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Climat : « La protection sociale de demain doit être sociale et écologique »

La France est sous l’eau. Submergée par les inondations, notamment de la Garonne ou de la Loire en Anjou ; fragilisée par les tempêtes, le pays voit ses territoires et ses habitants de plus en plus exposés aux dérèglements climatiques. Et derrière ces catastrophes, une autre réalité se dessine : celle d’une crise profondément inégalitaire, qui frappe d’abord les plus précaires et en fait basculer d’autres dans la vulnérabilité. À partir de 152 témoignages recueillis en France et à l’international, le Secours Catholique – Caritas France met en lumière ces vies bouleversées et appelle à faire de l’adaptation climatique un impératif de justice sociale.

Non seulement les changements climatiques touchent particulièrement les personnes les plus vulnérables, mais ils viennent également aggraver la situation des personnes et créer de nouvelles vulnérabilités. Comment rompre ce cercle vicieux ? Fruit d’un travail de fond et de terrain mené pendant plusieurs mois par des équipes du Secours Catholique-Caritas France, sur plusieurs territoires et avec trois partenaires internationaux, un rapport donne la parole, à travers plus d’une centaine d’entretiens, à des personnes directement frappées par les effets des changements climatiques et, à travers ces récits de vie concrets et incarnés, met en avant ce que les chiffres ne disent pas ; il montre comment les chocs climatiques – inondations, canicules, sécheresses, tempêtes – touchent d’abord et le plus durement celles et ceux qui disposent le moins de moyens pour s’en protéger, s’adapter ou reconstruire et enfin, il présente des recommandations précises, adressées aux collectivités, services de l’État et décideurs nationaux ainsi qu’à la communauté internationale, pour que la nécessaire adaptation climatique ne laisse personne de côté.

Ce rapport : « La crise climatique vue par ceux qui la vivent », publié ce 17 février 2026,  part d’un constat : plus les personnes sont vulnérables, plus elles sont exposées aux changements climatiques. Pour Daphné Chamard-Teirlinck, responsable Transition écologique juste au Secours Catholique : « En effet, on observe un cercle vicieux : plus on est précaire, plus il est difficile de se relever après un événement climatique et plus on risque de s’enfoncer dans la précarité. Notre étude s’appuie sur le témoignage de 152 personnes touchées par le dérèglement climatique. Ces témoignages ont été recueillis dans onze territoires en France ainsi qu’en Tunisie, au Brésil et à Madagascar. Ils montrent que le changement climatique est déjà une réalité dans la vie des gens en France et encore plus dans certaines régions du monde. »

Faisant le double constat du faible niveau de préparation de nos sociétés et du manque de prise en compte, notamment des personnes vulnérables, dans l’établissement des plans d’adaptations au changement climatique, ce rapport ambitionne de devenir une ressource dans la perspective des élections municipales mais aussi présidentielles, pour interpeller les élus et institutions locales, nourrir les diagnostics de territoire et être force de proposition. Il met également les politiques locales en regard avec les politiques d’adaptation nationales et internationales.

Pour Bernard, agriculteur du Nord-pas-de-Calais dont les terres sont menacées par l’érosion cotière, témoin du rapport, “Avant chaque grande marée, on ne peut s’empêcher de penser que quand il y aura une tempête, on va se lever et puis avoir les animaux qui sont dans l’eau. Vous vivez au rythme des marées. […] Il m’a fallu des mois avant d’accepter l’idée qu’on va devoir quitter ce site que j’ai commencé à bâtir en 1988. […] Depuis cinq ans, on a entrepris une démarche de délocalisation avec tous les services de l’État. […] Ça fait cinq ans et la seule chose qui a avancé, c’est la mer. […] On apprend la patience. Physiquement, c’est pénible. On ne peut plus avancer.

Le rapport montre 152 personnes dans 14 territoires : en France hexagonale, en Guyane, à Mayotte, à La Réunion, ainsi qu’en Tunisie, à Madagascar et au Brésil. Parmi elles figuraient 119 personnes qui ont été directement touchées par des événements climatiques récents, ainsi que 33 acteurs et actrices de terrain (leaders communautaires, acteurs associatifs, élus locaux, experts).

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Inondations à Madagascar en janvier 2020

Des politiques d’adaptation qui passent à côté des besoins des plus précaires

Comment faire pour construire des politiques qui protègent tout un chacun, qui concernent tout un chacun et se déploient dans la durée ? Il ne s’agit pas ici de se substituer à la richesse des apports scientifiques, mais de partir des témoignages, du vécu, de l’expérience des personnes en première ligne, et de construire des pistes de recommandations avec eux, pour bâtir ensemble des sociétés plus justes, plus fraternelles et plus résilientes. »
Didier Duriez, Président du Secours Catholique – Caritas France

Ce que souligne tout d’abord cette étude, c’est la faible préparation de nos sociétés et des personnes face à l’intensification des événements climatiques. La culture du risque — c’est-à-dire la conscience partagée de la menace et les pratiques permettant de s’y préparer — reste limitée, ce qui réduit la capacité des autorités locales, des habitantes et des habitants à anticiper et à réagir efficacement.

S’ajoute à cela, une insuffisance de volonté et d’engagement politique à intégrer pleinement les enjeux climatiques et sociaux dans la planification et la gestion des territoires. Mais aussi une insuffisance de préparation, laquelle transparaît dans les choix d’aménagement, souvent décidés sans réelle concertation avec les populations locales et sans prise en compte de leurs vulnérabilités économiques et sociales. Or celles-ci détiennent une connaissance fine de leur environnement et de leurs besoins. Il est indispensable de passer d’une logique de réaction à une véritable stratégie d’anticipation et d’adaptation, de renforcer la planification, mais aussi de permettre et de soutenir les actions des institutions et de la société civile au niveau local.

Le maire d’une commune du Gard, interrogé pour le rapport, déclare que « Les services météo sont nuls […]. À force de détruire le service de proximité, comme à L’Aigoual, par exemple, où il y avait une observation fine locale […] qui n’existe plus aujourd’hui.[…] Les modélisations sont maintenant faites à Toulouse (situé à 180 kms à vol d’oiseau, NDLR), avec le résultat qu’on connaît. Si vous voulez un résultat un peu plus précis, il faut s’abonner à des organismes comme “Predict”, qui sont à 4 000 euros l’année, pour des collectivités.

La crise climatique aggrave les précarités et crée de nouvelles vulnérabilités

Les personnes déjà fragilisées ou en situation de précarité se trouvent encore plus vulnérables face aux chocs climatiques, qui en retour aggravent encore davantage leur situation. On observe ainsi un effet d’extension, avec des événements climatiques qui font basculer de nouveaux publics — à revenus modestes ou en équilibre fragile — vers des formes de vulnérabilité, créant ainsi de nouvelles précarités. L’adaptation doit donc mieux protéger les personnes les plus précaires et celles qui le deviennent.

Larria, habitante d’Antsirabe Nord à Madagascar, estime que « Sur le plan financier, la situation est très difficile. Ce que nous avions cultivé pour générer des revenus a été détruit. Les cultures qui nous permettaient de gagner de l’argent, comme les haricots et les brèdes piquants, ont été anéanties par les eaux. C’était notre principale source de revenus, mais tout a été ravagé. »

Pour Aina Rakotondrazaka, directeur national de SAF/FJKM (Madagascar) : « Les personnes vulnérables souffrent plus des effets du dérèglement climatique car elles ne sont pas suffisamment préparées : elles sont sans-abris ou occupent des logements précaires ou inadaptés, elles n’ont pas beaucoup d’épargne et elles ne sont pas assurées. Aussi, à Madagascar, les habitants vivent très majoritairement de l’agriculture et de l’élevage. Quand des intempéries emportent leur seule richesse, leur récolte ou leur bétail, ils perdent tout.« 

Dans son rapport « Pour les villes résilientes« , Oxfam France présente le cas des Hauts-de-France où 38 % de la population vit dans une zone exposée aux inondations, soit 11 points au-dessus de la moyenne nationale (1). Le Pas-de-Calais est même le département français le plus souvent frappé par les inondations (4 523 arrêtés depuis 1982). Et alors que les 20 % des personnes sinistrées les plus pauvres continuent à occuper des logements inondés plus souvent que le reste de la population, des mesures de prévention sont mises en place  comme, par exemple à Lille, où la mairie a fait de l’adaptation au changement climatique une priorité pour planifier la réponse aux risques. Grâce à une approche coordonnée, Lille a végétalisé plusieurs rues du centre-ville (comme la rue des Bateliers ou la place Jeanne d’Arc) et axes routiers en désimperméabilisant les sols, permettant ainsi une meilleure pénétration de l’eau dans les sols et une meilleure gestion du risque d’inondation. Comme quoi aider les plus fragiles est concrètement possible. 

Les inégalités sont également aggravées par les vagues de chaleur : Sous l’effet du changement climatique, la hausse des températures touche désormais aussi les nuits. À l’horizon 2050, le thermomètre dépassera la barre des 35 °C onze fois plus qu’en moyenne sur la période 1976-2005. Or, le parc de logements reste largement inadapté à cette évolution : la région compte encore 13,7 % de passoires thermiques, soit un niveau supérieur à la moyenne nationale (12,7 %). Face à ces risques, les communes des Hauts-de-France se mobilisent pour mieux protéger
la population de la chaleur : Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) se végétalise. En 2024, par exemple, un chantier participatif proposé par des élèves a permis de végétaliser la cour d’une école élémentaire. Lille a dépassé ses objectifs de végétalisation pour lutter contre la chaleur urbaine : entre 2023 et 2024, la ville a creusé 865 fossés de plantation pour végétaliser les façades de bâtiments alors que l’objectif était de 800 fossés. Autres exemples, à Beauvais (Oise), à Lens (Pas-de-Calais) et à Villers-Outréaux (Nord), les mairies soutiennent la rénovation énergétique des logements, entre autres en abaissant la taxe foncière sur les logements anciens récemment rénovés.
Dans les faits, loin de susciter de grands débats idéologiques, les mesures d’adaptation sont consensuelles car elles améliorent grandement le cadre de vie et le confort des habitants.

La crise climatique fragilise toutes les dimensions de la vie

Les témoignages recueillis font état d’une accumulation de problèmes : difficultés d’accès à l’eau potable, à l’alimentation ou aux soins, dégradation de la santé (maladies liées à l’eau ou à la chaleur), perturbation de la scolarité des enfants, etc. Pour beaucoup, ces bouleversements se traduisent par de véritables ruptures de vie (changement de lieu d’habitation, abandon d’un métier…) et par une perte de liberté de choix, tant les contraintes économiques et sociales finissent par dicter les trajectoires personnelles et collectives. Ces épreuves s’additionnent et s’amplifient, créant une spirale de vulnérabilités. S’adapter ne signifie pas seulement mettre en place des infrastructures, mais surtout protéger et réparer des vies.

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Pour Julie, habitante de La Tessonnière dans le Var en France, « Après le feu, il y a une espèce de traumatisme. J’avais besoin d’avoir la capacité de fuir en permanence et de pouvoir tout prendre avec moi, toutes mes affaires. Donc je gardais exprès très peu de choses et je me disais : “Faut que ça rentre dans ma voiture”. »

Faire de l’adaptation un levier de justice sociale : 3 axes de recommandations du Secours Catholique

L’urgence n’est pas seulement de renforcer les infrastructures, mais aussi de transformer nos politiques publiques et nos modes de gouvernance de manière ambitieuse pour qu’ils intègrent pleinement les vulnérabilités sociales, économiques et humaines. L’adaptation doit devenir un levier de justice sociale, reposant sur la participation active des populations concernées et sur la reconnaissance de leurs besoins et de leurs savoirs, et ce au niveau local, national et international.

Terezinha, leader de la communauté Gavião au Brésil, estime qu’« Il est nécessaire de consulter la population, parce que chaque bras du fleuve est différent, chaque communauté a sa propre façon de penser et d’agir. »

À partir de ces 152 témoignages le Secours Catholique – Caritas France, recommande de :

  • Mettre en place des politiques d’adaptation ambitieuses, inclusives et justes pour les personnes concernées : c’est garantir que chaque territoire dispose de plans d’action soutenus financièrement, que les financements, les informations et les aides atteignent réellement les communautés concernées, et que les décisions tiennent compte des besoins des personnes
    les plus vulnérables .
  • Garantir l’accès aux droits et aux besoins essentiels : Pour que la justice climatique soit une réalité, il faut garantir à chacune et à chacun un accès inconditionnel et durable aux besoins
    essentiels – alimentation, eau, soins, abri et accompagnement administratif – avant, pendant et après les crises. Il s’agit de renforcer les filets de sécurité sociaux et alimentaires, de suspendre les barrières administratives à l’aide d’urgence et de créer des guichets uniques locaux permettant à chaque citoyen de s’informer, d’être accompagné et de défendre ses droits face aux impacts climatiques. L’enjeu: protéger sans condition et construire une solidarité de long terme à l’échelle des territoires.
  • Accompagner la reconstruction individuelle et collective sur le long terme, au delà de la gestion des urgences : Sans couvrir l’ensemble des secteurs, il est à noter que des besoins forts ont émergé des témoignages dans trois secteurs clés :
    – celui de l’accès à l’assurance, pour garantir que tout le monde puisse être assuré, accompagné et soutenu ;
    – celui de l’agriculture, que la dépendance intrinsèque au climat rend particulièrement vulnérables aux impacts, tout en jouant un rôle clé dans les pratiques d’adaptation ;
    – celui de la santé mentale, à travers la question de l’accessibilité et de la pérennité d’un soutien psychologique.
    Ces trois piliers sont apparus comme des éléments structurants pour la construction d’une société plus solidaire et plus résiliente, capable non seulement de résister aux crises climatiques, mais aussi d’en sortir plus forte.

Ce que révèle ce rapport, au-delà des chiffres et des diagnostics, c’est une évidence trop souvent ignorée : l’adaptation au changement climatique ne peut être efficace si elle n’est pas aussi sociale. Protéger des territoires est essentiel mais cela ne suffit pas ; il faut protéger des vies, des parcours, des dignités. Sans une prise en compte réelle des plus vulnérables, les politiques climatiques risquent non seulement d’échouer, mais aussi d’aggraver les fractures existantes. À l’inverse, faire de l’adaptation un levier de justice sociale, fondé sur l’écoute, la participation et l’anticipation, ouvre la voie à des sociétés plus résilientes et plus justes. Face à l’urgence climatique, le véritable enjeu n’est pas seulement de s’adapter, mais de choisir collectivement de ne laisser personne seul face à la tempête. 

Lire le rapport complet du Secours Catholique-Caritas France

(1) Le jour de la publication du rapport, ce 17 février, Oxfam France publie aussi un rapport sur les communes qui prennent les devants pour s’adapter au changement climatique. 24 leviers différents ont été identifiés par l’association qui les présente sous format d’études de cas dans un rapport qui souligne que les villes, petites comme grandes, peuvent agir pour protéger leur population des risques climatiques. L’étude montre que l’échelon local est indispensable pour concevoir des initiatives qui répondent aux besoins des plus vulnérables et appelle à redoubler les efforts, à quelques semaines des élections municipales. 

Photo d’en-tête : Inondations en Maine et Loire (49) 

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