Des vaches bas-carbone pour laisser moins d’empreinte sur la planète

Des vaches bas-carbone pour laisser moins d’empreinte sur la planète

Ce sont des vaches comme les autres. Elles paissent tranquillement et regardent passer les trains. Pourtant ces 120 vaches laitières de la ferme expérimentale de Trévarez, dans le Finistère, sont des bovins « bas carbone », objet de minutieuses expérimentations pour réduire leur impact sur le climat.

14 % des gaz à effet de serre sont issus de l’élevage. Les vaches laitières ou destinées à la production de viande laissent une empreinte carbone considérable dans l’atmosphère. A cela s’ajoute l’approvisionnement de leur nourriture constituée aujourd’hui pour l’essentiel de tourteau de soja brésilien, dont la responsabilité dans la déforestation de l’Amazonie est avérée.

L’élevage des bovins est montré du doigt pour sa responsabilité dans les dérèglements climatiques. Au point que nos concitoyens, sensibilisés, disent consommer beaucoup moins de viande qu’auparavant. 

Les éleveurs sont en ligne de mire mais ils sont aussi les premières victimes du réchauffement climatique. Leurs pâturages sont desséchés et ils ne savent plus comment nourrir leurs animaux.

Certains d’entre eux ont toutefois décidé de ne pas succomber à la fatalité. Ils ont pris le taureau par les cornes et décider de revoir de fond en comble leurs pratiques. La filière des éleveurs bovins de Bretagne, première région productrice de lait, a décidé de se doter d’une « feuille de route climatique » ambitieuse : réduire de 20% ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2025, en mettant en oeuvre un programme de recherche expérimental : la « ferme bas carbone ».

Gérée par la chambre d’agriculture, cette expérimentation grandeur nature a vocation à diffuser ses bonnes pratiques à tous les agriculteurs. « Pouvoir dire, dans un bassin laitier, qu’on produit du lait en réduisant au maximum son impact sur l’environnement sera sans doute à l’avenir quelque chose de déterminant », assure à l’AFP Pascal Le Cœur, ingénieur en agriculture et responsable de la ferme.

La vache de monsieur tout-le-monde

À partir d’un troupeau de Prim’Holstein, « celui de M. Tout-le-monde », les techniciens de Trévarez s’ingénient à faire varier une batterie de paramètres pour minimiser l’empreinte carbone sans nuire aux finances de l’exploitation. Les principales sources d’émissions de l’élevage étant l’alimentation animale et le méthane issu de la digestion, Trévarez planche beaucoup sur les repas des bovidés. Elle a logiquement banni le tourteau de soja, dont la culture accélère la déforestation en Amazonie, le remplaçant par du tourteau de colza. « Le colza c’est mieux, mais il faut l’amener par camions, donc ce que nous voulons c’est utiliser d’autres protéagineux cultivés sur place comme la féverole », précise le responsable.

Abondamment disponible sur place, l’herbe pâturée compose 60% des rations l’été. Les prairies contiennent des légumineuses pour améliorer sa valeur nutritive et sont combinées à du maïs fourrage cultivé sur place, dont la ration augmente l’hiver pour affronter le froid. Outre leurs bénéfices en termes d’autonomie alimentaire et d’empreinte carbone, les menus sont jugés à l’aune du méthane rejeté dans l’atmosphère, grâce à un appareil positionné près de la mâchoire des ruminants.

Pour agir sur les émissions brutes, les techniciens de Trévarez ont, de plus, réduit les engrais chimiques, émetteurs de protoxyde d’azote (N2O), au profit d’engrais organiques eux-mêmes épandus « au plus près du sol, voire par injection dans le sol », uniquement quand les conditions météo empêchent toute volatilisation d’ammoniac. À cela s’ajoutent la rotation des cultures et la réduction du labour, indispensables pour préserver le carbone.

Pour réduire de 20% l’empreinte carbone, il faut aussi tenir compte de l’environnement de l’élevage et des émissions stockées. « Les émissions brutes calculées à partir du méthane issu de la digestion, du type d’alimentation et de l’épandage de lisier sont en partie compensées par le stockage de carbone », rappelle Pascal Le Cœur. Les prairies sont ainsi conservées pendant au moins sept ans et des haies ont été replantées pour favoriser au maximum l’accumulation de matière organique, donc le stockage de carbone.

Dos au mur

« Il n’y a pas de recette miracle mais une somme de petits itinéraires qui nous mènent vers un élevage plus vertueux », résume Pascal Le Cœur, rappelant que l’efficacité environnementale favorise la résilience climatique, « à un moment où il va être de plus en plus compliqué de produire du lait avec des étés plus chauds et plus secs ». Il est vrai que l’élevage a payé un lourd tribut à la sécheresse et aux canicules de cet été. « Les effets de la sécheresse de cet été se sont cumulés avec plusieurs périodes caniculaires qui ont stoppé la pousse de l’herbe » dont se nourrit le bétail, constate également Christine Valentin, vice-présidente des Chambres d’agriculture. En plus, « les autres années, on sauvait au moins le maïs » récolté en septembre. Ce ne sera pas le cas cette année.

Le fait d’épuiser le stock fourrager pour l’hiver de manière précoce pousse les éleveurs à envoyer à l’abattoir les vaches qu’ils ne peuvent plus nourrir, c’est-à-dire « décapitaliser ». « Quand vous avez 100 vaches et que vous ne pouvez en nourrir que 80, la meilleure des solutions est de tuer 20 vaches, car acheter de l’alimentation n’est pas rentable. Mais décapitaliser, ça appauvrit nos troupeaux et on est pénalisé l’année d’après » explique Bernard Lannes, président de la Coordination rurale.

Les agriculteurs sont donc pressés de trouver des solutions. L’urgence climatique les met dos au mur. Au Royaume-Uni, les éleveurs se lancent aussi dans des stratégies de réduction de leur empreinte carbone ; il en va de leur survie. Minette Batters, la présidente du Syndicat national des cultivateurs, a déclaré au Guardian qu’il serait difficile de rendre le secteur climatiquement neutre, mais qu’un plan ambitieux était nécessaire parce que la société ne pardonnerait pas aux agriculteurs. Elle ajoute que les agriculteurs comprenaient, mieux que quiconque, que le changement climatique était le plus grand défi de notre époque. « Nous assistons à un nombre beaucoup plus important de phénomènes météorologiques extrêmes et nous sommes plus touchés que quiconque parce que nos bureaux sont situés à l’extérieur », affirme-t-elle. « L’année dernière a été une année effrayante pour notre ferme. Notre orge de printemps est morte devant nous » à cause d’un manque d’eau.

Comme en France, le Syndicat national des cultivateurs britannique pense qu’un bon quart des émissions de l’agriculture peut être réduit en élevant les animaux et en cultivant plus efficacement. Ses plans mettent l’accent sur les additifs alimentaires destinés à réduire le méthane chez les animaux et les engrais à libération contrôlée. Tous sont d’accord pour affirmer que l’agriculture doit être radicalement transformée dans les dix ans qui viennent pour mettre fin à la destruction environnementale.

Parmi les mesures envisagées, certaines sont des plus radicales. Guy Shrubsole, militant des Amis de la Terre, affirme ainsi dans la trace de plusieurs études scientifiques : « Manger moins de viande, mais de meilleure qualité, est un élément crucial de la lutte contre la dégradation du climat. Cela libérerait beaucoup plus de terres pour les arbres et l’agroforesterie, ce qui absorberait d’énormes quantités de carbone de l’atmosphère ».

Révolution

Les agriculteurs éleveurs sont de plus en plus conscients que pour éviter de franchir nos limites planétaires, celles au-delà desquelles nous mettons en danger notre existence même, il leur faut mettre en œuvre une véritable révolution dans leurs pratiques agricoles. Ce ne sera pas chose facile car les difficultés et les résistances au changement vont se combiner. Pourtant, les écosystèmes aménagés par les agriculteurs devront viser le plus possible la prise en compte des milieux domestiqués dans toute leur complexité. Une approche systémique envisageant à la fois les interactions entre les végétaux, les hommes et les animaux, d’une part, mais aussi entre les facteurs biologiques, physiques et climatiques, d’autre part.

Ce qu’ignore pour une large part l’agriculture intensive qui grignote toujours plus de forêts et d’espaces naturels, qui vise le rendement à l’hectare en ignorant la valeur ajoutée à l’hectare ; celle qui résulte de la différence entre ce que l’on produit et ce que l’on détruit. L’agriculture intensive produit beaucoup mais en détruisant beaucoup aussi en employant des produits chimiques et des carburants fossiles. Les tenants de cette agriculture ont un argument massue pour justifier leurs pratiques : elles sont indispensables pour nourrir suffisamment les humains qui peuplent notre Terre. Un argument contesté de plus en plus.

Car le monde change. Bon nombre des solutions nécessaires pour engager cette révolution sont déjà mises en œuvre dans certaines parties du monde. Certes, leur mise à l’échelle mondiale n’est pas une tâche aisée, car leur efficacité dépend d’une forte coordination et d’une transposition à plus grande échelle rapide, qui ne concerne pas seulement les pays les plus riches. Les changements nécessaires impliquent surtout une véritable révolution dans les comportements et les habitudes. La prise de conscience est nécessaire mais elle doit être globale et concerner aussi bien les producteurs que les consommateurs. Dès leur plus jeune âge, ceux-ci doivent comprendre l’impact de leur alimentation sur la planète et inciter tous les professionnels à des changements de pratiques.

Avec AFP

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