les États ne le font pas, c’est à nous de faire en sorte que les entreprises changent, à travers nos bulletins de vote économiques que sont nos actes d’achat et de candidature.

Embarquer les entreprises vers une manière de produire plus respectueuse des vivants. Autrement dit : modifier la demande pour modifier l’offre, récompenser les entreprises pionnières à travers nos actes d’achat et de candidatures (selon les possibilités de chacun). Cette démarche est aussi un moyen d’inciter les États à sortir de leurs inerties, car il est probable que les États changent uniquement sous l’impulsion des entreprises… qui elles-mêmes ne changeront leur offre qu’à partir du moment où les exigences de leurs clients les inciteront à changer leur manière de produire.

Le travail effectué sur nous-mêmes pour prendre en compte notre impact sur le vivant est essentiel. Et au-delà de ce travail, un nouveau récit incarné par une génération est indispensable pour faire monter la mayonnaise.

Mais en définitive, pour que la mayonnaise prenne, encore faut-il trouver une alternative désirable qui libère les citoyens, les entreprises et… les États de l’impératif de croissance. L’inertie des États sur le respect des engagements pris lors de la COP21 provient en partie de l’impératif de croissance auquel ils sont soumis, au même titre que les ménages et les entreprises.

2) Changer la création monétaire actuelle pour préserver le vivant (éviter une économie qui nous condamne à une croissance impérative donc à la destruction de la biosphère). Deux alternatives existent pour une économie affranchie de l’impératif de croissance :
La monnaie pleine qui doit être entérinée par une puissance souveraine (un État) pour être mise en œuvre. Cela n’a jamais été le cas. Les Suisses en votant « non » au référendum de juin 2018 ont loupé l’opportunité d’être les pionniers d’une économie affranchie de l’impératif de croissance.
La monnaie libre est opérationnelle depuis le 8 mars 2017, parce que sa mise en œuvre ne requiert ni l’intervention d’un État ni celui d’une banque. 1ere monnaie équitable de l’Histoire, dans la mesure où elle redonne aux citoyens le pouvoir de création monétaire. Pour acquérir de la monnaie libre, il suffit d’ouvrir gratuitement un compte sur Cesium … et pour en créer, il faut trouver l’apéro monnaie libre le plus proche de chez soi. Au-delà du fait qu’elle affranchisse ses utilisateurs de l’impératif de croissance, cette monnaie est peu énergivore au regard de son utilité sociale. Son envol ne dépend que de vous.

Ces deux alternatives monétaires sont tout à fait complémentaires et biocompatibles.

Au-delà des questions monétaires, les alternatives précitées, à petites et grandes échelles, sont la condition sine qua non pour que la majorité des vivants puissent espérer un avenir souhaitable et durable. Malgré tout, les lois physiques étant ce qu’elles sont, la sobriété énergétique reste de rigueur : le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas. A ce titre, le développement d’innovations biomimétiques et une aide à la mise en œuvre d’une économie de la fonctionnalité pourrait compléter le tableau des alternatives précitées.

Si vous ne deviez retenir qu’une chose de ce que vous venez de lire ?

N’oubliez pas que vous faites partie de l’équation et qu’à ce titre vous faites partie de la solution… A partir de là, votre mission, si vous l’acceptez, est d’en faire l’expérience, de manière proactive.

« Il faut considérer qu’il n’existe rien de plus difficile à accomplir, rien dont le succès ne soit plus douteux, ni rien de plus dangereux à mener, que d’initier un nouvel ordre des choses. Car le réformateur a des ennemis parmi tous ceux qui profitent de l’ordre ancien, et seulement de tièdes défenseurs chez tous ceux qui pourraient profiter de l’ordre nouveau, cette tiédeur émergeant en partie de la crainte de leurs adversaires, qui ont les lois en leur faveur ; et en partie de l’incrédulité de l’humanité, qui ne croit réellement à rien de nouveau tant qu’elle n’en a pas vraiment fait l’expérience [5]. »
Machiavel

Julien ROUSSEAU, Chroniqueur invité UP’ Magazine

[1] Merci @thierry caminel pour cet article qui n’a pas pris une ride ! et nos échanges sur le sujet
[2] Le charbon a également de beaux restes…ne pas croire qu’il s’agit d’une énergie du XIXème siècle : https://www.youtube.com/watch?v=kk0TIhy2D3g 
et d’un point de vue plus eurocentré : https://www.linkedin.com/posts/jean-marc-jancovici_quel-pays-ou-zone-est-le-premier-importateur-activity-6566985614271623168-zoe1
[3] Un aperçu du mécanisme de création monétaire actuel : en synthèse, c’est Bernard Maris, ancien Gouverneur de la Banque de France https://www.youtube.com/watch?v=B6H2v4DaEyo et Data Gueule qui en parlent le mieux : https://www.youtube.com/watch?v=dSdtuW5ko2I . Pour aller plus loin : une description complète du mécanisme de création monétaire actuel avec la proposition d’une alternative pour mesurer les conséquences du « choix de la monnaie » sur l’organisation d’une société et sa pérennité : http://www.centpourcentmonnaie.fr/ 
[4] Par exemple : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/15/etats-unis-des-employes-de-google-se-positionnent-contre-un-eventuel-contrat-avec-les-services-de-l-immigration_5499529_3210.html 
ou https://www.linkedin.com/posts/ferdinand-richter-16736618_ecosia-takes-radical-steps-to-support-climate-activity-6567706349193486336-hknT
[5] Le résultat du référendum suisse sur la monnaie pleine 

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