Les loups cachés du boum du bio

dérives du bio
L’agriculture bio a incontestablement le vent en poupe. Les derniers chiffres publiés par l’Agence bio, qui scrute ce marché depuis plusieurs années, établissent une série impressionnante de records. Mais derrière ces chiffres abstraits, il y a des réalités bien concrètes. Le bio des origines, celui des produits cultivés par des agriculteurs sur des petites parcelles, dans le respect scrupuleux des règles environnementales, de la préservation des sols et de la qualité de l’alimentation, ce bio là est progressivement submergé dans les étals des rayons offerts aux consommateurs, par le bio industriel, celui né des appétits des géants de l’agroalimentaire et de la grande distribution. Un autre bio pas si beau que cela.
 
Selon les chiffres publiés mardi 4 juin par l’Agence Bio, 5 000 nouvelles exploitations sont venues grossir les rangs de l’agriculture biologique, portant leur nombre à 41 623. Un niveau de recrutement record. C’est désormais 9,5 % des fermes françaises qui sont certifiées bio. Un seuil symbolique a aussi été franchi avec le passage du cap des 2 millions d’hectares cultivés selon des principes respectueux de l’environnement. Un chiffre qui représente 7,5 % de la surface agricole utile française et qui se situe en ligne avec l’objectif de parvenir à 15 %de la surface agricole en bio d’ici 2022.
Au total, « 14% de l’emploi agricole est en bio » précise à l’AFP Florent Guhl, directeur de l’Agence Bio, organisme public qui suit l’évolution du bio en France.
 

Toutes les cultures passent à la vitesse bio

Les nouveautés de 2018 portent surtout sur les céréales, oléagineux et légumes secs qui rattrapent leur retard, avec un bond de 31% de ces surfaces agricoles en bio, à 513.000 hectares, indique l’Agence Bio dans son bilan annuel. « En 2013, seulement 1% des grandes cultures en France étaient bio, aujourd’hui nous sommes à 4,3% » a salué M. Guhl. Une hausse permise notamment par l’augmentation importante des capacités de traitement et de stockage dédiées, l’ouverture de silos et de moulins dédiés aux blés bio, comme celui de la coopérative Valfrance près de Melun ou de Soufflet dans le département du Rhône.
Pour parvenir à réaliser l’objectif officiel de 15% de la surface utile agricole totale en bio fin 2022, l’agence estime que sur le plan des céréales, la France devra cultiver 8% de ses « grandes cultures » en bio.
 
En viticulture aussi, le bond est très important (+20%), avec 12% du vignoble français en bio (94.020 hectares) en 2018. Pour encourager les vignerons à franchir le pas, un label CAB (conversion agriculture biologique) a été créé pour couvrir la période de conversion de trois ans.
Le logo permet au viticulteur d’expliquer au consommateur qu’il est engagé dans le processus bio, et ainsi de vendre son vin un petit peu plus cher que du vin non bio pendant la transition. « 14.000 nouveaux hectares de vigne vont être en conversion bio l’an prochain », a indiqué M. Guhl qui souligne également le « grand succès » des fruits et légumes bio, encouragés par l’objectif affiché dans la loi ALimentation (Egalim) de parvenir à 20% de produits bio ou en conversion en restauration collective d’ici à 2022.
 

La rançon du succès

Cette augmentation de la production bio se traduit par un boum significatif de la consommation : « La consommation de produit bio croît à un rythme très proche de celui de la production. En 2018, les Français ont dépensé 1,4 milliard d’euros supplémentaires soit un total de 9,7 milliards d’euros, ce qui représente 5 % des achats alimentaires des ménages » analyse Florent Guhl. Le bio devenant ainsi une sorte de valeur refuge face aux craintes que redoutent les consommateurs sur la qualité de leur alimentation.
Ce boum de la consommation n’a pas échappé à la grande distribution qui compte bien profiter de ce marché. « Malheureusement, les marchés porteurs, comme le bio ou le végétal, peuvent être identifiés comme des marchés d’appels. La pression de la grande distribution est entière. Il y a presque une logique de dire qu’il est important de se positionner de manière compétitive sur ces tendances de consommation », confie au Monde Olivier Clanchin, dont l’entreprise Triballat Noyal a été un des pionniers du bio dans les magasins spécialisés mais aussi dans la grande distribution avec sa marque Vrai.
 
« Le modèle de la grande distribution est incompatible avec la Bio », revendiquait Claude Gruffat, dans son ouvrage Les dessous de l’alimentation Bio (La mer salée, 2017). Il n’en demeure pas moins que la grande distribution, à force de grignoter les parts de marché, s’est arrogé la plus grosse part du gâteau bio. En 2018, 49 % des produits estampillés bio ont été écoulés dans les grandes enseignes. Un pactole de 4.75 milliards d’euros, en augmentation de 22.6 % en un an. Et ce mouvement n’est pas près de s’arrêter. L’enseigne Carrefour s’est ainsi fixé un objectif de 5 milliards dans le bio d’ici 2022 contre 1.8 milliard aujourd’hui. Même son de cloche chez Leclerc où on anticipe un chiffre d’affaires bio multiplié par deux en cinq ans.
 
Face à ce rouleau compresseur, les magasins spécialisés comme La Vie claire, Biocoop, Les Nouveaux Robinsons, etc. perdent du terrain mais s‘arriment à leurs 34 % de part de marché. Les petits commerces indépendants quant à eux ne résistent plus ; ils mettent la clé sous la porte. Seuls survivants, les circuits courts qui maintiennent leur position à 12 % de part de marché ; une consolation pour les consommateurs amateurs de circuits courts et de local, qui veulent être sûrs que leur argent va bien dans la poche du producteur.
 

« On s’est fait voler le bio »

Dans ce contexte dominé par les plus grands, de plus en plus de voix s’élèvent chez les petits producteurs, militants et consommateurs pour dénoncer les industriels qui se lancent dans la vente de produits biologiques, au détriment des valeurs paysannes (respect de la nature, solidarité entre producteurs, autonomie alimentaire, diversité des cultures et des élevages, etc.).
 
Louis Julian fait figure de pionnier de l’agriculture bio. Il a participé à l’élaboration des premiers cahiers de charges au sein de Nature et Progrès, un ensemble de méthodes et de règles afin de respecter l’écosystème (plante, animal, sol, humain) dans son ensemble. Dans Reporterre, il s’écrie « on s’est fait voler la bio ». Pour lui, le label européen a perverti l’agriculture bio : « Certains traitements chimiques sont autorisés, ainsi qu’une petite proportion d’OGM, notamment dans l’alimentation des animaux ; la taille des élevages n’est pas limitée, et le pâturage n’est pas obligatoire. »
 
S’est ainsi progressivement manifestée l’existence de deux agricultures bio. L’une qui a conservé l’esprit du départ — une agriculture diversifiée, à l’échelle familiale et locale — et une autre qui reproduit les schémas industriels classiques, qu’on peut appeler de la bio technique, parce qu’elle se contente d’une application minimale du cahier des charges.  Cette « bio industrielle et hors-sol », qui accepte les serres chauffées et les élevages sur caillebotis, est largement contestée par les pionniers, de même que le développement de démarches « pseudo bio » comme le « Zéro résidu de pesticides ».
 
Ces résistants de la première heure tentent une guérilla contre les dérives de leur agriculture. Ils viennent de lancer une pétition contre les serres chauffées servant à produire des légumes bio. « Pas de tomate bio en hiver ». Le message de la pétition en ligne lancée par la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab), appuyée par d’autres ONG (la Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace et Réseau action climat), des agriculteurs biologiques et des chefs cuisiniers est clair : l’industrialisation des fruits et légumes chauffés sous serre est incompatible avec le principe même du bio. « Depuis quelques mois, on voit se développer des projets de conversion biologique de serres chauffées pour la production de fruits et légumes hors saison. Ces projets en gestation vont permettre de retrouver sur les étals de la tomate bio française en plein mois de mars. Une aberration gustative, agronomique et environnementale ! » s’alarment les auteurs de la pétition.
 

Les dérives du bio industriel

Le hors-série d’été de 60 millions de consommateurs publié ce 5 juin a mis les pieds dans le plat du bio. Le magazine de l’Institut national de la consommation a passé en revue plus de 130 aliments bio de grande consommation, des yaourts aux jus de fruits en passant par les œufs et le jambon. Les résultats montrent une dérive croissante du bio au regard de ses critères d’origine. Le label bio est en effet censé garantir un produit bon pour la santé et respectueux de l’environnement. En réalité, il sert surtout d’argument marketing pour les grandes enseignes de l‘agroalimentaire et de la distribution.
 
Car derrière le label se cachent de nombreux problèmes :
– Il ne garantit pas l’absence d’huile de palme notamment dans les pâtes à tartiner ;
– Le lait et les œufs bio sont, certes, sans pesticides, mais contiennent un certain nombre de produits polluants cancérogènes. Jean Blaquière explique dans le Figaro qu’ils sont notamment chargés en dioxines et PCB, et cela paradoxalement davantage que les produits dits conventionnels. Ces dioxines, précise-t-il, sont issues de rejets industriels, notamment des incinérateurs, et les PCB, produits chimiques dont la fabrication est interdite en France depuis 1987, ont la fâcheuse tendance de s’accumuler dans les sols et d’y rester durant des années. Une aberration du label bio qui privilégie les élevages en pâturages, mais ne contrôle pas les sols. Ainsi, l’éleveur peut convertir son champ en bio, alors même qu’il est situé à proximité d’une installation polluante.
– La moitié des huiles d’olive bio analysées contiennent des plastifiants, notamment des phtalates considérés comme des perturbateurs endocriniens ;
– De nombreux produits garantis bio ne signifient pas qu’ils sont davantage meilleurs pour la santé. C’est le cas notamment pour les jus de fruits biologiques ou les gâteaux bio, généralement très sucrés.
 
A ces dérives s’ajoutent d’autres problèmes pointés par l’ONG Générations futures qui a publié ce jeudi 6 juin un nouveau rapport sur les résidus de pesticides dans les fruits et les légumes consommés en France, élaboré sur la base de 13 300 données officielles produites par la Direction Générale de la Répression des Fraudes (DGCCRF) de 2012 à 2017. Des résultats sans appel : sur cinquante végétaux, 71,9 % des échantillons de fruits et 43,3 % de légumes contiennent des résidus de pesticides ; 2,9 % des fruits et 3,4 % des légumes testés dépassent les seuils légaux autorisés.

LIRE DANS UP : Fruits et légumes : état des lieux sur les résidus de pesticides

Autant de dérives qui montrent comment un mouvement lancé par des militants soucieux de défendre la petite paysannerie contre les logiques productivistes, la qualité alimentaire et le respect de l’environnement risque de se fracasser sur les têtes de gondoles de la grande distribution. Plus que jamais c’est au consommateur d’être vigilant et de ne pas se laisser bercer par les sirènes du marketing.
 
A la différence du bio industriel, l’agriculture bio défend un projet politique, économique et social. Elle défend le respect de la terre, de son rythme et de ses saisons ; elle milite pour une plus grande autonomie alimentaire et pour permettre l’accès à une nourriture de meilleure qualité. Ce ne sont pas des arguments marketing destinés à attirer le chaland. Il s’agit de valeurs qui doivent être imposées par ceux qui achètent ces produits. A eux d’aiguiser leur esprit critique et d’exprimer leurs choix. « Se nourrir est un acte politique » disait la philosophe Corinne Pelluchon dans son livre Les nourritures. Elle a plus que jamais raison.
 
 

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