Linguistique, biologie, chimie, photonique quantique : derrière ces mots se cachent des avancées capables de détecter des appels à l’aide sur les réseaux sociaux, de cibler les cellules cancéreuses, de concevoir des ordinateurs quantiques ou encore d’inventer de nouveaux antidouleurs. Quatre scientifiques, guidés par la même exigence d’excellence transforment des découvertes fondamentales en innovations concrètes. Ils sont distingués par les médailles de l’innovation du CNRS 2025. Leurs parcours racontent comment la recherche fondamentale peut changer très concrètement le monde, en répondant à des enjeux de société, sur le plan technologique, économique, thérapeutique et social. Portraits.
Alda Mari : repérer l’urgence sur les réseaux sociaux grâce au langage
Et si l’analyse du langage pouvait contribuer à sauver des vies ? Alda Mari, directrice de recherche à l’Institut Jean Nicod, est experte en sémantique formelle. Cette discipline étudie la façon dont le langage permet de décrire le monde — ou plutôt les mondes possibles, qu’ils soient réels ou hypothétiques. La chercheuse est notamment reconnue pour ses travaux sur la distinction entre vérités objectives et subjectives. « Toute affirmation repose sur des conditions de vérité », explique-t-elle. Mais alors que la vérité objective ne dépend d’aucun point de vue, la vérité subjective, elle, varie selon la perception et les biais de l’observateur.
En collaboration avec des informaticiens, Alda Mari s’attache à modéliser avec précision ces subtilités linguistiques. Selon elle, le langage repose sur une logique proche de la logique mathématique.
En 2017, elle répond à un appel à projets du ministère de l’Intérieur visant à concevoir un outil capable d’identifier des situations d’urgence sur les réseaux sociaux. Un défi complexe : le terme « urgent » est rarement employé explicitement — comme dans « Ma fille est sous les décombres ». Il faut alors interpréter les points de vue et les implicites des locuteurs.
Avec Farah Benamara, chercheuse à l’Institut de recherche en informatique de Toulouse, elle développe ainsi le logiciel Intact, qui analyse les messages pour repérer des signaux d’alerte lors de crises écologiques et faciliter l’intervention rapide des secours.
Alain Wagner : la chimie au service du vivant
« J’étudie la rencontre entre le vivant et les réactions chimiques », résume Alain Wagner, chercheur au laboratoire Chémo-biologie synthétique et thérapeutique à Strasbourg. Son objectif : concevoir de nouvelles méthodes pour comprendre et modifier les systèmes biologiques. Un exercice délicat, car la chimie se comporte différemment dans un environnement biologique que dans un laboratoire classique. « Ici, nous devons composer avec un milieu imposé et adapter en permanence la réactivité chimique pour atteindre nos objectifs », explique-t-il.
À la tête de l’équipe Chimie BioFonctionnelle, il travaille notamment sur les antibody-drug conjugates (ADC), des assemblages associant un anticorps à une molécule toxique afin de cibler spécifiquement les cellules cancéreuses et les détruire.
Entrepreneuriat et recherche vont de pair pour le scientifique. En 2014, il cofonde Syndivia, dédiée au développement d’ADC plus performants. Il est également à l’origine de quatre autres entreprises, dont eNovalys (2009), qui propose aux chimistes des outils d’intelligence artificielle pour optimiser leurs conditions de réaction.
Plus récemment, il crée MicroOmix, spécialisée dans l’analyse des anticorps produits par chaque cellule afin d’identifier ceux présentant un intérêt pharmaceutique, ouvrant la voie à de nouvelles thérapies. Ses contributions pionnières lui ont valu le prix Sequens ainsi que la médaille Berthelot de l’Académie des sciences en 2021.
Pascale Senellart : bâtir l’ordinateur quantique de demain
« Les photons posent des défis scientifiques et technologiques fascinants », confie Pascale Senellart, directrice de recherche au Centre de nanosciences et de nanotechnologies. Elle exploite ces particules élémentaires de lumière ainsi que des « boîtes quantiques », des nanostructures capables d’en générer à la demande.
Avec son équipe, elle a mis au point des sources émettant des photons uniques dirigés avec précision. Ces avancées, récompensées par la médaille d’argent du CNRS en 2014, ont suscité l’intérêt de la communauté quantique.
En effet, les photons sont particulièrement adaptés pour coder des qubits, unités de base des ordinateurs quantiques. Contrairement aux bits classiques limités à 0 ou 1, les qubits peuvent exister simultanément dans ces deux états — une propriété de superposition qui démultiplie la puissance de calcul.
Pour diffuser ces technologies, Pascale Senellart fonde en 2017 la start-up Quandela avec Niccolo Somaschi et Valérian Giesz. Trois ans plus tard, l’entreprise se lance dans la conception d’ordinateurs quantiques photoniques. Un premier modèle de 6 qubits voit le jour fin 2022.
En mai 2025, la société, qui compte désormais plus de cent collaborateurs, dévoile Belenos, un calculateur de 12 qubits. « La recherche fondamentale alimente Quandela, et inversement », souligne-t-elle.
Aziz Moqrich : comprendre et traiter la douleur chronique
Peut-on imaginer des antidouleurs efficaces sans effets secondaires lourds ? Depuis deux décennies, Aziz Moqrich, directeur de recherche CNRS à l’Institut de biologie du développement de Marseille, cherche à répondre à cette question. Aujourd’hui, les opioïdes demeurent les traitements les plus puissants, mais leur usage s’accompagne de risques majeurs, notamment d’addiction.
Le chercheur s’est intéressé à une protéine encore méconnue, TAFA4, qu’il identifie en 2007. Cette molécule joue un rôle clé dans le système nerveux périphérique en atténuant la douleur. « Lorsqu’une lésion survient, TAFA4 apaise l’hyperactivité des neurones stimulés », explique-t-il.
Reste à transformer cette découverte en traitement. En 2020, il cofonde la start-up Tafalgie Therapeutics, qui compte aujourd’hui 26 salariés. L’équipe a développé plusieurs dérivés de TAFA4 conservant les propriétés antalgiques de la protéine sans effets secondaires significatifs.
Les premiers essais cliniques ont commencé chez des volontaires sains ainsi que chez des patients opérés, avec des résultats attendus en 2026. Parallèlement, Aziz Moqrich consacre toujours près de 60 % de son temps à la recherche fondamentale. Il a reçu le prix SATT impact en 2022 et le grand prix de la recherche des Bouches-du-Rhône en 2024.
Source : CNRS Le Journal, 18/12/2025






