L’urgence de s’adapter à l’urgence climatique

L’urgence de s’adapter à l’urgence climatique

Le monde n’est pas suffisamment préparé à la crise climatique qui s’annonce. C’est le constat que dresse une cinquantaine de personnalités réunies sous l’égide des Nations Unies. Si nous ne nous préparons pas plus à l’urgence climatique, nous subirons de plein fouet les effets du dérèglement climatiques parmi lesquels pauvreté, montée des eaux, migrations, risques alimentaires seront les plus dangereux. Le monde doit s’adapter au plus vite. Il doit et il peut le faire. Car les solutions existent et elles font leurs preuves.

Une sirène retentit au Bangladesh ; la jeune femme se précipite pour mettre ses enfants à l’abri du typhon qui approche. Les paysans du Zimbabwe ne souffrent plus de la sécheresse ; ils utilisent une variété de maïs résistante.  Ces ingénieurs danois redessinent les rues de leur ville pour les rendre moins sujettes aux inondations. Ce jeune urbaniste colombien entreprend de repeindre en blanc les toits de sa ville pour atténuer les dangers de la chaleur. Ces images ne sont pas de la science-fiction. Ce sont des gestes qui se pratiquent tous les jours aux quatre coins du monde. Des gestes d’adaptation aux dérèglements climatiques. Des gestes qui sauvent des vies.

Quand le typhon Bhola s’est abattu en 1970 au Bangladesh, il a fait plus de 300 000 morts. Quand le dernier typhon Fani s’est approché cette année, avec des vents ravageurs, les sirènes d’alerte prévues par le Disaster Management Act ont retenti. Bilan : 5 morts. Les mesures d’adaptation, quand elles sont prises, s’avèrent efficaces. Elles sauvent des vies humaines. Mais ce n’est pas le seul avantage. Elles font aussi gagner de l’argent, argument qui sonnera agréablement aux oreilles de certains. En effet, 1 euro investi dans des mesures d’adaptation rapporteront, à terme plus de 7 euros de profits.

Pourquoi attendre ?

Alors pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas mettre immédiatement en place tout un arsenal de mesures et investir sans craintes pour nous adapter à l’inévitable ? C’est la question que posent les rapporteurs de la Global Commission on Adaptation. A leur tête, l’ancien secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, et une pléiade de noms prestigieux venus de toutes les régions du monde : le milliardaire philanthrope Bill Gates ; la patronne de la Banque mondiale Kristalina Georgieva ; la commissaire onusienne des Droits de l’homme, Michelle Bachelet ; la diplomate de l’ONU qui fut l’une des chevilles ouvrières de l’Accord de Paris sur le climat, Christiana Figueres, etc. Une seule Française au générique : Anne Hidalgo, maire de Paris.

« Nous sommes la dernière génération qui peut changer le cours du changement climatique, et la première qui doit vivre avec ses conséquences » Ban Ki-moon

« Nous sommes la dernière génération qui peut changer le cours du changement climatique, et la première qui doit vivre avec ses conséquences », a déclaré Ban Ki-moon lors de la présentation du rapport à Pékin ce 10 septembre. « Remettre à plus tard et payer, ou planifier et prospérer », a résumé M. Ban quant au choix qui s’impose à l’humanité, reprenant le slogan de la commission.

Le rapport liste cinq domaines —systèmes d’alerte avancés, adaptation des infrastructures, améliorations agricoles, protection des mangroves, protection des ressources en eau — dans lesquels des investissements de 1.800 milliards de dollars pourraient générer « des bénéfices nets de 7.100 milliards ». « Les actions pour ralentir le changement climatique sont prometteuses, mais insuffisantes. Nous devons investir dans un effort massif pour nous adapter à des conditions désormais inévitables : hausse des températures, montée des océans, tempêtes plus fortes, pluviométrie plus imprévisible », résume le texte. Selon le rapport, sans adaptation, les rendements agricoles pourraient chuter jusqu’à 30% d’ici 2050, affectant principalement les petits fermiers.

Le nombre de personnes manquant d’eau au moins un mois dans l’année pourrait passer de 3,6 milliards aujourd’hui à plus de 5 milliards en 2050, la montée du niveau des eaux coûter mille milliards de dollars par an, et plus de 100 millions de personnes plonger sous le seuil de pauvreté dans les pays en développement d’ici 2030. « Une adaptation bien menée peut apporter une meilleure croissance et du développement » estime le rapport.

Évoquant, en marge de la présentation, le récent ouragan Dorian, qui a notamment dévasté les Bahamas, Ban Ki-moon a relevé que la multiplication de tels phénomènes pouvait donner « un sentiment d’inévitabilité et d’impuissance ». Mais « ce n’est tout simplement pas vrai » et renforcer l’adaptation « a du sens économiquement parlant », peut « sauver des vies (…) et bâtir un avenir meilleur ». « L’adaptation n’est pas une alternative aux efforts redoublés contre le changement climatique, mais un complément essentiel », plaide le rapport, arguant que l’inaction expose le monde à « un énorme bilan économique et humain ».

Dans la préface du rapport, Ban, Gates et Kristalina Georgieva écrivent : « La crise climatique est arrivée : les incendies de forêt massifs ravagent les habitats fragiles, les robinets des villes se tarissent, les sécheresses brûlent les terres et les inondations détruisent les foyers et les moyens de subsistance des personnes. Jusqu’à présent, la réponse a été gravement insuffisante. »

Ban Ki-Moon, dans un langage peu diplomatique s’insurge dans le quotidien britannique The Guardian : « Je suis vraiment préoccupé par le manque de vision des dirigeants politiques. Ils sont beaucoup plus intéressés à être élus et réélus, et les questions climatiques ne font pas partie de leurs priorités. Nous voyons cela aux États-Unis avec le président Trump. »

Exemples à suivre

Les rapporteurs ne se contentent pas de belles paroles. Ils montrent des exemples concrets et pointent des mesures urgentes à prendre sans délai.

Parmi elles, figurent les systèmes d’alerte rapide en cas de catastrophe imminente. Les auteurs sont formels :  prévenir 24 heures à l’avance d’une tempête ou d’une vague de chaleur imminente peut réduire les dégâts qui en résultent de 30%, ce qui permet de sauver des vies et de protéger des actifs équivalant au moins à dix fois le coût du système d’alerte.

Les rapporteurs préconisent de construire des infrastructures prêtes pour le risque climatique. De telles mesures peuvent ajouter 3% aux coûts initiaux mais économiser 4 dollars pour chaque dollar dépensé. La protection contre les inondations est essentielle et Shanghai et d’autres « villes-éponges » chinoises déploient des trottoirs poreux, des jardins sur les toits et des arbres dans des parcs pour absorber l’eau des pluies diluviennes. Des mesures relativement simples peuvent également être efficaces, comme peindre les toits avec de la peinture blanche réfléchissante. Dans la ville indienne d’Ahmedabad, cela a permis de réduire de 5 ° C la température dans les pièces situées au-dessous. Revégétaliser le tissu urbain comme c’est le cas dans plusieurs villes françaises telles que Paris ou Angers s’avère une solution efficace pour atténuer les canicules qui s’annoncent de plus en fréquentes et prolongées, jusque dans nos contrées habituellement les plus tempérées.

Afin de résister aux tempêtes et aux inondations, les rapporteurs insistent pour mettre en œuvre des mesures de protection de la mangrove, ces forêts côtières qui, de l’Australie au Mexique, amortissent les tempêtes, protègent les populations et évitent des milliards de dollars de dégâts causés par les inondations.

Les solutions existent, nombreuses, variées, innovantes ou puisant dans les savoir-faire traditionnels. L’adaptation peut faire émerger des idées audacieuses et inspirantes au-delà de ce que l’on croit actuellement être possible.

« Nous pouvons le faire »

Que faut-il pour les mettre en œuvre et relever le défi de l’adaptation aux risques climatiques ? Les rapporteurs sont formels : il faut de la volonté politique. « Les responsables gouvernementaux et les chefs d’entreprise doivent repenser radicalement la manière dont ils prennent leurs décisions. Nous avons besoin d’une révolution dans la compréhension, la planification et les finances qui rendent les risques climatiques visibles, intègrent ces risques dans toutes les décisions, et libèrent des flux financiers publics et privés » écrivent-ils. Cela paraît insurmontable ? Pas pour les rapporteurs qui concluent : « Nous pouvons le faire ».

Triple dividende

D’autant qu’il est dans notre intérêt économique de le faire. La Commission a en effet constaté que le taux de rendement global des investissements dans l’amélioration de la résilience est très élevé, avec des ratios avantages-coûts allant de 2:1 à 10:1, voire plus dans certains cas.

En d’autres termes, ne pas saisir les avantages économiques de l’adaptation au changement climatique avec des investissements à haut rendement ferait perdre des milliards de dollars en termes de croissance et de prospérité potentielles.

L’une des conclusions frappantes du rapport est que les mesures d’adaptation rapportent plus qu’elles ne coûtent. Les commissaires évoquent un « triple dividende ». Le premier dividende est celui des pertes évitées, c’est-à-dire la capacité de l’investissement à réduire les pertes futures. Le deuxième est celui des avantages économiques positifs qui découlent de la réduction des risques, de l’augmentation de la productivité et de la stimulation de l’innovation. Le troisième est celui des avantages sociaux et environnementaux.

Bien que le fait d’éviter les pertes soit la motivation la plus courante pour investir dans la résilience, prises isolément, ces pertes sous-estiment l’ensemble des bénéfices pour la société. De nombreuses mesures d’adaptation génèrent des avantages économiques, sociaux et environnementaux supplémentaires importants, qui s’accumulent de façon continue dès le premier euro investi et ne dépendent pas de l’état futur du climat. En d’autres termes, ils sont à la fois plus sûrs et plus immédiats.

Les arguments en faveur de l’adaptation sont irréfutablement solides, alors pourquoi n’en fait-on pas plus ? Il y a plusieurs raisons fondamentales, à commencer par le fait que la plupart des décisions publiques comme privées n’internalisent pas suffisamment le changement climatique. De plus, le comportement humain ne favorise pas la prise d’initiative lorsque le lieu et le moment de la survenue d’un danger sont incertains.  Des priorités plus immédiates prennent le dessus. Les ménages, les entreprises et les gouvernements ont tous des biais de planification à court terme et succombent à ce que les économistes appellent la tragédie de l’horizon.

Néanmoins, l’obstacle majeur à l’action est que les personnes les plus touchées par le dérèglement climatique ont peu de pouvoir. Le pouvoir appartient généralement à ceux qui sont les moins touchés, les plus assurés et les mieux à même de se protéger contre les effets du changement climatique. De grandes disparités de pouvoir existent également entre les pays. Pour les riches, le changement climatique peut sembler être un problème facile à surmonter, et non une condamnation à vie à la pauvreté et à la souffrance comme cela peut signifier pour les personnes vulnérables et marginalisées. Les personnes les plus à risque ont souvent une capacité limitée de façonner les décisions clés qui les touchent. Sans leur voix, l’urgence de l’adaptation s’estompe dans les brumes de la pusillanimité. 

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