Et si le malentendu européen reposait sur une erreur de perception fondamentale ? Et si l’Union européenne n’était pas un projet inachevé, fragile et impuissant, mais déjà un État — simplement privé du récit qui permet de le reconnaître ? Dans un essai lumineux, L’Europe : un État qui s’ignore, publié aux CNRS Éditions, le professeur de science politique et géographe Sylvain Kahn renverse une idée reçue profondément ancrée et propose une lecture aussi dérangeante que convaincante. À l’heure où l’Europe est accusée de faiblesse, contestée de l’intérieur et prise en étau entre les ambitions russes et les incertitudes américaines, son analyse agit comme une révélation : et si la véritable énigme n’était pas l’impuissance de l’Europe, mais notre incapacité à voir la puissance politique qu’elle est déjà devenue ?
Cette affirmation, qui pourrait sembler provocatrice, repose sur une démonstration patiente, fondée autant sur l’analyse des pratiques politiques que sur une perspective géohistorique de longue durée. Elle s’inscrit aussi, aujourd’hui, dans un contexte géopolitique où l’Europe paraît fragilisée, prise entre la résurgence impériale russe et le retour d’une Amérique trumpienne rétive à toute solidarité stratégique.
Le malentendu fondateur : un État sans proclamation
La première force de l’argumentation de Sylvain Kahn tient dans sa capacité à renverser le regard. Depuis des décennies, le débat public européen est dominé par une interrogation : l’Europe deviendra-t-elle un État ? La question, selon lui, est mal posée. Elle repose sur une vision juridique et symbolique héritée du XIXᵉ siècle, où l’État naît d’une proclamation souveraine, d’une constitution fondatrice, d’un peuple unifié et d’un monopole clairement identifié de la violence légitime.
Or l’Europe n’est pas née de cette manière. Elle s’est construite progressivement, par sédimentation, par accumulation de compétences, par transferts successifs de souveraineté consentis par ses États membres. Cette genèse incrémentale masque sa nature réelle. Pourtant, si l’on adopte une approche fonctionnaliste et empirique, les caractéristiques étatiques apparaissent nettement.
L’Union européenne dispose d’un territoire délimité, dont les frontières sont juridiquement définies et protégées. Elle exerce un pouvoir normatif direct sur plus de 440 millions de citoyens. Son droit prime sur celui des États membres dans de nombreux domaines. Elle possède une monnaie souveraine, l’euro, administrée par une banque centrale indépendante qui remplit l’une des fonctions régaliennes les plus essentielles : la gestion de la souveraineté monétaire. Elle négocie des traités internationaux, impose des normes commerciales à l’échelle mondiale, et peut infliger des sanctions économiques.
Plus encore, elle produit un ordre juridique autonome, reconnu comme tel par ses propres juridictions et celles de ses membres. La Cour de justice de l’Union européenne agit, de facto, comme une cour suprême fédérale.
Autrement dit, ce qui définit l’État — la capacité à produire et imposer des règles collectives sur un territoire donné — est déjà présent.
Le paradoxe tient à ceci : l’Europe exerce des fonctions étatiques sans se nommer État.
Une forme politique inédite dans l’histoire longue de l’Europe
Pour comprendre ce phénomène, Sylvain Kahn mobilise une perspective géohistorique essentielle. L’État-nation, rappelle-t-il, n’est ni la forme naturelle ni la forme éternelle de l’organisation politique européenne. Il constitue au contraire une parenthèse relativement récente.
Pendant plus d’un millénaire, l’Europe a été structurée par des entités politiques complexes, imbriquées et multiniveaux : l’Empire romain, bien sûr, puis l’Empire carolingien, le Saint-Empire romain germanique, les monarchies composites comme celle des Habsbourg, ou encore les républiques marchandes italiennes. Ces systèmes reposaient sur des souverainetés partagées, des juridictions superposées, des identités multiples.
L’idée d’un État homogène, centralisé, doté d’une souveraineté exclusive sur un territoire et un peuple, n’émerge véritablement qu’à partir des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, et ne s’impose pleinement qu’au XIXᵉ siècle avec la montée des nationalismes.
De ce point de vue, l’Union européenne ne serait pas une anomalie, mais un retour à une tradition politique profondément européenne : celle des constructions politiques composites.
Elle incarne une forme post-nationale d’État, adaptée à un continent marqué par la diversité culturelle et la densité historique des nations.
La souveraineté européenne : réelle mais distribuée
L’un des arguments centraux du livre consiste à démontrer que la souveraineté européenne existe bel et bien, mais qu’elle s’exerce de manière distribuée plutôt que centralisée.
Contrairement aux États classiques, l’Union ne cherche pas à absorber ses membres, mais à articuler leurs souverainetés. Elle fonctionne selon une logique d’intégration plutôt que de substitution.
Cette caractéristique, souvent interprétée comme une faiblesse, constitue en réalité sa spécificité structurelle.
L’Union exerce une souveraineté dans certains domaines clés : commerce, concurrence, monnaie, régulation des marchés, normes industrielles, environnement. Elle est capable d’imposer ses règles à des acteurs globaux, y compris des multinationales et des puissances étrangères. Le « Brussels effect », bien documenté par les chercheurs, montre que les normes européennes deviennent souvent des standards mondiaux.
Cette capacité normative est une forme de puissance.
Elle révèle une souveraineté qui ne passe pas prioritairement par la coercition militaire, mais par la régulation.
Une puissance invisible dans un monde redevenu brutal
Pourtant, cette puissance reste largement méconnue, y compris par les Européens eux-mêmes. Et c’est là que le diagnostic de Sylvain Kahn prend une dimension tragiquement contemporaine. Car l’Europe évolue aujourd’hui dans un environnement stratégique profondément transformé.
À l’est, la Russie de Vladimir Poutine a réintroduit la guerre de conquête sur le continent européen. L’invasion de l’Ukraine constitue une remise en cause frontale de l’ordre territorial européen issu de 1945 et consolidé après 1991. Elle repose sur une vision impériale du monde, où les frontières sont subordonnées à la force.
À l’ouest, les États-Unis, sous l’influence durable du trumpisme, ont cessé d’être le garant fiable de la sécurité européenne qu’ils avaient été pendant la guerre froide et les décennies suivantes. Le retour de Trump au centre du jeu politique américain s’accompagne d’une vision transactionnelle des alliances, où la protection n’est plus un engagement mais une option conditionnelle.
L’Europe se retrouve ainsi dans une situation inédite : confrontée à une menace militaire directe sans pouvoir s’appuyer pleinement sur le parapluie américain.
Ce moment révèle brutalement les limites de sa construction politique.
Non pas parce qu’elle ne serait pas un État, mais parce qu’elle est un État qui n’a pas encore pleinement assumé toutes les dimensions de la souveraineté — notamment militaire.
La nature véritable de l’État européen : un État post-impérial et post-national
C’est sans doute dans cette caractérisation que réside l’apport le plus décisif de Sylvain Kahn : l’Union européenne ne constitue pas un État inachevé au regard des modèles du passé ; elle est l’expression d’une forme étatique nouvelle, historiquement située, née de la fin des empires européens et de l’épuisement du modèle exclusif de l’État-nation.
Pour saisir la portée de cette mutation, il faut revenir à la matrice géohistorique du continent. Pendant près de cinq siècles, l’Europe a dominé le monde non pas à travers un État unique, mais à travers une pluralité d’empires en concurrence — espagnol, portugais, britannique, français, austro-hongrois, russe. Ces empires, bien qu’antagonistes, partageaient une même logique : l’expansion territoriale, la hiérarchisation des espaces, la domination d’un centre sur des périphéries. Leur puissance reposait sur l’asymétrie, sur la capacité à intégrer des territoires sans leur reconnaître une égalité politique réelle.
Le XXᵉ siècle a vu l’effondrement progressif de cet ordre impérial européen. Les deux guerres mondiales, puis les processus de décolonisation, ont détruit les bases matérielles et morales de la domination impériale. L’Europe, qui avait structuré le monde, s’est retrouvée fragmentée, affaiblie, marginalisée entre deux superpuissances extérieures : les États-Unis et l’Union soviétique.
C’est dans ce vide stratégique que s’invente l’Union européenne. Et c’est là que réside sa singularité : elle ne naît pas d’une victoire, mais d’une défaite. Non pas de l’expansion, mais de la contraction. Non pas de la conquête, mais du renoncement à la conquête.
L’Europe communautaire est une construction post-impériale au sens le plus profond du terme. Elle ne cherche pas à organiser une domination, mais à rendre impossible la domination interne. Elle repose sur un principe radicalement nouveau dans l’histoire européenne : l’égalité souveraine réelle de ses membres, quels que soient leur taille, leur puissance ou leur poids démographique.
Cette égalité n’est pas purement formelle. Elle est inscrite dans les institutions, dans les procédures, dans la culture politique même de l’Union. Le Luxembourg dispose d’un commissaire européen comme l’Allemagne. Malte participe à la production de la norme commune au même titre que la France. Cette symétrie institutionnelle rompt avec la logique impériale traditionnelle, où la périphérie était structurellement subordonnée au centre.
Mais l’Union est également post-nationale, et cette dimension est tout aussi essentielle.
L’État-nation classique repose sur une équation fondatrice : un peuple, un territoire, une souveraineté. Il suppose une homogénéité culturelle suffisante pour fonder une communauté politique stable. Cette homogénéité, en Europe, a souvent été construite par la contrainte, par l’unification linguistique, par la centralisation administrative, parfois par la violence.
L’Union européenne procède selon une logique inverse. Elle ne cherche pas à produire un peuple homogène. Elle accepte, et même organise, la pluralité irréductible des langues, des cultures, des traditions politiques. Elle ne remplace pas les nations ; elle les enchâsse dans un ordre politique plus vaste qui limite leur capacité de nuisance mutuelle tout en préservant leur existence. En ce sens, l’Union ne concurrence pas l’État-nation ; elle le transforme.
Elle en conserve les acquis essentiels — la citoyenneté, l’État de droit, la représentation démocratique — tout en les projetant dans un cadre où la souveraineté cesse d’être exclusive pour devenir partagée.
Ce partage n’est pas un affaiblissement. Il constitue une adaptation à la réalité contemporaine du pouvoir. Car la souveraineté effective, au XXIᵉ siècle, ne réside plus uniquement dans la capacité à contrôler un territoire, mais dans la capacité à agir sur des systèmes complexes : marchés financiers, flux numériques, chaînes d’approvisionnement, régulations technologiques, équilibres environnementaux. Ces systèmes dépassent l’échelle nationale.
Pris isolément, même les plus grands États européens disposent d’une capacité limitée à peser sur ces dynamiques. Ensemble, ils forment un ensemble capable d’imposer des règles à l’échelle mondiale. L’Union européenne est ainsi devenue une puissance régulatrice globale. Elle définit des normes en matière de protection des données, de concurrence, d’environnement, de sécurité alimentaire, qui s’imposent de facto bien au-delà de ses frontières. Cette capacité à produire de l’universalité normative est une caractéristique profondément étatique.
Mais ce qui distingue fondamentalement l’État européen de ses prédécesseurs historiques, c’est qu’il ne repose pas sur la fusion des identités politiques, mais sur leur articulation.
Il ne demande pas aux Français de cesser d’être Français, ni aux Polonais de cesser d’être Polonais. Il leur permet d’être les deux à la fois : citoyens d’un État-nation et citoyens d’un ensemble politique plus vaste. Cette superposition des appartenances constitue une innovation majeure dans l’histoire de la forme étatique. Elle correspond à ce que l’on pourrait appeler une souveraineté composite, non pas fragmentée, mais stratifiée. Chaque niveau exerce une autorité dans son domaine propre, et l’ensemble forme un système cohérent.
La géohistoire permet ici de mesurer le caractère profondément européen de cette invention. Le continent a toujours été un espace de pluralité dense, où aucune puissance n’est parvenue durablement à imposer une domination totale. Cette fragmentation a longtemps été une source de conflits. Elle devient, dans le cadre de l’Union, une ressource politique.
L’Europe ne surmonte pas sa diversité en la supprimant, mais en la rendant gouvernable. Ce faisant, elle invente une forme politique adaptée à un monde où l’interdépendance rend obsolète l’idée d’une souveraineté totalement autonome.
L’Union européenne n’est donc pas un État inachevé ; elle est un État d’un type nouveau, né de la fin des empires, de l’épuisement des nationalismes conflictuels et de la nécessité de gouverner des sociétés profondément interdépendantes. Elle constitue peut-être, comme le suggère en filigrane Sylvain Kahn, la première forme pleinement réalisée de l’État à l’âge de la mondialisation. Non plus un État fondé sur la conquête, mais un État fondé sur l’intégration. Non plus un État fondé sur l’homogénéité, mais un État fondé sur la pluralité organisée. Non plus un État fondé sur la domination, mais un État fondé sur le consentement durable de ses membres.
En ce sens, l’Europe ne serait pas en retard sur l’histoire. Elle serait, au contraire, en avance sur elle.
Une puissance qui commence à se reconnaître elle-même
Pendant longtemps, l’Europe a vécu dans ce que Sylvain Kahn décrit implicitement comme une situation de souveraineté déniée : elle exerçait des fonctions étatiques sans en tirer les conséquences politiques. Cette retenue n’était pas seulement institutionnelle ; elle était psychologique. Elle procédait d’une culture stratégique forgée dans l’après-1945, où la sécurité du continent était garantie par les États-Unis et où la puissance, notamment militaire, était associée aux catastrophes du passé européen.
Or, depuis une décennie, et plus nettement encore depuis le début des années 2020, une transformation silencieuse mais profonde est à l’œuvre. Elle ne se manifeste pas par un acte fondateur spectaculaire, mais par une série de décisions, d’inflexions doctrinales et de pratiques nouvelles qui témoignent d’un basculement progressif vers une souveraineté assumée.
Le premier signal fort fut sans doute la crise de la zone euro. Face au risque d’effondrement de sa monnaie, l’Union européenne a inventé des instruments qui relevaient clairement de la logique étatique. La Banque centrale européenne, sous l’impulsion de Mario Draghi, a assumé un rôle de prêteur en dernier ressort, fonction régalienne par excellence. Le fameux « whatever it takes » de 2012 ne fut pas seulement une formule monétaire ; il constitua un acte de souveraineté. Pour la première fois, une institution européenne affirmait sa capacité à garantir la stabilité d’un système politique et économique dans son ensemble.
Cette évolution s’est poursuivie avec une intensité accrue lors de la pandémie de Covid-19. En 2020, l’Union franchit un seuil historique en décidant d’émettre une dette commune à grande échelle pour financer le plan de relance, NextGenerationEU. Ce geste, qui aurait été impensable quelques années plus tôt, équivalait à l’émergence d’une capacité budgétaire fédérale. Pour la première fois, l’Europe empruntait en son nom propre, mutualisant un risque financier au nom d’un intérêt collectif. Là encore, un attribut classique de l’État prenait forme.
Mais c’est surtout la guerre en Ukraine qui a agi comme un accélérateur brutal de la conscience politique européenne.
Lorsque la Russie envahit l’Ukraine en février 2022, l’Union européenne réagit non pas comme une simple organisation internationale, mais comme un acteur géopolitique à part entière. Elle adopte des sanctions économiques massives, coordonne l’aide financière à Kiev, finance la livraison d’armes par le biais de la Facilité européenne pour la paix — une innovation majeure, car elle brise un tabou ancien sur le rôle militaire de l’Union.
Cette évolution est d’autant plus significative qu’elle s’accompagne d’une transformation des représentations. L’élargissement à l’Ukraine, à la Moldavie et potentiellement à la Géorgie, autrefois considéré comme hypothétique, est désormais envisagé comme un impératif stratégique. L’Union redessine ses frontières politiques en réponse à une menace extérieure, exactement comme l’ont fait les États au cours de l’histoire.
Plus discrètement, mais tout aussi révélatrice, la notion d’« autonomie stratégique » s’est imposée dans le vocabulaire européen. Cette expression, qui aurait semblé abstraite ou technocratique il y a quinze ans, désigne désormais un objectif central : la capacité pour l’Europe d’assurer sa sécurité, sa prospérité et sa stabilité sans dépendre entièrement d’une puissance extérieure. Cette évolution est directement liée à la transformation des États-Unis eux-mêmes. Le retour du trumpisme dans la vie politique américaine agit comme un révélateur. La remise en cause répétée des alliances, le scepticisme envers l’OTAN, la priorité donnée aux intérêts nationaux américains ont profondément ébranlé le socle sur lequel reposait la sécurité européenne depuis 1945. Ce basculement oblige l’Europe à envisager une hypothèse longtemps refoulée : celle de sa solitude stratégique.
Dans ce contexte, les initiatives se multiplient. L’Allemagne, longtemps réticente à toute affirmation militaire, a annoncé en 2022 un réarmement massif, qualifié de Zeitenwende, un « tournant d’époque ». La France promeut une Europe de la défense plus intégrée. La Commission européenne elle-même intervient désormais dans des domaines naguère réservés aux États, comme la production industrielle de défense ou la sécurisation des approvisionnements énergétiques.
La crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine a également révélé une capacité d’action collective remarquable. En quelques mois, l’Union est parvenue à réduire drastiquement sa dépendance au gaz russe, à réorganiser ses approvisionnements et à stabiliser ses marchés énergétiques. Cette résilience témoigne d’une capacité d’adaptation caractéristique des entités politiques souveraines.
Mais les signes les plus significatifs sont peut-être les plus subtils. Ils résident dans la manière dont l’Europe est désormais perçue par les autres puissances.
La Russie considère explicitement l’Union européenne comme un adversaire stratégique. La Chine la traite comme un acteur global avec lequel elle faut négocier d’égal à égal. Les États-Unis eux-mêmes oscillent entre le statut d’allié et celui de rival économique. Autrement dit, l’Europe est déjà traitée comme une puissance — indépendamment de la manière dont elle se définit elle-même. Cette reconnaissance extérieure précède souvent, dans l’histoire, la reconnaissance intérieure.
Car ce qui est en train d’émerger n’est pas un État au sens classique, centralisé et homogène, mais une forme politique nouvelle, adaptée à un monde interdépendant. Un État sans nation unique, sans récit fondateur héroïque, sans moment constituant spectaculaire, mais doté d’une continuité juridique, d’une capacité d’action et d’une légitimité croissante. La géohistoire permet de comprendre la singularité de ce processus. L’Europe a inventé l’État-nation ; elle est peut-être aujourd’hui en train d’inventer l’État post-national.
Ce type d’État n’abolit pas les nations, mais les dépasse. Il ne repose pas sur l’uniformité, mais sur la pluralité organisée. Il ne cherche pas à concentrer toute la souveraineté, mais à la rendre opératoire à l’échelle où elle devient efficace.
L’histoire enseigne que les formes politiques précèdent souvent leur propre conceptualisation. Le Saint-Empire romain germanique n’a jamais su exactement ce qu’il était ; pourtant, il a structuré l’Europe pendant près d’un millénaire. Les États-Unis eux-mêmes ont longtemps été perçus comme une confédération fragile avant de devenir une puissance incontestée.
L’Europe se trouve aujourd’hui dans une situation comparable : elle agit déjà comme un État, mais hésite encore à se penser comme tel. Le paradoxe, et peut-être la clé de son avenir, est là.
Car dans un monde redevenu tragique, où la puissance militaire, économique et technologique structure les rapports internationaux, la capacité à se reconnaître comme sujet politique devient une condition de la survie historique.
L’Europe n’est plus seulement un espace. Elle est devenue une volonté. Une volonté encore incomplète, encore hésitante, mais désormais irréversible.
L’Europe : un État qui s’ignore, de Sylvain Kahn – CNRS Editions, 15 janvier 2026
Pour aller plus loin :
- « Nous, l’Europe. Banquet des peuples » de Laurent Gaudé – Editions Actes sud, 2018






