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À l’origine des savoirs de l’Anthropocène

À l’origine des savoirs de l’Anthropocène – L’Odyssée des glaciologues en Antarctique (1957 – 2025), de François Prouteau – Editions Actes sud / Collection Système Terre (N°5), 4 mars 2026 – 74 pages

En 1965, les chercheurs Claude Lorius et Bill Budd prennent l’apéritif en Antarctique. Ils plongent quelques morceaux de glace dans leur whisky tirés du carottage réalisé dans la journée, à une centaine de mètres de profondeur. En regardant les bulles d’air libérées par la glace, Claude Lorius a la brusque intuition qu’elles pourraient contenir les archives des différentes composantes de l’atmosphère.
C’est le début d’une odyssée scientifique et géopolitique de collaboration avec des collègues américains et russes qui va révolutionner notre compréhension de l’histoire des 400 000 dernières années de la Terre , depuis l’apparition d’Homo sapiens et nous permettre de comprendre le réchauffement climatique de nature anthropique et la funeste trajectoire actuelle du système Terre dans l’Anthropocène…

L’ouvrage retrace l’émergence d’un savoir scientifique fondamental pour la compréhension du climat terrestre : la lecture des archives atmosphériques enfermées dans les glaces polaires. À travers le récit des grandes campagnes de forage menées en Antarctique, François Prouteau propose une véritable histoire intellectuelle et politique de la glaciologie moderne.

Le livre s’organise autour d’un paradoxe central : comment un geste scientifique presque accidentel — l’observation de bulles d’air dans un verre de whisky — a ouvert l’une des voies les plus puissantes pour reconstituer l’histoire du climat terrestre sur plusieurs centaines de milliers d’années.

Une révolution scientifique : lire l’atmosphère dans la glace
L’intuition de Claude Lorius, partagée et développée avec Bill Budd, repose sur une idée simple mais vertigineuse : la neige qui tombe en Antarctique se transforme progressivement en glace en emprisonnant des bulles d’air. Ces bulles constituent autant de capsules temporelles contenant la composition chimique de l’atmosphère passée.

Prouteau montre comment cette hypothèse, d’abord empirique, s’est progressivement transformée en programme scientifique international. Les carottes de glace profondes deviennent des archives climatiques capables de révéler :

  • les concentrations passées de CO₂ et de méthane
  • les cycles glaciaires et interglaciaires
  • les variations rapides du climat terrestre
  • la relation étroite entre gaz à effet de serre et température globale

L’analyse isotopique de ces bulles permet alors d’établir un lien inédit entre activité humaine et dérèglement climatique récent. L’un des apports majeurs de ces recherches est de montrer que l’augmentation actuelle du CO₂ sort brutalement de la variabilité naturelle observée sur plusieurs centaines de millénaires.

Une aventure scientifique collective et géopolitique
L’ouvrage ne se limite pas à un récit scientifique. Il décrit également la dimension profondément internationale de la recherche polaire. Prouteau met en lumière les coopérations parfois inattendues entre scientifiques américains, soviétiques puis russes et européens.

Dans le contexte de la guerre froide, l’Antarctique apparaît comme un territoire paradoxal : un espace de rivalité symbolique entre puissances mais aussi un laboratoire unique de collaboration scientifique. Les grandes campagnes de forage profond deviennent ainsi des projets diplomatiques autant que scientifiques.

Cette dimension géopolitique est l’un des fils conducteurs du livre : la construction du savoir climatique est indissociable des infrastructures, des stations polaires, des financements et des réseaux scientifiques internationaux.

L’Anthropocène comme horizon scientifique
L’un des mérites du livre est de replacer la glaciologie au cœur de la formation du concept d’Anthropocène. Les carottes de glace ne sont pas seulement des objets scientifiques : elles constituent une preuve matérielle de la transformation rapide du système Terre par les activités humaines. Prouteau insiste sur trois apports majeurs de ces recherches :

  • La profondeur temporelle : les glaces permettent de comparer le climat actuel avec des centaines de milliers d’années d’histoire climatique.
  • La signature anthropique : la rupture récente des concentrations de gaz à effet de serre devient incontestable.
  • La matérialité des archives planétaires : la Terre elle-même conserve la trace de l’action humaine.

Ainsi, les glaciologues deviennent, parfois malgré eux, des témoins privilégiés de l’entrée de l’humanité dans une nouvelle époque géologique.

Un récit à la croisée de l’histoire des sciences et du récit d’exploration
Le style de François Prouteau se distingue par une écriture qui mêle analyse scientifique, récit historique et dimension presque épique de l’exploration polaire. Les stations isolées, les conditions extrêmes et les défis techniques du forage profond confèrent au livre une dimension narrative forte.

Mais cette aventure humaine est toujours mise au service d’une réflexion plus large : comment se construisent les savoirs scientifiques capables de transformer notre perception du monde ?

À l’origine des savoirs de l’Anthropocène apparaît ainsi comme une contribution importante à l’histoire contemporaine des sciences du climat. En retraçant l’émergence de la glaciologie climatique, François Prouteau montre que notre compréhension actuelle du changement climatique ne résulte pas d’une découverte isolée, mais d’un long processus collectif mêlant intuition, technologie, coopération internationale et persévérance scientifique.

L’ouvrage rappelle finalement une idée essentielle : les glaces de l’Antarctique ne sont pas seulement des paysages lointains. Elles constituent l’une des archives les plus précieuses de l’histoire de la Terre — et peut-être l’un des avertissements les plus clairs adressés à l’humanité.

François Prouteau est professeur en sciences de l’éducation et vice-président chargé des sciences humaines à l’Université catholique de Lille. Depuis plus de trente ans, il a lancé et accompagné le développement d’écoles supérieures en Europe, en Afrique, en Amérique et en Asie. De 2013 à 2023, il a été président exécutif de Fondacio. François Prouteau travaille à Lille et habite à Angers.

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