Rébis ou le secret de l’alchimiste – Traité d’alchimie opérative, de Séverin Lobanov – Editions Trajectoire, janvier 2026 – 1232 pages
À l’heure où l’ésotérisme connaît un regain d’intérêt mêlant quête spirituelle, écologie intérieure et défiance envers la technoscience, Rébis ou le Secret de l’Alchimiste s’impose comme un objet singulier. Ni simple essai historique, ni manuel symbolique, l’ouvrage revendique autre chose : un véritable traité d’alchimie opérative, ancré dans la pratique autant que dans la métaphysique.
Devenu au fil des années un classique discret de la littérature hermétique, ce texte, initialement publié en trois tomes, est aujourd’hui réuni en un volume unique. Il constitue probablement le premier traité complet d’alchimie du XXIe siècle, dans la mesure où il ne se contente pas de commenter la tradition : il prétend la transmettre, voire la rendre à nouveau praticable.
L’ambition est claire : sortir l’alchimie du musée des symboles pour la replacer dans l’atelier.
La première partie, consacrée à « l’oratoire », pose les bases théurgiques du travail. Lobanov y décrit les outils magiques et spirituels nécessaires pour préparer l’opérateur lui-même. Car, selon la tradition qu’il défend, l’alchimie n’est pas d’abord une affaire de cornues et de fourneaux, mais de transformation intérieure : purifier l’intention, discipliner l’attention, structurer la volonté. C’est seulement à cette condition que l’alchimiste peut espérer « affirmer son ascendant sur la Matière » et l’engager vers ces « chemins de traverse réputés impossibles ». Autrement dit, la technique sans ascèse ne produit rien.
La deuxième partie bascule dans le laboratoire. Plus rare dans la littérature contemporaine, elle détaille des procédés concrets, des manipulations, des opérations chimiques inspirées de la voie d’Alexandre von Suchten — celle que suivirent, selon l’auteur, Nicolas Flamel, Eyrénée Philalèthe ou encore Isaac Newton. Lobanov prend ici le contrepied d’une lecture purement symboliste de l’alchimie : pour lui, il s’agit bel et bien d’une pratique matérielle, expérimentale, presque artisanale. Cette insistance sur le geste, la matière et la répétition donne au livre une dimension étonnamment pragmatique, à rebours de l’image nébuleuse souvent associée à l’hermétisme.
Enfin, la troisième partie s’aventure sur un terrain plus spéculatif et philosophique. Elle aborde les pratiques internes et les dimensions métaphysiques de l’œuvre : Corps de Gloire, rotation des âmes ou transfert de conscience, Tétramorphe, Livre de la Fécondation des Âmes… Autant de notions qui peuvent dérouter le lecteur moderne, mais qui inscrivent l’alchimie dans une anthropologie complète, où la transformation des métaux devient le miroir d’une mutation de l’être.
C’est sans doute là que réside la singularité — et la limite — du livre. Fascinant pour qui accepte son cadre symbolique, Rébis peut sembler opaque, voire excessif, à un lectorat strictement rationaliste. Lobanov ne cherche jamais à traduire son propos dans le langage contemporain des sciences ou de la psychologie : il parle depuis la tradition, avec ses codes et ses présupposés. Le pacte de lecture est clair : on entre ou on reste à la porte.
Mais c’est précisément cette radicalité qui fait l’intérêt de l’ouvrage. À l’heure où l’ésotérisme est souvent édulcoré en développement personnel, Rébis assume une voie exigeante, longue, presque monastique. Il rappelle que l’alchimie, historiquement, fut moins une promesse d’or qu’un art de transformation de soi — une discipline du regard sur la matière et sur l’esprit.
Plus qu’un manuel, le livre se lit alors comme une proposition : et si l’alchimie n’était pas un vestige du passé, mais une autre manière d’habiter le monde, où connaissance, pratique et spiritualité ne sont pas séparées ?
Qu’on y voie un héritage symbolique, une quête intérieure ou une véritable technologie sacrée, Rébis ou le Secret de l’Alchimiste demeure un ouvrage à part : dense, érudit, parfois déroutant, mais suffisamment cohérent et ambitieux pour relancer, au XXIe siècle, la question d’une alchimie vivante.
Séverin Lobanov est Chercheur indépendant, pratiquant l’alchimie de manière opérative depuis 30 ans. Actuellement, outre l’alchimie traditionnelle, il se spécialise dans l’étude des écritures anciennes et langues bibliques.