Quel est, pour les Français, le problème le plus important aujourd’hui pour le pays ? Inflation, défiance politique, insécurité : pour la première fois, trois inquiétudes arrivent strictement à égalité dans l’esprit des Français. La dernière vague du baromètre « Priorités françaises » de L’ObSoCo et du CEVIPOF révèle un pays sous tension, fragmenté en attentes sociales distinctes, où la colère démocratique rivalise avec les angoisses du quotidien. À l’approche des prochaines échéances électorales, ce triple ex æquo raconte moins un consensus qu’une France inquiète, en quête urgente de réponses politiques crédibles.
Jamais les préoccupations des Français n’avaient formé un tel match nul. Vie politique, pouvoir d’achat, sécurité : trois sujets, trois colères, 27 % chacun. Le dernier baromètre « Priorités françaises » mené par L’ObSoCo et le CEVIPOF dresse le portrait d’un pays fébrile, écartelé entre fin de mois difficiles, défiance démocratique et demande d’ordre. Plus qu’un classement, c’est le symptôme d’une France sous pression qui attend, sans vraiment les voir venir, des réponses politiques à la hauteur.
Chaque trimestre, ce baromètre interroge les Français sur ce qu’ils considèrent comme « le problème le plus important pour la France aujourd’hui ». Question ouverte, sans liste préétablie : les répondants s’expriment avec leurs propres mots, qui sont ensuite recodés en grandes thématiques.
La vague de janvier 2026 marque une nouveauté : trois sujets arrivent exactement au même niveau de préoccupation. Un chiffre qui, en lui-même, raconte beaucoup de la France d’aujourd’hui et des échéances politiques qui s’annoncent.
Le fait marquant : un triple ex-æquo inédit
La vie politique, l’inflation, les prix et taux d’intérêt et la justice et la criminalité : trois préoccupations se partagent la tête du classement avec 27% de citations chacune. Jamais le baromètre n’avait enregistré une telle configuration. Ce résultat contraste avec le trimestre dernier où la vie politique dominait seule à 30%, dans le sillage de la crise institutionnelle que connaît la France depuis plus d’un an. En trois mois, le paysage s’est légèrement modifié : la politique a reculé (-3 points), la sécurité a progressé (+3 points), l’inflation et les prix sont restés stables.
Ce triple ex-æquo dessine trois France relativement distinctes, trois groupes qui ne partagent ni les mêmes urgences, ni les mêmes mots pour les dire, ni souvent les mêmes profils sociologiques et politiques.
Trois priorités, trois dynamiques sociales : derrière ce résultat se dessinent trois France, qui ne partagent pas toujours les mêmes urgences, ni les mêmes vécus, ni les mêmes mots pour les exprimer.
La France du renouveau politique (27%)
La préoccupation pour la vie politique est, certes, relativement transversale mais plus intenses dans deux types de populations très contrastées. Chez les catégories les plus diplômées et les CSP+ (33% de citations), elle traduit une exigence institutionnelle : attente de vision, de cohérence, de capacité d’action et de refondation du contrat social. C’est le constat d’une défaillance institutionnelle qui s’exprime. Les verbatims en témoignent : « L’instabilité politique », « Le manque de vision des politiques », « Le manque de courage politique », « La constitution inadaptée », « Pas de direction », « Un gouvernement incompétent », « Le manque de cohérence et de vision à long terme ». Ce n’est pas un rejet de la politique — c’est une exigence politique. Ces répondants veulent que le système fonctionne, qu’il porte un projet, qu’il retrouve une capacité à agir. C’est l’expression d’un contrat social à rénover et d’institutions à refonder.
Chez les publics les plus précaires (34%), elle s’exprime de manière plus radicale, sous la forme d’un rejet frontal du système politique et d’une forte colère. Dans les deux cas, la demande est massive, mais aucun projet politique structurant ne semble parvenir aujourd’hui à l’incarner ou la canaliser pleinement.
La France en tension économique (27%)
La question de l’inflation et du pouvoir d’achat s’impose aussi comme une préoccupation relativement consensuelle, partagée au-delà des clivages politiques. Mais elle touche particulièrement les classes populaires et les classes moyennes inférieures, les jeunes actifs et les âges de l’installation familiale.
La préoccupation pour l’inflation, les prix et taux d’intérêt est à 27%, stable par rapport au trimestre dernier. Derrière cette stabilité se cache une préoccupation structurelle, pas conjoncturelle : non pas un pic lié à l’actualité mais le bruit de fond d’une France qui compte.
Les verbatims frappent par leur homogénéité. Quel que soit le parti politique du répondant, les mots sont les mêmes : « Le pouvoir d’achat », « Les prix », « L’inflation », « La vie chère », « Le coût de la vie ». Pas de variation, pas de cadrage idéologique. Un électeur LFI écrit « le pouvoir d’achat ». Un électeur RN écrit « le pouvoir d’achat ». Un électeur LR écrit « le pouvoir d’achat ».
Ceux qui portent davantage cette préoccupation sont ceux qui la subissent : les CSP- sont à 31% (vs 19% chez les CSP+). Les chômeurs atteignent 33%. Ceux qui déclarent « avoir du mal à s’en sortir » sont à 37%. Le gradient est linéaire : plus on est fragile économiquement, plus la question des prix domine.
Un chiffre interpelle : le pic se situe au Q2 de revenus (deuxième quintile), à 39%. Pas au Q1 (les plus pauvres), qui sont à 29%. Ce sont les « petits moyens » qui semblent souffrir le plus — ceux qui gagnent juste assez pour ne pas être aidés, mais pas assez pour être sereins. La France des fins de mois tendues, mais sans filet.
Deux générations semblent également surexposées : les 18-24 ans (32%) et les 35-44 ans (33%). Deux âges charnières : l’entrée dans la vie active et la période d’installation familiale, quand le
budget est contraint par le logement, les enfants, les crédits. Ce sont les âges où l’on construit — et où le coût de la vie fait le plus mal.
La France de la protection (27%)
La sécurité, enfin, progresse de 3 points et rejoint le sommet du classement. Elle est davantage portée par les territoires périurbains (33%) et pavillonnaires et par certaines générations clés (notamment les seniors). Contrairement aux deux autres priorités, c’est un sujet fortement marqué politiquement, principalement à droite, avec un vocabulaire stabilisé et des attentes clairement identifiées, même si les solutions restent souvent peu détaillées.
Les verbatims sont d’une grande uniformité : « L’insécurité », « La sécurité », « Insécurité », « La délinquance ». Le mot revient en boucle, quasi-identique, chez les électeurs de droite comme chez les rares électeurs de gauche qui citent le sujet. Seule exception notable : les électeurs de Reconquête utilisent un vocabulaire plus dramatisé — « L’ensauvagement », « La violence », « L’insécurité grandissante ».
Ici, le profil territorial est net. Ce sont clairement les couronnes périurbaines (33%), le rural sous influence des pôles urbains (33%), les communes de 2 000 à 20 000 habitants (30%). Moins les grandes villes (24%), Paris (25%), ou les villes moyennes (18%). C’est donc une préoccupation davantage portée par la France pavillonnaire, soucieuse de ce qu’elle perçoit comme remettant en péril un mode de vie acquis.
Le profil socio-économique est tout aussi parlant. La sécurité est portée par les Q2 à Q4 de revenus (28-31%), moins par les plus précaires (Q1 = 17%). Ceux qui « ne s’en sortent vraiment pas » citent la sécurité à 18%. Ce ne sont donc pas ceux qui vivent potentiellement dans les quartiers les plus exposés à la délinquance qui en font leur priorité.
Générationnellement, deux pics : les 35-44 ans (29%) — l’âge des enfants à protéger — et les 65- 75 ans (30%) — l’âge de la vulnérabilité. Les 18-24 ans, eux, sont 18% à mentionner l’insécurité.
L’enjeu du cadrage : une France en attente de récits politiques
Cette vague 2 du baromètre met ainsi en lumière une situation paradoxale : les deux préoccupations les plus massives des Français – le pouvoir d’achat et la vie politique – sont aussi celles qui disposent le moins d’un cadrage politique clair. En tous cas visible dans sa réception. La demande existe, elle est profonde, mais l’offre peine encore à s’imposer.
Si la préoccupation sécuritaire semble fortement marquée, cadrée et prise en charge à droite de l’échiquier politique (en témoigne leur mention par les proches de Reconquête 49 %, LR 41 %, RN 34 % vs par exemple LFI 9 %), si l’immigration reste le marqueur identitaire de l’extrême droite (sympathisants Reconquête 65 %, RN 44 %), en revanche, les deux autres préoccupations majeures — pouvoir d’achat et vie politique — restent largement non cadrées.
L’inflation est un socle commun sans grille de lecture : les verbatims sont identiques quel que soit le positionnement politique (« le pouvoir d’achat », « les prix », « la vie chère »). Aucune explication dominante ne semble s’être imposée.
La vie politique, quant à elle, fait l’objet d’un diagnostic partagé mais sans projet structurant. Les propositions de renouveau restent multiples mais fragmentées.
En ce sens, la nouvelle vague de résultats du baromètre « Priorités françaises » dessine une France en suspens, en attente de protection, de respiration économique et de renouveau démocratique. Les acteurs politiques capables de donner un récit lisible et crédible à ces attentes dessineront largement le paysage des prochains mois.
Signaux faibles
Le baromètre, par sa méthodologie ouverte, capte aussi les émergences — ces sujets qui montent avant de devenir médiatiquement dominants. Rappelons qu’un sujet cité spontanément par 3% des Français, sans liste suggérée, est déjà significatif. Trois mouvements méritent attention ce trimestre.
L’agriculture : l’irruption (0.2% → 3%)
C’est une progression proportionnellement non négligeable ce trimestre : l’agriculture passe en effet de 0.2% en septembre à 3%. Dans une question ouverte, ce niveau est substantiel.
Les verbatims racontent l’actualité de l’automne : « La crise qui touche les agriculteurs », « La survie du monde agricole », « Le revenu des agriculteurs », « les manifestations des agriculteurs », « l’épidémie des bovins », « les vaches ». C’est un mélange de crise structurelle (revenus, survie) et de crise conjoncturelle (FCO, Mercosur, mobilisations).
Le profil de ceux qui portent le sujet est inattendu. Ce ne sont pas les ruraux : les communes rurales sont dans la moyenne. Ce sont davantage les CSP+ et urbains (6%). Comme si le sujet émergeait par empathie médiatique ou par conscience citoyenne, pas par vécu direct. Ce faisant, le baromètre capte une sensibilisation qui précède peut-être une politisation.
Les retraites : le paradoxe générationnel (2% → 3%)
La progression est modeste (+1 point), mais le profil de ceux qui citent les retraites est notable. Ce sont les jeunes qui portent le sujet. Les 18-24 ans sont à 7%. Les étudiants à 7%. Les
télétravailleurs partiels (souvent jeunes cadres) à 7%. À l’inverse, les retraités eux-mêmes ne citent les retraites qu’à 0.8%.
La politique sociale : la chute et le clivage (10% → 3%)
C’est une des baisses les plus marquées du trimestre : -7 points en trois mois. La politique sociale, qui pesait autant que l’écologie en septembre, se place en retrait. Mais au-delà du volume, c’est le contenu qui interpelle. Les verbatims révèlent un sujet profondément clivé, où le même mot recouvre deux réalités inverses.
À gauche (LFI, EELV, PS), les formulations parlent d’inégalités à corriger : « Les inégalités sociales », « La répartition des richesses », « Le partage des richesses », « La pauvreté grandissante et les ultra riches ».
À droite (RN notamment), les formulations parlent de dépenses à réduire : « L’assistanat », « Trop de RSA », « Réduire la dépense sociale et l’immigration », « Trop d’aides sociales », « Trop de profiteurs du système ».
Le « social » n’est donc pas un sujet unifié — c’est un champ de tensions sémantiques. Deux cadrages s’affrontent : celui de la gauche (réduire les inégalités, partager les richesses) et celui de la droite (réduire les dépenses, lutter contre l’assistanat). Contrairement à la question du pouvoir d’achat ou à la vie politique, le social est cadré — mais cadré de façon concurrente.
Synthèse : une France en suspens
Trois préoccupations à égalité, trois France. Celle du renouveau politique — CSP+ et précaires réunis dans une même préoccupation. La France du souffle économique — les classes moyennes
inférieures, les jeunes actifs, ceux qui comptent chaque euro. La France de la protection — le périurbain, le pavillonnaire, ceux qui ont quelque chose à défendre.
Un seul sujet du trio est politiquement marqué et cadré : la sécurité. Les sympathisants de droite la citent massivement plus que ceux de gauche, et la droite dispose sur ce terrain d’une crédibilité perçue, de propositions identifiées, d’un cadrage installé.
Les deux autres — pouvoir d’achat et vie politique — sont des sujets transversaux mais non cadrés. L’inflation est un socle commun de préoccupation, partagé au-delà des clivages, mais sans
grille de lecture dominante. La vie politique est une critique partagée, un peu plus intense à gauche, mais sans attribution claire.
Les sujets traditionnellement associés à la gauche (écologie, social, droits) ne dépassent pas 12% cumulés. L’écologie est marquée et cadrée, mais en retrait et peut-être pénalisée par son
idéologisation. Elle pèse quatre fois moins que la sécurité alors même que le changement climatique est perçu comme un problème réel par une majorité de Français.
La France de décembre 2025 est une France en posture d’attente. Elle demande à être protégée (de l’insécurité, de l’immigration), à pouvoir souffler (financièrement), à voir son exigence
démocratique entendue (vie politique). Les sujets de « transformation » — écologie, égalité, droits — restent minoritaires dans les préoccupations spontanées, non parce qu’ils sont jugés sans importance, mais parce qu’ils ne sont pas perçus comme les urgences du moment.
L’enjeu des prochains mois est donc clairement un enjeu de cadrage. Qui donnera une grille de lecture à l’inflation — au-delà du constat partagé ? Qui incarnera le renouveau politique — en
articulant la demande de transformation institutionnelle des CSP+ et la demande de reconnaissance des précaires ? Qui proposera une protection qui ne soit pas seulement sécuritaire ?
Ces sujets transversaux mais non cadrés attendent leur récit. Ceux qui sauront y répondre dessineront le paysage politique de la prochaine campagne pour l’élection présidentielle.
Source : Baromètre « Priorités françaises », L’ObSoCo / CEVIPOF – Les données brutes de l’enquête sont disponibles en open data sur le dataverse de Sciences Po – Enquête menée par Guénaëlle Gault (directrice Générale de L’ObSoCo), Sébastien Boulonne (chef de projet à L’ObSoCo) et Sylvain Brouard (directeur de recherche au CEVIPOF).
Illustration d’en-tête : dessin Phil Umbdenstock






