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Souveraineté numérique : il est temps de se réveiller

En un clic, les États-Unis pourraient paralyser les messageries, les clouds et même certaines capacités militaires européennes. Cette dépendance technologique, devenue un levier de pression stratégique, expose l’Europe à un risque majeur de paralysie économique et politique. Pourtant, comme le montrent le Brésil et l’Inde, construire une souveraineté numérique est possible — à condition d’en faire dès maintenant une priorité politique et industrielle. Dans ce papier, Gilles Babinet alerte sur l’urgence de ce sursaut.

En un clic, les Américains peuvent paralyser nos mails, nos clouds, et même nos avions de combat. La construction d’une infrastructure numérique européenne n’est pas impossible, comme l’ont prouvé le Brésil et l’Inde.

Trump n’envahira pas le Groenland, et n’augmentera pas les taxes sur les exportations européennes. La pression baisse donc, mais pour combien de temps ? Chacun sait que d’ici peu, il déclenchera une nouvelle crise sur un thème dont lui seul a le secret.

Tout cela n’en rend que plus urgent la nécessité de mettre en œuvre un grand plan d’autonomisation technologique de l’Europe, comme sont en train de le faire d’ailleurs d’autres pays : Chinois, Indien, Brésiliens, Vietnamiens, Sud-Africains, etc…

La Chine, a été la première à vouloir s’émanciper des technologies américaines, elle est par conséquent la plus avancée sur cette route. Le Brésil suit une trajectoire comparable avec la mise en œuvre d’un plan national doté d’un budget de 4,2 milliards d’euros. Plus largement, le pays prévoit d’investir plus de 140 milliards d’euros (774 milliards de reais) dans la transformation numérique d’ici 2028, notamment dans le cloud, l’IA, l’exploitation des données et la formation de professionnels qualifiés. La volonté d’autonomisation vis-à-vis des USA y est d’autant plus forte que l’hostilité de l’administration américaine à l’égard de l’administration Lula est tout sauf équivoque. En Inde, c’est au travers de l’Indian-Stack, qui fêtera prochainement ses dix ans que le pays compte retrouver son autonomie dans une large panoplie de services numériques, profondément entrelacés avec les politiques générales de l’État fédéral.

Ne nous leurrons pas, s’agissant des menaces américaines, les dangers reviendront tôt ou tard : la tentation d’utiliser le numérique pour mettre l’Europe sous pression sera bien trop forte, tant les conséquences sont profondes, imparables et à coût marginal pour l’agresseur américain.

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Interrompre les systèmes de paiement ne serait-ce qu’un jour, c’est mettre l’économie à l’arrêt. Plus rien ne marche. Si la menace était mise en œuvre ne serait-ce que sur un pays ou un réseau de paiement, il ne faudrait pas longtemps pour que l’on envisage de négocier. La même hypothèse peut se répéter avec les applications de bureau, le cloud…

Il est d’ailleurs singulier que certains parient sur le fait que les USA n’oseraient pas prendre ce type d’initiative, avançant l’argument que c’est une arme à un seul coup. Cela revient à se méprendre profondément sur les enseignements de ce qu’ils ont déjà fait. Rompre la confiance avec leurs plus grands partenaires historiques au travers d’initiatives aussi erratiques que brutales montre que rien ne les arrête. Comme le disait Warren Buffet « Il faut 20 ans pour bâtir une réputation et cinq minutes pour la détruire. Si vous y pensez, vous ferez les choses différemment. ». Manifestement, ce n’est pas ce qui guide la politique américaine.

A ceux qui voudraient avancer que le niveau de dépendance est déjà trop élevé, qu’on n’y arrivera pas, il faut répondre : restez chez vous. Ne vous exprimez plus, nous n’avons pas besoin de votre défaitisme.

Nous avons plutôt besoin d’être ensemble et de créer une perspective de long terme. L’expression de Kennedy semble toujours pertinente : « Nous choisissons d’aller sur la Lune dans cette décennie et de faire ces autres choses, non pas parce qu’elles sont faciles, mais parce qu’elles sont difficiles.« 

Il faut agir d’une façon différente via des choix audacieux et singuliers.

La dépendance technologique et géopolitique de l’Europe face aux Etats-Unis franchit aujourd’hui un nouveau palier de tensions, à mesure que s’accumulent des évidences. Il y a quelques mois, des magistrats de la Cour pénale internationale (CPI) ont vu leurs boîtes e-mail administrés par Microsoft bloquées, et un juge français de la même CPI aurait constaté que tous ses comptes de services américains – stockage, cloud, messagerie – avaient été gelés ou rendus inaccessibles. Tout cela s’inscrit dans la longue tradition d’espionnage extrajudiciaire américaine révélée il y a plus d’une douzaine d’années par Edward Snowden : écoute massive, interception de communications, législation secrète du recours à la surveillance.

Sur le plan commercial, cette dépendance se révèle également critique : l’acquisition en 2023 de VMware par Broadcom a induit une politique de hausses de prix hallucinantes. Les clients européens affirment avoir subi des augmentations comprises entre 800 % et 1.500 % pour les licences de virtualisation, au motif que l’alternative n’existait quasiment pas.

Quand on ajoute à cela le fait que l’avion de combat F 35 (et d’autres plateformes d’armes interopérables) repose sur des architectures logicielles américaines – mises à jour, interconnexions, accès réseau -, l’hypothèse d’un retrait ou d’une restriction de service déclenchée depuis Washington n’est plus purement théorique. Une telle décision pourrait paralyser une partie de la capacité militaire européenne sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Derrière l’apparente coopération transatlantique se dessine désormais une architecture de dépendance : non plus seulement économique ou technologique, mais juridique et militaire.

La vague IA

Le contexte s’éclaire à la lumière des programmes de surveillance américaine. Le programme PRISM et la juridiction de la Foreign Intelligence Surveillance Court (FISC) montrent que les Etats-Unis se sont dotés d’outils puissants de capture de données – souvent hors de portée du contrôle européen. La nouvelle architecture mise en place par l’Union Européenne pour permettre aux données d’être échangées avec les Etats-Unis repose sur la possibilité de médiation avec un organisme américain, le PCLOB. Or celui-ci vient d’être neutralisé par Trump, qui en a renvoyé le président et plusieurs administrateurs, le rendant inopérant.

Pour l’instant, on estime que l’UE achète aux Etats-Unis 264 milliards de dollars de services numériques (soit 1,5 % du PIB européen). Si rien n’est fait, ce chiffre ne pourrait que croître avec l’avènement de l’IA, dont la vaste majorité des acteurs sont américains.

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Open source

L’Europe doit donc tirer les conclusions qui s’imposent : le découplage technologique et numérique n’est plus une posture idéologique, mais une nécessité stratégique. Il faut désormais promouvoir des alternatives européennes crédibles, surveiller les conditions contractuelles des fournisseurs américains, garantir l’accès à des infrastructures de cloud souverain… L’open source doit être la pierre angulaire de cette nouvelle dynamique et il faut faire le souhait que le sommet franco-allemand de cette semaine puisse initier une logique de partenariats renforcés entre Etats membres dans cette perspective.

Pourquoi cela n’a-t-il pas été entrepris plus tôt ? Essentiellement par manque de compréhension des enjeux technologique et géopolitiques à l’oeuvre, et par la croyance savamment entretenue par les grandes entreprises digitales américaines, que tout rattrapage était impossible et que par ailleurs, les données européennes ne seraient jamais mieux sécurisées qu’auprès de ces acteurs. Or, c’est faux : outre la Chine et la Russie, plusieurs pays démocratiques ont montré la voie. L’Inde a réussi en quelques années à recouvrer une large partie de sa souveraineté numérique, le Brésil dispose d’une stratégie assez proche (avec une force assistance de l’Inde) et de nombreux autres pays – Japon, Corée, Arabie saoudite, Emirats… ont enclenché des programmes de même nature.

Ne nous voilons néanmoins pas la face : la réappropriation technologique sera longue et difficile. Elle est néanmoins indispensable en raison des désaccords persistants sur les valeurs qui fondent les deux blocs européens et étasuniens.

Gilles Babinet, Entrepreneur et Président de la mission Café IA du Conseil national du numérique

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