Géopolitique de l’Ukraine, de Michaël Levystone – Editions PUF, 15 octobre 2026 – 248 pages
A la charnière des sphères d’influence russe et européenne, l’Ukraine est une zone grise des relations internationales. Contesté, dans son existence même par Vladimir Poutine qui a décidé de l’envahir le 24 février 2022, cet Etat d’Europe orientale s’impose comme la pièce centrale de l’échiquier géopolitique mondial. Le conflit pluridimensionnel qui fait rage mobilise de nombreuses puissances : Union européenne au chevet de Kiev, Corée du Nord et Iran en soutien à Moscou, tandis que les Etats-Unis tergiversent et que les géants chinois et indien se retranchent derrière une neutralité ambivalente. Comment l’affrontement avec la Russie, né en 2014, recompose-t-il la géopolitique, mais aussi la politique intérieure, la société et l’économie de l’Ukraine ?
Dans son ouvrage, Michaël Levystone propose une lecture éclairante de ce conflit qui dépasse largement les frontières ukrainiennes. Spécialiste de l’espace postsoviétique, il replace la guerre dans le temps long de l’histoire, depuis l’indépendance de 1991 jusqu’à l’invasion russe de 2022, en passant par la révolution de Maïdan et l’annexion de la Crimée en 2014. Mais son approche ne se limite pas aux ambitions impériales de Moscou ni aux stratégies des puissances occidentales. Elle redonne toute sa place à l’Ukraine elle-même, à ses aspirations démocratiques, à ses transformations sociales et à sa volonté de souveraineté. Car derrière les affrontements militaires se joue aussi la reconstruction d’une identité nationale, bouleversée par les destructions, les déplacements de population et les fractures économiques.
L’ouvrage éclaire également les recompositions de l’ordre international : les hésitations européennes, les ambiguïtés chinoises et indiennes, les nouvelles alliances de la Russie et les fragilités d’un droit international mis à l’épreuve par le retour de la guerre de conquête. En filigrane se dessine une interrogation fondamentale : dans un monde où les logiques de puissance reprennent le dessus, quelle place reste-t-il au droit des peuples à décider de leur destin ?
S’il est un Etat au monde à porter sur lui – et jusqu’à son hymne et à son nom – sa vocation géopolitique, c’est bien l’Ukraine : U- signifie « près de », et -kraï : « frontière ». » ‘(Introduction, p.9)
Ce qui frappe, à la lecture de cette analyse, c’est le vertige d’une contradiction : jamais l’Ukraine n’aura autant occupé le devant de la scène internationale, et jamais son avenir n’aura semblé aussi dépendant de décisions prises ailleurs. À Washington, Moscou, Bruxelles ou Pékin, on discute de territoires, de garanties de sécurité, de sanctions et de compromis, comme si le destin d’un peuple pouvait se négocier sur une carte d’état-major. C’est précisément ce que cette approche géopolitique invite à ne pas oublier : l’Ukraine n’est pas seulement un enjeu stratégique, c’est une nation qui revendique le droit de choisir son avenir. Et l’on peut se demander si la plus grande défaite de l’Europe ne serait pas, finalement, de s’habituer à l’idée qu’une paix puisse être conclue au prix de cette liberté. Car une paix qui consacrerait le droit du plus fort serait-elle encore une paix, ou simplement une invitation à la prochaine guerre ?
Plus qu’une analyse d’un conflit, Géopolitique de l’Ukraine invite à comprendre comment le sort d’une nation est devenu l’un des révélateurs les plus saisissants des bouleversements du monde contemporain.
Michaël Levystone est cofondateur de l‘Observatoire de La Nouvelle Eurasie (ONE). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’espace postsoviétique, parmi lesquels Géopolitique de l’Eurasie (Editions Le Cavalier bleu, 2025) et l’Asie centrale en 100 questions (Editions Tallandier, 2025).
