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Les géants d’Internet face au dilemme de la guerre
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Les géants d’Internet face au dilemme de la guerre

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En décidant d’envahir l’Ukraine, Poutine n’avait certainement pas imaginé à quel niveau il coaliserait les Occidentaux contre lui. La bataille fait rage non seulement sur le terrain militaire, mais aussi, on l‘a vu avec les sanctions infligées à la Russie, sur le terrain économique et financier. Mais la guerre se déroule aussi dans les nuages d’Internet, et un bras de fer colossal est en train de se jouer entre le dictateur du Kremlin et les grandes entreprises technologiques, au premier rang desquelles se situent les GAFA et les opérateurs de réseaux sociaux. Impliqués malgré eux dans la guerre, ils deviennent un enjeu crucial dans le déroulement de cette aventure.

Ce vendredi 25 février au matin, alors que la Russie poursuivait son invasion de l’Ukraine, son gouvernement a également lancé un assaut contre Facebook, annonçant qu’il commencerait à « restreindre partiellement » l’accès au réseau de médias sociaux en Russie, où l’on estime à 70 millions le nombre d’utilisateurs, parce que Facebook aurait restreint les sites d’information pro-russes. Plus tard dans la journée, Facebook a répliqué en écrivant que « les autorités russes nous ont ordonné de mettre fin à la vérification indépendante des faits et à l’étiquetage du contenu » et que l’entreprise continuerait à soutenir les Russes ordinaires « qui utilisent notre application pour s’exprimer et s’organiser pour agir ». Samedi matin, Twitter a également confirmé que son application était restreinte pour certaines personnes en Russie.

Selon les utilisateurs, le chargement des images et des vidéos a été plus lent sur Facebook après l’annonce des restrictions gouvernementales, tandis que Facebook Messenger a connu de longues périodes de difficulté voire d’impossibilité de chargement de leurs contenus. Sur les appareils mobiles, Twitter est resté lent – il fait l’objet d’un ralentissement punitif depuis mars. De nombreux sites web d’État, dont le site du Kremlin kremlin.ru, ont également subi des pannes ces derniers jours, vraisemblablement dues à des attaques de hackers occidentaux parmi lesquels le groupe Anymous est le plus connu.

Pour les entreprises technologiques, ce bras de fer est la dernière étape d’une confrontation permanente avec la Russie, un pays où les plates-formes risquent des restrictions imposées par le gouvernement cherchant à censurer les dissidents tout en protégeant les médias d’État. Les principales plateformes sociales, vidéo et de livestreaming, de Facebook à TikTok et Twitch, sont soumises à une pression croissante pour combattre les fausses informations sur leurs plateformes concernant le conflit, notamment la diffusion d’images trompeuses.

Le grand dilemme

Facebook et Twitter se trouvent maintenant dans une situation difficile qui est devenue de plus en plus courante pour les réseaux de médias sociaux dans certains pays : Ils doivent faire face aux exigences d’un gouvernement autoritaire qui les pousse à censurer les contenus qu’il n’aime pas et à laisser la propagande se propager sans contrôle. S’ils ne suivent pas les ordres du Kremlin, ils risquent d’être complètement exclus de l’internet local. Dans certains cas, le refus pourrait mettre en danger certains de leurs employés locaux – par le passé, le gouvernement russe a menacé d’arrêter des employés du secteur technologique basés dans le pays en cas de conflit avec leurs employeurs. Ces situations menacent de fracturer la façon dont les gens communiquent à travers le monde.

Il n’y a pas de solution simple à une telle impasse. Pour les personnes vivant sous ces gouvernements, perdre l’accès aux principales plateformes de médias sociaux peut les priver d’un moyen essentiel de communiquer et de résister à leur propre gouvernement et à sa propagande. En Russie, par exemple, les habitants qui s’opposent à l’invasion de l’Ukraine ont utilisé Facebook, Twitter et d’autres grandes plateformes de médias sociaux pour diffuser des informations sur les attaques et coordonner les actions et les manifestations contre la guerre.

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« Je pense que nous nous dirigeons vers une rupture inévitable de l’Internet mondial », a déclaré Emerson Brooking, chercheur principal au groupe de réflexion Atlantic Council, qui étudie les médias sociaux. Dans les années 2000, les médias sociaux ont été développés dans le cadre d’une vision d’un Internet partagé, ouvert et mondial, qui exigeait que les grandes plateformes technologiques telles que Facebook, Twitter et YouTube respectent largement les règles de discours politique des pays dans lesquels elles opéraient. Cela signifie que les entreprises technologiques – en particulier en dehors des États-Unis et de l’Europe – ont parfois supprimé des discours politiquement controversés sur ordre du gouvernement.

En septembre dernier, Apple et Google ont supprimé une application de vote créée par les partisans d’Aleksei A. Navalny, le leader de l’opposition russe emprisonné, après que le gouvernement russe ait menacé d’arrêter les employés des géants de la technologie si les entreprises laissaient l’application dans leurs strores. « Dans chaque cas, il s’agit d’une négociation implicite entre les entreprises et un gouvernement autoritaire », observe Emerson Brooking.

Mais parfois, cette négociation implicite peut échouer, comme ce fut le cas en mars dernier lorsque le Kremlin a intentionnellement ralenti Twitter en Russie après avoir averti les plateformes de médias sociaux de retirer le contenu soutenant Navalny après son arrestation. Ces ruptures sont de plus en plus fréquentes.

En Chine, un internet véritablement ouvert et mondial n’a jamais existé : toutes les entreprises américaines de médias sociaux sont officiellement interdites en vertu de son « Grand Pare-feu » qui contrôle ce à quoi les citoyens peuvent accéder en ligne. Il n’existe plus en Inde, où Twitter et Facebook ont supprimé des contenus à la demande du gouvernement du Premier ministre Narendra Modi, qui a commencé à censurer les dissidents politiques avec une vigueur croissante pendant la pandémie. Et maintenant, elle pourrait ne plus exister très longtemps en Russie, à un moment critique de l’histoire mondiale.

Le risque d’étouffer le mouvement anti-guerre 

Certains politiciens et experts de la liberté d’expression en ligne estiment qu’il est important que les principales plateformes de médias sociaux tentent de poursuivre leurs activités en Russie, tout en continuant à modérer voire bloquer les fausses informations flagrantes et à limiter la propagande diffusée par les médias d’État russes. En effet, les plateformes de médias sociaux donnent aux Russes qui ne sont pas d’accord avec le Kremlin un moyen de faire entendre leur voix, et elles offrent aux Russes un moyen d’obtenir des informations que les médias d’État russes ne veulent pas partager.

Des tweets largement diffusés ont montré des manifestants russes chantant contre la guerre cette semaine à Moscou. Un rappeur populaire de Saint-Pétersbourg a annulé son concert et a posté un message anti-guerre à ses plus de 2 millions de followers Instagram jeudi. Et certains enfants de hauts fonctionnaires et d’oligarques russes se sont tournés vers Instagram pour exprimer leur opposition à l’invasion.

« Il s’agit toujours d’un équilibre pour s’assurer que les Russes qui veulent la vraie histoire – ou du moins l’histoire telle que nous la voyons – ont toujours accès » aux plateformes de médias sociaux, a déclaré la vice-présidente de la Commission européenne Margrethe Vestager. « Mais la propagande ne devrait pas avoir sa place ».

Dans les prochains jours, on s’attend à ce que le gouvernement russe continue à faire circuler des affirmations fausses et trompeuses pour soutenir l’invasion en cours de l’Ukraine. Twitter, Google et Facebook ont tous déclaré qu’ils intensifiaient leurs efforts pour supprimer les vidéos qui violent leurs politiques. Twitter a temporairement mis en pause ses publicités et certaines recommandations en Russie et en Ukraine pour empêcher la propagation de fausses informations. Facebook a annoncé vendredi qu’il interdisait aux médias d’État russes de diffuser des publicités. Et YouTube a déclaré qu’il évaluait si les nouvelles sanctions économiques contre la Russie pouvaient avoir un impact sur le contenu autorisé sur la plateforme.

Meta Platforms, la maison mère de Facebook, a annoncé ce  lundi 28 février 2022 restreindre l’accès aux médias d’Etat russes RT et Sputnik sur ses plateformes dans l’Union européenne.

On ne sait pas encore si la Russie va intensifier ses restrictions en réponse au refus persistant de Facebook de cesser de modérer les médias russes, ni ce qu’elle fera exactement à Twitter et à YouTube.

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Certains experts en sécurité Internet, chercheurs en médias sociaux et activistes ont plaidé pour que les entreprises de médias sociaux basées aux États-Unis coupent les médias russes financés par l’État ou les comptes d’État, car cela pourrait affaiblir la capacité du gouvernement russe à diffuser sa propagande.

« Pendant la guerre froide, nous n’aurions jamais laissé la Pravda publier aux États-Unis », argue Jim Lewis, expert en cybersécurité au Center for Strategic and International Studies. « Pourquoi laissons-nous les Russes faire cela ? » Mais, si les entreprises technologiques limitaient davantage les médias d’État russes et les comptes officiels du gouvernement, cela pourrait risquer de leur faire subir nouvelles représailles de la part du gouvernement russe.

Car les médias sociaux sont devenus un champ de bataille clé pour les puissances mondiales. Il ne faut pas s’étonner que le Kremlin – qui s’est montré maître dans l’art de la désinformation sur les médias sociaux, tente à nouveau de manipuler la conversation publique en ligne en sa faveur. Mais cette fois-ci, les géants d’Internet semblent ne pas vouloir le laisser faire. Ils se sont longtemps vantés d’être les défenseurs de la liberté d’expression et des valeurs démocratiques. Face à une guerre qui menace d’être totale et à la gravité de l’invasion de l’Ukraine, ils sont mis au pied du mur et doivent choisir leur camp.

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