Le Népal a très peu contribué au réchauffement climatique mondial. Pourtant, il vient d’en subir une manifestation catastrophique. Après les inondations meurtrières du 26 août, provoquées par l’effondrement d’une masse de roche et de glace dans l’Himalaya, le pays réclame une aide urgente au Fonds international créé précisément pour financer les « pertes et dommages » climatiques. Problème : au moment où les victimes ont besoin d’argent, la machine internationale discute encore de la manière de le verser. Derrière le drame népalais ressurgit ainsi une question que trente ans de diplomatie climatique n’ont toujours pas vraiment réglée : quand certains pays ont largement contribué à dérégler le climat et que d’autres en paient les conséquences, qui doit payer la facture ?
Entendons-nous bien sur les mots. Dire que « personne n’est responsable » ne signifie évidemment pas que tout le monde aurait contribué de la même manière au réchauffement climatique, ni que l’histoire des émissions de gaz à effet de serre aurait mystérieusement disparu. C’est même exactement l’inverse.
Nous savons qu’il y a des dommages. Nous savons que certains pays ont historiquement beaucoup plus contribué au réchauffement que d’autres. Nous avons même créé un fonds international spécialement destiné à aider les pays les plus vulnérables lorsqu’ils en subissent les conséquences. Mais nous avons soigneusement construit le mécanisme pour que reconnaître les dégâts ne signifie pas automatiquement reconnaître une dette, et pour que financer les victimes ne transforme pas les grands émetteurs historiques en débiteurs juridiquement responsables. Voilà tout le paradoxe.
Le Népal réclame aujourd’hui de l’argent après une catastrophe dont les scientifiques montrent que le changement climatique a aggravé les conditions de survenue. Mais qui doit payer ? Au nom de quoi ? D’une aide ? D’une solidarité internationale ? D’une contribution volontaire ? Ou de la réparation d’un dommage auquel certains ont beaucoup plus contribué que d’autres ? La différence peut sembler sémantique. Elle vaut potentiellement des centaines de milliards de dollars. Et elle conduit à une question que la diplomatie climatique s’efforce depuis longtemps de manier avec beaucoup de précautions : combien de temps pourra-t-on encore parler de « solidarité climatique » pour éviter de parler de responsabilité ?
Le climat détruit vite. La finance climatique, beaucoup moins
Le 26 août dernier, une gigantesque masse de roche et de glace s’est effondrée dans l’Himalaya, près de la frontière entre le Népal et le Tibet. Une vague de boue, de roches, de glace et d’eau s’est engouffrée dans les vallées, détruisant habitations, routes, ponts et installations hydroélectriques. Le bilan humain est effroyable et continue d’évoluer. Début septembre, les autorités népalaises poursuivaient toujours les opérations de recherche et de secours dans les districts touchés. Des milliers de personnes étaient encore portées disparues.
Depuis, une question dépasse le seul secours humanitaire : quelle part le changement climatique a-t-il joué dans cette catastrophe ? Une analyse publiée par World Weather Attribution de ce 17 septembre 2026 révèle que le changement climatique a contribué à la fonte du pergélisol et à l’amincissement des glaciers, ce qui a probablement influencé la catastrophe survenue le mois dernier à la frontière entre le Népal et le Tibet. Et les premières analyses scientifiques mettent en évidence plusieurs mécanismes. Des décennies de réchauffement ont provoqué le recul des glaciers et la dégradation du pergélisol qui maintient en partie la cohésion des hautes parois montagneuses. Les températures exceptionnellement élevées enregistrées dans la région en juillet et août 2026 ont précédé immédiatement l’effondrement.
Il faut néanmoins être précis : attribuer une catastrophe particulière au changement climatique n’équivaut pas à dire que celui-ci en serait la cause unique. Dans un événement de cette nature interviennent la géologie, le relief, la glace, l’eau et différents phénomènes locaux. Le changement climatique agit notamment en modifiant les conditions dans lesquelles ces risques se produisent.
Mais cette nuance scientifique ne fait pas disparaître la question politique. Elle la rend même plus embarrassante.
Le Népal présente l’addition
Après la catastrophe, le gouvernement népalais a sollicité une aide d’urgence et indiqué demander, dans un premier temps, 20 millions de dollars au Fonds FRLD pour répondre aux pertes et dommages. Toutefois, cette demande n’a pas encore été acceptée et une lettre datée du 14 septembre, émanant des pays développés membres du Conseil, ne fait état d’aucun engagement concret en ce sens. Cette demande est distincte d’une autre enveloppe de 20 millions déjà approuvée pour le Népal au titre de projets déposés avant la catastrophe.
Le Fonds FRLD est l’un des résultats les plus symboliques des dernières COP. Sa création a été décidée à la COP27 en 2022 et son fonctionnement précisé à la COP28. Sa raison d’être est assez simple à comprendre : aider financièrement les pays particulièrement vulnérables lorsqu’ils subissent des conséquences du changement climatique auxquelles ils ne peuvent plus simplement « s’adapter ». Car on peut construire une digue, installer une alerte précoce ou modifier une culture agricole. Mais lorsqu’un village a disparu, qu’une maison a été emportée, qu’un territoire devient inhabitable ou que des vies ont été perdues, nous ne sommes plus dans l’adaptation. Nous sommes dans les pertes et dommages.
Et c’est là que l’histoire devient particulièrement intéressante. Un fonds créé pour les catastrophes… qui doit encore décider comment répondre à une catastrophe.
À la suite de la demande népalaise, des représentants de pays en développement siégeant au conseil du Fonds ont demandé la tenue d’une réunion extraordinaire afin de débloquer rapidement des ressources. Les coprésidents du Fonds ont répondu qu’ils travaillaient avec le Conseil afin d’examiner les possibilités d’aide dans le cadre des règles et procédures existantes. Traduction moins diplomatique : la catastrophe a eu lieu, les morts se comptent par centaines, les destructions par milliards, le fonds existe, le pays a demandé de l’argent… et l’on cherche encore la procédure permettant de le lui verser rapidement.
Ce n’est pas un détail bureaucratique. C’est peut-être le premier véritable crash-test du système international des pertes et dommages. Car un fonds destiné à réparer les conséquences des catastrophes climatiques ne sera pas seulement jugé sur les sommes promises lors des COP. Il sera jugé sur une question beaucoup plus triviale : combien de temps faut-il entre la catastrophe et l’arrivée de l’argent ?
Une aide versée trois ans après une inondation peut être utile à la reconstruction. Elle ne remplace pas une aide disponible trois semaines après.
« Pollueur-payeur » ? Pas vraiment
C’est ici qu’une confusion mérite d’être levée. On pourrait résumer l’affaire par une formule séduisante : les pays riches ont historiquement émis une grande partie des gaz à effet de serre responsables du réchauffement ; les pays pauvres en subissent souvent les conséquences les plus brutales ; les premiers doivent donc indemniser les seconds. En somme : pollueur-payeur.
Politiquement et moralement, l’idée est puissante. Juridiquement, la réalité est beaucoup plus compliquée.
Le Fonds pertes et dommages n’est pas un tribunal climatique. Il n’établit pas, catastrophe après catastrophe, la responsabilité d’un État avant de lui envoyer la facture. Il repose sur des contributions internationales et sur des mécanismes de financement destinés aux pays vulnérables. Le choix des mots est crucial. Aider n’est pas indemniser. Contribuer n’est pas réparer. Et financer un fonds n’est pas reconnaître une dette.
C’est précisément autour de cette frontière que se joue depuis des années une partie du conflit climatique entre pays développés et pays en développement.
Le paradoxe de la facture sans responsable
Nous avons donc inventé un système assez extraordinaire. Nous reconnaissons que le changement climatique provoque des pertes et des dommages. Nous avons créé un fonds pour aider ceux qui les subissent. Nous savons que les émissions accumulées depuis l’industrialisation sont très inégalement réparties entre les pays. Mais lorsqu’arrive le moment de payer, le système international évite soigneusement de transformer cette relation historique en facture juridiquement exigible. Il existe donc des dommages, des victimes et un mécanisme de financement, mais pas de facture adressée individuellement aux responsables historiques.
Ce compromis n’est pas accidentel. Il a rendu politiquement possible la création du Fonds. Pour nombre de pays développés, accepter un mécanisme explicitement fondé sur la responsabilité et l’indemnisation aurait ouvert une question financière potentiellement gigantesque : où commencerait la dette climatique, où s’arrêterait-elle, qui serait juridiquement responsable et pour combien ?
Le vocabulaire diplomatique a donc réalisé une prouesse : reconnaître la facture sans nécessairement désigner celui qui doit la payer.
20 millions face à des milliards
Le cas népalais permet aussi de mesurer le gouffre entre les besoins et les moyens disponibles. Le gouvernement a demandé une première aide d’urgence de 20 millions de dollars au Fonds pertes et dommages. Dans le même temps, les évaluations des destructions se chiffrent en milliards de dollars. Même si les 20 millions étaient rapidement débloqués, ils ne représenteraient donc qu’une fraction du coût réel de la catastrophe.
Et le problème dépasse largement le Népal. À mesure que se multiplient sécheresses, incendies, submersions, cyclones, vagues de chaleur ou catastrophes glaciaires, les demandes risquent de croître beaucoup plus vite que les ressources disponibles. La question n’est alors plus seulement : qui doit bénéficier du Fonds ? Elle devient : qui va durablement l’alimenter ? Les budgets publics des pays riches ? Une taxe sur les énergies fossiles ? Le transport maritime ou aérien ? Les grandes compagnies pétrolières et gazières ? Des prélèvements sur les profits liés aux hydrocarbures ?
Derrière le débat technique sur le financement apparaît ainsi une question beaucoup plus politique : faut-il faire payer les contribuables ou les pollueurs ? Ceux qui ont le moins chauffé la planète peuvent-ils continuer à payer le prix fort ?
C’est précisément l’argument porté par 350.org. L’organisation estime que les pays riches doivent assurer un décaissement rapide du Fonds et considère la situation népalaise comme une question de justice climatique. Il s’agit évidemment d’une position militante, et elle doit être présentée comme telle. Mais le problème qu’elle soulève est difficile à contourner.
Le Népal se trouve parmi les pays dont la contribution aux émissions mondiales est très faible, alors que sa géographie montagneuse le rend particulièrement exposé aux conséquences du réchauffement. Les glaciers himalayens reculent, le pergélisol se dégrade et les populations installées en aval se retrouvent confrontées à des risques qu’elles n’ont pratiquement aucune possibilité de maîtriser seules.
La justice climatique commence précisément avec cette asymétrie : ceux qui ont le moins contribué au problème peuvent être parmi ceux qui en subissent le plus lourdement les conséquences.
Le jour où le climat enverra vraiment sa facture
Le Népal pourrait ainsi devenir beaucoup plus qu’un nouveau drame dans la longue chronique des catastrophes climatiques. Il pose une question redoutablement concrète au système international.
Nous avons passé trente ans à négocier des objectifs d’émissions, des trajectoires, des engagements, des mécanismes financiers et des déclarations finales savamment pesées. Mais le changement climatique entre maintenant dans une autre phase : celle où les conséquences physiques deviennent suffisamment importantes pour produire des factures réelles. Des maisons à reconstruire. Des routes à refaire. Des réseaux électriques à rétablir. Des cultures perdues. Des populations à déplacer. Des territoires à sécuriser. Et derrière les milliards de dollars, évidemment, des vies qui ne se remboursent pas.
À partir de là, le débat climatique cesse d’être seulement celui des tonnes de CO₂ évitées en 2030 ou 2050. Il devient beaucoup plus brutal. Quand la facture arrive, qui sort le portefeuille ? Et surtout : combien de temps pourra-t-on encore parler de « solidarité climatique » pour éviter de parler de responsabilité ?








Sujet de Droit !
On doit envisager ce territoire, Humains et non- Humains, comme un Vivant qu’on a assassiné et le Subjectiver, comme n’arrête pas de le dire P. Descola, qui l’a appris auprès des Peuples Premiers …