Dans Le triomphe des égoïsmes, sociologue réputé et maître de conférences à l’université, Camille Peugny (1) signe un essai qui questionne l’état de nos sociétés contemporaines : loin d’être une simple critique morale, l’égoïsme y apparaît comme une contrainte sociale durable, façonnée par des décennies de transformations économiques et politiques. Publié aux Presses Universitaires de France, l’ouvrage éclaire avec force l’impact du néolibéralisme sur les comportements individuels et collectifs, et invite à repenser les ressorts de la solidarité dans une époque de compétition accrue pour les places et les ressources.
Il y a des mots qui semblent relever du jugement moral. « Égoïsme », par exemple.
On l’associe volontiers à un défaut individuel, à une faiblesse de caractère, à un manque d’empathie. On l’oppose à la solidarité, à l’engagement collectif, à l’esprit civique. Pourtant, pour Camille Peugny, cette lecture est devenue insuffisante. Trop simple. Trop psychologisante. Car ce que nous vivons aujourd’hui ne relève pas d’une soudaine dégradation morale des individus. L’égoïsme serait devenu autre chose : une contrainte sociale, presque une stratégie de survie.
C’est toute la thèse du triomphe des égoïsmes (2). Et elle dérange, parce qu’elle renverse la perspective : si chacun semble penser d’abord à soi, ce n’est pas parce que les gens seraient devenus pires, mais parce que la société les y pousse structurellement.
Lorsque Le triomphe des égoïsmes paraît le 13 janvier 2026, il tombe à un moment où les débats sur l’individualisme, le néolibéralisme et la cohésion sociale occupent une place centrale dans la réflexion publique. Dans cet essai de sociologie politique, Peugny ne se contente pas de stigmatiser l’égoïsme — il en trace l’architecture sociale et en analyse les conséquences profondes. Loin d’être un vice moral isolé, l’égoïsme est présenté comme une conséquence structurelle de l’évolution des sociétés occidentales et de la contraction de l’État social face à la montée des injonctions à la responsabilité individuelle.
Le propos de Peugny est à la fois subtil et percutant. Il montre comment, au fil des décennies, l’idéologie néolibérale — qui valorise la concurrence, l’initiative personnelle et la responsabilité individuelle — a transformé le tissu social. Dans les classes moyennes supérieures, cette logique n’a pas tant effacé la conscience des inégalités qu’accentué l’adhésion à un modèle où chacun est censé faire valoir ses talents dans une compétition permanente. Ce faisant, ces classes deviennent elles-mêmes des vecteurs de diffusion de normes égoïstes à travers tout le corps social.
Ce diagnostic sociologique ne s’arrête pas aux élites. Du côté des classes populaires, la transformation de l’emploi vers des statuts plus précaires, flexibles ou auto-entrepreneuriaux fragmente les anciens solidarités collectives et pousse chacun à devenir son propre gestionnaire de risques. Là encore, l’égoïsme n’est pas une erreur morale, mais une réponse adaptative à des contraintes sociales nouvelles, où la survie économique passe par la mise en avant de ses propres intérêts au détriment de la construction de biens communs.
Dans son interview pour Sciences humaines, Peugny enrichit ce cadre analytique en soulignant que l’adhésion au néolibéralisme, particulièrement en matière économique et sociale, ne produit pas mécaniquement une société d’« égotistes », mais plutôt une population qui intègre des normes de concurrence et de responsabilité individuelle jusque dans ses relations sociales quotidiennes. L’égoïsme qui en résulte n’est donc pas réductible à un défaut de caractère ; il témoigne d’une restructuration profonde des façons de penser le collectif, le succès et la prise en charge de soi.
Ce qui distingue Le triomphe des égoïsmes des critiques plus moralisatrices de l’individualisme, c’est cette volonté de comprendre les ressorts sociaux qui créent l’égoïsme. Peugny montre que ce dernier ne remet pas en cause l’intensité des liens sociaux ou la capacité d’engagement solidaire des individus, mais qu’il s’inscrit dans une compétition accrue pour des places limitées dans l’espace social : l’école, l’emploi, le logement, les réseaux de relations, autant de « places » qui structurent aujourd’hui l’existence sociale des individus.
L’auteur met ainsi en lumière une ambivalence importante : si l’égoïsme s’insinue comme une contrainte sociale généralisée, il ne signifie pas l’effondrement des solidarités concrètes. Au contraire, les engagements associatifs, familiaux ou citoyens subsistent, voire se développent dans certains contextes, mais ils le font dans un environnement où les normes collectives sont tenues à distance par des logiques de marché et d’individualisme concurrentiel.
Une société organisée comme une compétition permanente
Depuis quarante ans, explique Peugny, les sociétés occidentales ont progressivement intégré une nouvelle grammaire : celle du néolibéralisme. Moins d’État social, davantage de responsabilité individuelle, valorisation de la performance, de la concurrence, de la « réussite personnelle ». Peu à peu, cette logique a débordé la seule sphère économique pour pénétrer l’ensemble de la vie sociale : L’école devient un marché de places rares ; l’emploi une course d’obstacles ; le logement une compétition. Même les trajectoires familiales et résidentielles se vivent sous tension.
Partout, la même injonction : se débrouiller seul. Dans ces conditions, faire passer ses propres intérêts en priorité n’est plus un choix moral. C’est souvent la seule option perçue comme rationnelle.
Dans l’entretien qu’il accorde à Sciences humaines, Peugny formule l’idée très clairement : l’adhésion au néolibéralisme « produit de l’égoïsme » non parce que les individus cesseraient de se soucier des autres, mais parce qu’ils intériorisent des normes de concurrence et d’auto-responsabilité qui redéfinissent leurs comportements quotidiens. Autrement dit, le système fabrique les conduites qu’il prétend simplement constater.
Les classes moyennes supérieures, moteurs involontaires du modèle
Un des apports forts du livre tient à cette observation contre-intuitive : la diffusion de ces normes ne vient pas uniquement « d’en haut » ou des élites économiques. Elle passe aussi par les classes moyennes et supérieures diplômées. Celles-là mêmes qui défendent souvent des valeurs progressistes ou solidaires.
Peugny montre que ces groupes adhèrent pourtant largement à une logique méritocratique exigeante : investissement massif dans la scolarité des enfants, stratégies résidentielles, optimisation des parcours, mobilisation de réseaux… Tout est mis en œuvre pour sécuriser sa position. Ce n’est pas de la dureté morale. C’est une manière de protéger les siens.
Mais à l’échelle collective, cette accumulation de stratégies individuelles renforce la compétition générale et érode les mécanismes de redistribution. Personne ne souhaite affaiblir le commun. Mais chacun défend d’abord son périmètre. Le résultat ressemble pourtant à une fragmentation progressive du corps social.
Les classes populaires, entre débrouille et précarité
À l’autre bout de l’échelle sociale, le constat n’est guère plus rassurant. La précarisation du travail, l’essor des statuts indépendants, l’ubérisation, la fin des collectifs professionnels stables ont profondément modifié les solidarités historiques. Là où les syndicats, les entreprises ou les quartiers structuraient des appartenances durables, beaucoup se retrouvent désormais seuls face au risque. On devient gestionnaire de sa propre survie. On calcule, on arbitre, on s’adapte. L’égoïsme, là encore, n’est pas idéologique : il est pragmatique. Peugny insiste sur ce point : c’est souvent la fragilité matérielle qui contraint à penser d’abord à soi. Lorsque chaque fin de mois est incertaine, la solidarité abstraite devient un luxe.
Une société moins solidaire ? Pas si simple. Faut-il en conclure que la société française serait devenue fondamentalement individualiste et indifférente ? Peugny se garde bien de ce raccourci. C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus subtils de son analyse. Car les engagements existent toujours. Le bénévolat, l’entraide familiale, les mobilisations locales ou associatives demeurent fortes. Les Français ne sont pas devenus cyniques ou désintéressés. Mais ces élans se déploient dans un environnement structurellement concurrentiel. Comme si la solidarité survivait malgré le système, et non grâce à lui. Ce décalage crée une tension permanente : les valeurs collectives persistent, mais les institutions et les règles du jeu poussent dans le sens inverse.
Un essai qui interroge aussi la gauche
L’ouvrage ouvre aussi une piste plus politique, presque inconfortable. Si le néolibéralisme s’est si profondément installé, c’est aussi parce que ses principes ont été partiellement intégrés par l’ensemble du spectre politique, y compris par la gauche de gouvernement.
La rhétorique de l’autonomie, de l’activation, de la responsabilisation des individus a progressivement remplacé celle de la protection collective.
Peugny invite ainsi à repenser les politiques sociales non comme des correctifs marginaux, mais comme des structures capables de redonner prise au collectif : services publics robustes, sécurité économique, régulations fortes des marchés. Sans ces piliers, l’égoïsme continuera d’apparaître comme la seule stratégie raisonnable.
Un miroir tendu à notre époque
Ce qui frappe à la lecture de Le triomphe des égoïstes, c’est son refus du moralisme. Peugny ne cherche pas des coupables. Il décrit des mécanismes. Il ne dénonce pas des individus. Il interroge des structures. Et c’est précisément ce qui rend le diagnostic puissant. Car si l’égoïsme est produit socialement, alors il peut aussi être transformé socialement.
Ce livre invite donc à un double mouvement de pensée : d’une part, reconnaître l’égoïsme comme un produit social de notre époque, non comme un défaut moral isolé, et d’autre part, comprendre que ce phénomène, pour être combattu ou transformé, nécessite avant tout un changement des structures sociales et politiques qui l’ont rendu si puissant. Peugny ne se contente pas de décrire un tableau noir de nos sociétés, il propose une grille de lecture qui ouvre sur des pistes de réflexion pour une politique sociale et économique qui ne repose plus seulement sur la responsabilité individuelle mais sur des formes renouvelées de coopération structurée.
En filigrane, le livre pose une question simple, mais vertigineuse : comment recréer des institutions qui rendent la coopération plus rationnelle que la compétition ? Dans une époque marquée par les crises écologiques, sociales et démocratiques, la réponse dépasse largement le débat académique. Elle touche à la capacité même de nos sociétés à faire collectif. Et c’est peut-être là la force principale de cet essai : montrer que la question de l’égoïsme n’est pas une affaire de morale privée, mais l’un des grands enjeux politiques du XXIᵉ siècle.
(1) Camille Peugny est sociologue, professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et directeur du loboratoire Printemps (UVSQ/CNRS). Il est l’auteur du Déclassement (Grasset, 2009), de Du destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale (Seuil, 2013) et de Pour une politique de la jeunesse (Seuil, 2022).
(2) Le triomphe des égoïsmes, de Camille Peugny – Editions des Presses Universitaires de France (PUF), 13 janvier 2026






