Les pesticides toxiques rapportent des fortunes aux géants de l’agrochimie Enquête sur le marché juteux des produits interdits

Les pesticides toxiques, même interdits, rapportent des fortunes aux géants de l’agrochimie

Enquête sur le marché juteux des produits interdits

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Une enquête de grande dimension menée par les ONG Unearthed-Greenpeace et Public Eye révèle que cinq des plus grands fabricants de pesticides du monde tirent plus d’un tiers de leurs revenus de la vente de produits chimiques présentant des dangers avérés pour la santé humaine, animale et l’environnement. Les géants de l’agrochimie tels que BASF, Bayer, Corteva, FMC et Syngenta tireraient des milliards de dollars de revenus de produits chimiques dont les autorités de réglementation ont établi qu’ils présentaient des risques pour la santé, comme le cancer ou les troubles de la reproduction. L’enquête révèle aussi que ces compagnies ont tiré l’année dernière un milliard de revenus provenant de produits qui tuent les abeilles, interdits sur le continent européen mais vendus partout ailleurs dans le monde. Plongée dans l’univers opaque des produits toxiques.

L’association suisse Public Eye et la branche britannique de Greenpeace, Unearthed, ont eu accès à une mine de données confidentielles conservées par la société d’intelligence agro-industrielle Phillips McDougall. Cette société réalise des études de marché détaillées dans le monde entier et vend des bases de données et des renseignements aux entreprises de pesticides. Les ONG ont mis la main sur les bases de données des sociétés faisant partie de la fédération CropLife.

Ce nom est inconnu du grand public mais il est pourtant celui d’une puissante organisation internationale qui opère discrètement sur tous les continents pour défendre les intérêts des géants de l’agrochimie. Une mégastructure de lobbying. Cette organisation regroupe les « big five », cinq firmes multinationales qui font leur fortune sur la vente de pesticides : les allemands Bayer (dont Monsanto) et BASF, les américains Corteva Agriscience et FMC ainsi que la compagnie helvétique Syngenta. A elles seules ces cinq sociétés contrôlent plus des deux-tiers (65 %) du marché mondial ; un marché qui s’établit à la somme considérable de 57.6 milliards de dollars.

Pour mener leur enquête, les deux ONG ont passé au peigne fin cet ensemble de données sur les ventes de produits chimiques en les croisant avec la liste internationale des pesticides hautement dangereux (HHP) établie par le Pesticide Action Network (PAN). Ce réseau créé en 1982 est composé de plus de 600 ONG, institutions et scientifiques issus de plus de 90 pays qui œuvrent à la promotion et l’adoption d’alternatives et de pratiques agricoles écologiquement saines et durables pour remplacer l’utilisation de pesticides dangereux.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) définissent les pesticides extrêmement dangereux comme « des pesticides reconnus comme présentant des niveaux particulièrement élevés de dangers aigus ou chroniques pour la santé ou l’environnement selon les systèmes de classification internationalement reconnus ». Les dangers environnementaux comprennent des problèmes tels que la contamination des sources d’eau ou la « perturbation des fonctions des écosystèmes », comme la pollinisation. Toutefois, l’OMS comme la FAO n’ont jamais produit de liste de pesticides extrêmement dangereux. Pour combler cette lacune, Pesticide Action Network International produit la seule liste consolidée, qui est basée sur les classifications faites par l’OMS, l’Agence européenne des produits chimiques, le Centre international de recherche sur le cancer et l’EPA des États-Unis.

4.8 milliards $ de vente de produits toxiquesL’enquête démontre que 41 % des principaux produits des géants de l’agrochimie que sont BASF, Bayer, Corteva, FMC et Syngenta contenaient au moins un HHP et que ces cinq sociétés ont réalisé en 2018, plus du tiers (36%) de leurs ventes mondiales avec des produits contenant des HHP. 4.8 milliards de dollars sont entrés ainsi dans leur caisse, en une année, grâce à la vente de produits toxiques. Un chiffre qui est sans doute sous-évalué car l’analyse ne porte pas sur la totalité du marché mondial mais seulement sur les performances des cinq compagnies membres de CropLife.

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Parmi les produits phares les plus vendus par les Big Five, les enquêteurs ont retrouvé la bagatelle de 54 substances classées cancérogènes, toxiques pour la reproduction ou perturbateurs endocriniens par l’OMS et les agences d’évaluation des risques européennes ou américaines.

Les pesticides toxiques rapportent des fortunes aux géants de l’agrochimie
Les ventes de pesticides en 2018. En couleur, les produits classés HHP

Néonicotinoïdes : 1.3 milliards de dollars de revenus

Dans le détail, les Cinq de CropLife ont récolté 1.3 milliard de dollars de la vente de produits classés comme hautement toxiques pour les abeilles. Parmi ces produits figurent les néonicotinoïdes produits par la société allemande Bayer et la société suisse Syngenta, qui ont été définitivement interdits d’utilisation en extérieur dans l’Union européenne en 2018.

Pourtant, le thiaméthoxame, un néonicotinoïde, a été, selon l’enquête, le produit le plus vendu par Syngenta en 2018, représentant 7% des ventes de la société (242,5 millions de dollars). De même, l’imidaclopride, un autre néonicotinoïde figurait parmi les dix produits les plus vendus de Bayer, avec un chiffre d’affaires de 101 millions de dollars. Dans les deux cas, le principal marché était le Brésil – un pays qui abrite jusqu’à 20 % de la biodiversité restante du monde.

neonicotinoïdes

En plus de ces néonicotinoïdes, Unearthed et Public Eye ont identifié 37 autres produits chimiques vendus par les sociétés de CropLife et classés comme hautement toxiques pour les abeilles. Parmi eux, on trouve le chlorfénapyr et le fipronil – un autre produit chimique lié à la mort massive des abeilles – fabriqués par le géant allemand de la chimie BASF.

Des produits toxiques qui continuent de se vendre alors qu’il existe des preuves accablantes que nous sommes en pleine crise de la biodiversité, avec un taux d’extinction environ 1 mille fois supérieur au taux naturel. Le professeur de biologie de l’Université du Sussex, Dave Goulson, a ainsi déclaré à Unearthed : « Nous perdons des espèces sauvages, en particulier des insectes. La crise est due à une combinaison de facteurs, mais il ne fait aucun doute que les pesticides nuisent aux pollinisateurs ».

Herbicides et glyphosate : 3,6 milliards de dollars de revenus

3 milliards de dollars de revenus ont été réalisés à partir de la vente de produits comme le glufosinate, un herbicide de BASF, et le cyproconazole, un fongicide de Corteva, tous deux classés par les autorités européennes comme nuisibles pour la fertilité, la fonction sexuelle ou l’enfant à naître.

Mais la vedette, c’est le glyphosate, classé par le Centre international de recherche sur le cancer comme un « carcinogène humain probable », qui a été de loin le produit le plus vendu par un des membres de CropLife, l’allemand Bayer. Le glyphosate, le désherbant le plus populaire au monde, cumule 1,1 milliard de dollars de ventes des sociétés du groupe CropLife. Bayer a réalisé à lui seul 840 millions de dollars de ces ventes, à la suite du rachat controversé de Monsanto, le fabricant de Roundup, en 2018.

Bayer persiste à déclarer qu’il était « incorrect » de classer l’herbicide comme hautement dangereux simplement sur la base de sa classification par le CIRC comme « carcinogène humain probable ». La firme ajoute que « les principaux régulateurs de la santé dans le monde » – y compris l’USEPA et l’Autorité européenne de sécurité des aliments – avaient « conclu à plusieurs reprises que nos produits à base de glyphosate peuvent être utilisés en toute sécurité selon les instructions et que le glyphosate n’est pas cancérigène ».

Le glyphosate est actuellement autorisé dans l’Union européenne jusqu’en 2022, mais plusieurs pays, dont la France, ont annoncé leur intention de l’interdire, même si l’UE prolongeait sa licence.

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Aux États-Unis, qui est le plus grand marché du glyphosate de Bayer, la société est poursuivie par des dizaines de milliers de plaignants qui affirment que le Roundup leur a donné le cancer. Le magazine Fortune a récemment rapporté que la société pourrait dépenser 10 milliards de dollars pour résoudre les réclamations actuelles et futures.

596 millions de dollars ont été réalisés avec la vente de pesticides classés comme hautement toxiques par l’Organisation mondiale de la santé ou comme mortels s’ils sont inhalés. Syngenta a ainsi réalisé une grande majorité de ces ventes, avec un produit, le paraquat, un herbicide si toxique qu’une seule gorgée peut tuer, qui est interdit depuis longtemps en Europe. Les ventes se sont donc déroulées dans des pays à faibles et moyens revenus comme le Brésil et l’Inde, utilisateurs de ces produits hyper-toxiques dans les cultures de base que sont le soja et le maïs.

Portez des masques et des gants et tout ira bien !

Des réalités de ventes qui se situent aux antipodes des discours officiels de ces sociétés. CropLife affiche en page d’accueil de son site : « Nous nous soucions de notre planète et gérons intelligemment ses ressources limitées », ou encore « nous nous engageons pour une agriculture durable et l’utilisation responsable des technologies phytosanitaires dans le monde entier ».

Cette organisation de lobbying déroule des discours savamment pesés pour contrer les critiques que la société civile porte sur l’activité de ses membres. L’organisation met en avant ses innovations et ses incessantes recherche d’alternatives, faisant toutefois valoir que ses pesticides sont un « outil important pour lutter contre les pertes de récoltes » et qu’ils devraient être utilisés en dernier recours pour aider les agriculteurs à « produire suffisamment de nourriture pour une population croissante ». Le groupe affirme que la majorité des HHP vendus dans les pays en développement ne sont pas fabriqués par ses membres, et que ses propres membres ont « montré l’exemple » avec des mesures telles que la formation de millions de personnes aux techniques de réduction des risques, comme le port d’équipements de protection ». En clair, portez des masques et des gants et tout ira bien !

Il n’y a rien de durable dans l’utilisation généralisée de pesticides très dangereux pour l’agriculture Un discours que réfute totalement Baskut Tuncak, le rapporteur spécial des Nations unies sur les substances toxiques et les droits de l’homme. Il rejette fermement l’idée que les risques posés par les HHP puissent être gérés en toute sécurité. « Il n’y a rien de durable dans l’utilisation généralisée de pesticides très dangereux pour l’agriculture », déclare M. Tuncak à Unearthed. « Qu’ils empoisonnent les travailleurs, éteignent la biodiversité, persistent dans l’environnement ou s’accumulent dans le lait maternel, ils ne sont pas durables, ne peuvent pas être utilisés en toute sécurité et auraient dû être éliminés progressivement depuis longtemps ».

Il poursuit, en forme d’alerte : « Nous sommes au milieu d’une explosion invisible de l’utilisation des pesticides dans les pays à faible et moyen revenu qui sont mal équipés pour gérer de tels risques.

Les gouvernements n’ont pas la capacité suffisante pour surveiller les conditions dans d’innombrables fermes et plantations, analyser les échantillons alimentaires et environnementaux, suivre la santé des travailleurs saisonniers et migrants, enquêter sur les allégations de faute grave dans les fermes et les plantations, ou vérifier l’intégrité des informations fournies par les scientifiques financés par l’industrie. Des témoignages des travailleurs à l’effondrement de la biodiversité, les impacts sont incontestables, mais le système est truqué de telle sorte qu’ils sont également impossibles à prouver ».

Cette enquête démontre si besoin était que la conservation d’un modèle d’agriculture industrielle basé sur des cultures imprégnées de pesticides toxiques n’a qu’un intérêt : celui des entreprises qui fabriquent ces produits. Ces derniers n’ont pas leur place dans un monde qui se veut durable et dans des sociétés qui veulent assurer un environnement vivable et une alimentation saine à leurs citoyens. Comme toujours, c’est ici affaire de courage politique face aux pressions des lobbies et de capacité de décision des gouvernements.

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