Il y avait le comptoir, les verres qui tintent, le « p’tit noir » du matin, les tickets de jeux grattés distraitement, les divers journaux froissés, et surtout les discussions — météo, mairie, politique, voisinage. Pendant des décennies, les bars-tabacs ont servi de places publiques miniatures. Des endroits où l’on se croisait sans rendez-vous, où l’on débattait sans y penser. Leur disparition progressive, presque banale, raconte pourtant autre chose : l’érosion silencieuse d’un lien social qui structurait la vie démocratique locale. Et, selon une étude du Centre pour la recherche économique et ses applications parue le 30 janvier, la fermeture de 18 000 bars-tabacs en vingt ans aurait contribué à la progression durable du vote pour le Rassemblement national.
On ne vote pas seulement dans un isoloir. On vote aussi, bien avant, au détour d’un comptoir. Dans ces établissements un peu fatigués qui sentent le café chaud et le tabac froid, on échange des nouvelles, on commente la dernière décision municipale, on se chamaille sur la présidentielle à venir. Les opinions se frottent, se contredisent, se heurtent, puis se mêlent au brouhaha des tasses, aux rires trop forts, aux silences complices — cette petite musique du quotidien où l’on n’est jamais tout à fait d’accord, mais jamais tout à fait seuls non plus. Sans que personne ne parle de « démocratie », elle se fabrique là, au quotidien.
Depuis plusieurs années UP’ Magazine a raconté la disparition de ces lieux comme on documente une érosion lente. À première vue, il ne s’agissait que de commerce : des bistrots qui ferment, des repreneurs qui manquent. Mais les chiffres disaient autre chose. En 1960, la France comptait 600 000 cafés et bistrots. En 2016, il n’en restait plus que 34 000. Sur 32 212 communes françaises, 26 000 n’ont aujourd’hui plus aucun café. Autrement dit : la majorité du territoire n’a plus de lieu où l’on se retrouve « sans raison ».
Ce qui disparaît alors, ce n’est pas seulement une activité économique. C’est un espace de vie, d’échanges.
C’est précisément cette fabrique ordinaire que l’étude coordonnée par le politiste Hugo Subtil, de l’université de Zurich, invite à regarder autrement. En croisant les données de 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022 avec les résultats des élections législatives et présidentielles sur vingt-cinq ans, les chercheurs montrent que la disparition de ces lieux de sociabilité n’est pas neutre politiquement. Elle s’accompagne, lentement mais durablement, d’une progression du vote d’extrême droite.
À première vue, un bar-tabac qui ferme, c’est juste un rideau métallique baissé de plus dans un centre-bourg. Mais lorsque ces fermetures s’additionnent — 18 000 en vingt ans — elles finissent par transformer les conditions mêmes de la vie collective.
Les résultats sont clairs. Là où un bar-tabac disparaît, le vote RN progresse au fil du temps, indépendamment du chômage, de l’immigration ou d’autres indicateurs économiques. Les effets sont très faibles à court terme, presque invisibles à la première élection, puis ils s’amplifient régulièrement.
Pour les législatives, l’effet atteint +0,23 point après 5 ans, +0,67 après 10 ans, +0,92 après 15 ans et +1,28 point après 20 ans. Pour les présidentielles, il monte à +1,38 point. À l’échelle locale, cela suffit à faire basculer 1,3 % des élections législatives — et jusqu’à 3,6 % dans les communes rurales.


Ce n’est pas un choc brutal, mais une usure lente. Moins d’occasions de se croiser. Moins de discussions imprévues. Moins de désaccords amicaux. Les habitants se replient sur des cercles familiers, homogènes socialement et politiquement. L’étude le formule simplement : quand il n’y a plus de lieu pour se parler, la politique devient un face-à-face entre individus isolés et récits médiatiques nationaux — et les discours qui offrent des réponses simples disposent d’un avantage structurel.
- LIRE AUSSI DANS UP’ : Faites place aux bistrots de village !
Tous les commerces ne produisent pas cet effet. Une boulangerie ou une supérette relève surtout de la transaction : on entre, on achète, on repart. Le bar-tabac fonctionne autrement. On y reste. Le temps passé n’y est pas proportionnel à la consommation. C’est cette disproportion qui crée la sociabilité.
Pour le montrer, les chercheurs exploitent une source rare : le registre des terminaux de jeux de la Française des Jeux, qui permet de distinguer les établissements « sociaux » (bars-tabacs, cafés, restaurants) des commerces transactionnels. Seuls les premiers ont un effet électoral.
Ce rôle social n’est d’ailleurs pas une nostalgie journalistique. Il est largement reconnu. Un sondage IFOP pour l’UMIH réalisé en mars 2018 auprès de 1 012 personnes révélait que 90 % des Français estiment que, dans une commune rurale, la présence d’un café ou d’un restaurant contribue directement à la vie économique et au lien social. Pourtant, 68 % disent avoir déjà eu du mal à trouver un hôtel, 54 % un restaurant, 43 % un café.
Le phénomène est encore plus marqué dans les campagnes. L’impact y est trois fois plus fort : +1,3 point pour les législatives et +3,3 pour les présidentielles, contre respectivement +0,3 et +1,1 en ville. La raison est simple : en zone rurale, il n’y a souvent pas d’alternative. Quand le café ferme, il ne reste plus rien.
Dans 22 % des cas, l’année suivant la fermeture du bar-tabac, la commune ne compte plus aucun lieu de rencontre : ni restaurant, ni salle polyvalente, ni bibliothèque, ni équipement sportif ou culturel.
Cette disparition s’inscrit dans un mouvement plus large. La France est passée de 200 000 cafés et bistrots en 1960 à 38 800 en 2023, soit une baisse de plus de 80 %. Entre 2013 et 2019, le nombre de petits commerces a diminué de 2 %. Entre 2000 et 2018, les bureaux de poste de plein exercice sont passés de 17 000 à 12 000, soit −30 %.
Le Conseil d’analyse économique parle d’« infrastructure sociale ». La perte d’un équipement complique la vie ; la perte d’un lieu de sociabilité crée un vide relationnel.
À cela s’ajoutent d’autres dynamiques déjà observées sur le terrain : concurrence de la grande distribution — qui capte aujourd’hui 90 % des ventes d’alcool, contre plus de la moitié vendue autrefois dans les débits de boisson — contournements routiers qui vident les centres-bourgs, changement des modes de vie, exode vers les périphéries. Les bistrots, qui vendaient autrefois plus de la moitié de l’alcool consommé, en écoulent désormais moins de 10 %. C’est tout un modèle social qui s’effondre.
Les travaux de Benoît Coquard décrivent ce repli vers des sociabilités plus fermées, tandis que le sociologue Olivier Schwartz rappelait combien les cafés structuraient autrefois la vie populaire.
Ce vide peut être capté politiquement. L’analyse de 2,19 millions d’interventions parlementaires entre 2007 et 2024 montre que le Rassemblement national a construit un récit symbolique du déclin territorial. Il ne parle pas plus souvent des bars-tabacs que les autres partis — 0,59 % de ses interventions, contre 1,68 % pour les socialistes et 1,25 % pour la droite républicaine — mais mobilise 2,7 fois plus de termes affectifs que techniques.
À partir de 2012, Marine Le Pen ancre le parti dans la « France oubliée ». Des élus comme Julien Odoul (RN) décrivent le bistrot comme « le dernier rempart contre l’isolement », allant jusqu’à proposer son inscription au patrimoine immatériel de l’UNESCO.
Le discours rencontre un sentiment réel : 51 % des ruraux estiment que leur territoire est abandonné, proportion qui grimpe à 64 % chez ceux qui n’ont pas accès aux services publics locaux.
Pourtant, rien n’est irréversible. L’étude montre un effet miroir lors des ouvertures : −0,20 point à la première élection, −1,25 point après 20 ans pour les législatives. Recréer des lieux de rencontre peut inverser la trajectoire.
Des expérimentations existent déjà. Les cafés multiservices, les tiers-lieux, les bistrots culturels se développent. Le GIP Cafés Cultures, par exemple, a soutenu 22 collectivités, 604 établissements, 18 740 salariés et distribué plus de 500 000 euros. Les habitants eux-mêmes plébiscitent ces espaces hybrides — café, relais poste, dépôt de pain, programmation culturelle — qui recréent des occasions de se parler.
- LIRE AUSSI DANS UP’ : Et si les liens sociaux étaient à même de répondre aux multicrises de notre société ?
L’OCDE recommande d’ailleurs des politiques locales fondées sur l’expérimentation et l’ancrage territorial. Même des gestes symboliques comptent : le passage du Tour de France dans une commune réduit temporairement le vote RN. « L’effet est modeste et transitoire, mais révélateur : quand un territoire reçoit de l’attention, quand ses habitants se sentent exister aux yeux du reste du pays, la dynamique du ressentiment s’atténue. La reconnaissance compte autant que les équipements matériels.«
« La disparition des lieux de sociabilité a des conséquences politiques mesurables, conclut l’étude — et ces conséquences opèrent indépendamment des indicateurs économiques classiques. L’effritement du lien social constitue un mécanisme spécifique, avec des implications propres pour la vie démocratique locale. Ce constat éclaire les enjeux des prochaines élections municipales. Les choix électoraux ne se réduisent pas à des calculs d’intérêt ou à des préférences idéologiques : ils traduisent aussi l’état du tissu social. Quand les lieux de rencontre disparaissent, certains partis sont mieux équipés que d’autres pour proposer une interprétation cohérente de cette transformation. Les fermetures documentées ici ne sont pas la cause unique de la progression du Rassemblement National. Mais elles constituent une dimension importante et négligée de ce processus : l’effritement des conditions matérielles de la délibération. Quand il n’y a plus de lieu pour se parler, la politique devient un face-à-face entre l’individu isolé et les grands récits médiatiques — et dans ce face-à-face, les discours qui offrent des réponses simples ont un avantage structurel. Les résultats sur les ouvertures offrent cependant une perspective d’espoir : l’action publique peut inverser la dynamique. Des interventions ciblées visant à préserver ou recréer l’infrastructure sociale locale peuvent contribuer à réduire le vote d’extrême droite. L’effritement du lien social n’est pas une fatalité. »
L’étude rappelle quelque chose de très simple : la démocratie ne tient pas seulement à des programmes ou à des chiffres. Elle tient aussi à ces comptoirs, à ces conversations qui s’étirent, à ces rencontres fortuites où, sans cérémonie, se fabrique le vivre-ensemble. Quand ces lieux disparaissent, la politique se joue ailleurs, dans la solitude des écrans et des récits nationaux. Mais lorsqu’ils renaissent, ils rouvrent aussi un espace pour la conversation, le désaccord, la nuance. Autrement dit, pour la démocratie elle-même.






