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La politique dans les réseaux – Pouvoirs et infrastructures numériques

La politique dans les réseaux – Pouvoirs et infrastructures numériques, de Francesca Musiani – C & F éditions, février 2026 – 296 pages

La notion de gouvernance de l’Internet a évolué au fil des années. Étudier la gouvernance, c’est fouiller et examiner les « points de contrôle » invisibles qui peuplent Internet, et en déterminer les implications sociales, économiques et politiques. »

Avec La politique dans les réseaux – Pouvoirs et infrastructures numériques, Francesca Musiani propose une analyse fine et décisive de la dimension politique des architectures numériques. Loin des discours qui présentent Internet comme un espace immatériel, neutre ou spontanément démocratique, l’autrice montre que les réseaux sont des constructions techniques traversées de choix, d’intérêts et de rapports de force. Derrière les lignes de code et les protocoles se jouent des arbitrages qui engagent des visions du monde.

Internet, assemblage complexe de technologies, a pris une part considérable dans nos vies. Son infrastructure matérielle et logicielle est désormais un outil de gouvernance qui a des conséquences directes sur la liberté d’expression, sur les droits humains et sur la continuité et l’universalité de son fonctionnement. En s’appuyant sur quinze années d’enquêtes informées par la sociologie des tehniques et de l’innovation, cet ouvrage dévoile la « gouvernance de l’Internet par l’infrasturcture ». Il fournit des clés de lecture et esquisse des futurs politiques du réseau des réseaux.

Le point de départ de l’ouvrage est clair : l’infrastructure n’est pas un simple support, elle est un lieu de pouvoir. Les protocoles, les standards, les modes d’acheminement des données ou encore les architectures pair-à-pair ne sont jamais purement techniques. Ils traduisent des conceptions de l’autorité, de la centralisation, de la surveillance ou de la coopération. En cela, Musiani s’inscrit dans une tradition de recherche attentive à la « matérialité » du numérique : comprendre les réseaux, c’est examiner leur structure, leurs règles de fonctionnement, leurs dispositifs de gouvernance.

L’analyse se déploie à partir de cas concrets qui incarnent cette politisation des infrastructures. Les débats autour du peer-to-peer, les tensions sur la neutralité du Net, les controverses liées au chiffrement ou à la gestion des noms de domaine révèlent que le pouvoir circule aussi dans les couches basses du réseau. Ce qui peut apparaître comme une simple optimisation technique — par exemple la manière dont un protocole distribue les données — peut en réalité redistribuer l’autorité entre États, entreprises et usagers.

L’un des apports majeurs du livre est de montrer que la régulation du numérique ne passe pas seulement par la loi ou par des décisions politiques explicites. Elle s’inscrit aussi dans le code, dans les architectures et dans les choix d’ingénierie. Ainsi, gouverner Internet ne consiste pas uniquement à légiférer ; c’est aussi intervenir sur ses standards, ses infrastructures physiques, ses modèles d’organisation. Musiani met en lumière cette hybridation entre technique et politique, où ingénieurs, entreprises, institutions publiques et collectifs d’usagers participent à la définition des règles du jeu.

L’ouvrage éclaire également les tensions entre centralisation et décentralisation. Si Internet s’est historiquement construit sur une promesse de distribution des pouvoirs, l’évolution récente vers des plateformes dominantes et des infrastructures concentrées pose la question d’un recentrage du contrôle. Les architectures numériques deviennent alors le terrain d’un affrontement discret mais déterminant : qui contrôle les flux ? qui fixe les standards ? qui peut surveiller, bloquer, prioriser ?

Dans une écriture claire, précise, sans céder au jargon, Francesca Musiani parvient à rendre accessibles des enjeux techniques complexes. Elle articule analyse théorique et observation empirique, en montrant comment les réseaux sont façonnés par des communautés d’acteurs aux intérêts divergents. Cette approche sociotechnique permet d’éviter deux écueils : celui d’un déterminisme technologique qui ferait du code une force autonome, et celui d’un volontarisme politique ignorant les contraintes techniques.

La politique dans les réseaux constitue ainsi une contribution essentielle à la compréhension contemporaine du pouvoir. Il rappelle que le numérique n’est pas un espace hors-sol, mais un ensemble d’infrastructures concrètes, situées, gouvernées. En invitant à « descendre » dans les couches invisibles des réseaux, Musiani propose un déplacement salutaire du regard : pour penser la démocratie à l’ère numérique, il faut examiner non seulement les discours et les usages, mais aussi les câbles, les serveurs, les protocoles et les standards qui structurent nos communications.

Ce faisant, le livre ouvre une perspective critique indispensable : si les réseaux sont politiques, ils peuvent aussi être repensés. Comprendre leurs logiques de pouvoir est la première étape pour imaginer des infrastructures plus ouvertes, plus transparentes et plus démocratiques.

Extraits :

« Bien qu’ils soient difficiles à appréhender parce qu’ils sont intangibles et souvent invisibles pour les internautes, les protocoles contrôlent les flux mondiaux d’information, influencent la compétitivité économique des nations et leur capacité à rivaliser équitablement, et prennent souvent des décisions par « procuration » ou « délégation » qui influencent les libertés civiles en ligne et un certain nombre de droits individuels, y compris, par exemple, l’accès au savoir. »

« Les récents débats sur les fake news, la propagation organisée de la désinformation sur les réseaux, sont un exemple de cette privatisation de la gouvernance Internet : des plateformes telles que Facebook, Google et leurs homologues, puisqu’elles répondent à un souci commercial de personnalisation des informations, ont favorisé l’émergence d’une forme de propagande individualisée, qui s’incarne au coeur des architectures techniques et des algorithmes qui font circuler les informations et non plus dans les informations elles-mêmes. »

« Les infrastructures se réfèrent ici beaucoup moins à une technologie ou à un ensemble de technologies particulières, qu’à ces objets et pratiques qui assument une qualité ou une fonction infrastructurelle dans des circonstances spécifiques. Cette conception implique au moins deux conséquences : d’une part, le fait d’exercer du contrôle sur ces fonctions infrastructurelles fournit à certains acteurs le pouvoir et l’opportunité d’agir à leur avantage ; d’autre part, il n’y a que très rarement une seule manière de mettre en oeuvre ces fonctions ou un seul et unique acteur capable de les contrôler. Ainsi, les infrastructures de l’Internet sont politiques, contestables et contestées, cibles et instruments de gouvernance, objets d’intérêt d’une myriade d’acteurs ; des plus puissants et concentrés jusqu’à l’internaute lambda. Les infrastructures peuvent être comprises comme des lieux fondamentaux d’exercice du pouvoir économique et politique. La mise au jour de cet exercice de pouvoir, qui est souvent implicite et tenue au second plan, est cruciale pour révéler les conflits autour de ce qu’est une infrastructure, qui peut en bénéficier, ou bien la contester. »

Francesca Musiani est directrice de recherche au CNRS, HDR en sociologie. Elle est directrice du Centre Internet et Société du CNRS. Elle est également directrice adjointe du réseau de recherche « Internet, IA et Société », chercheuse associée au Centre de sociologie de l’innovation (i3/Mines Paris – PSL) et Global Fellow auprès de l’Internet Governance Lab de l’American University à Washington, D.C.
Les travaux de Francesca Musiani portent sur la gouvernance de l’Internet, dans une perspective interdisciplinaire qui puise dans les sciences de l’information et de la communication, les science and technology studies (STS) et le droit international. Elle porte une attention particulière à la gouvernance « par l’architecture » et « par l’infrastructure ».

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