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Qui contrôlera votre argent demain ? La bataille des stablecoins a commencé

Comment le dollar numérique privé redessine l’ordre mondial et contraint l’Europe à repenser sa souveraineté

L’Europe croyait avoir conquis sa souveraineté monétaire avec l’euro. Elle découvre aujourd’hui qu’elle pourrait la perdre sans même s’en apercevoir. Les stablecoins, ces jetons numériques adossés à la dette américaine et soutenus par Trump à Washington, redessinent les circuits financiers mondiaux. Derrière l’innovation technologique se cache une réalité plus brutale : la reconquête du monde par le dollar.

Au cœur de cette transformation, les États-Unis entendent consolider leur domination financière à l’ère numérique. Face à eux, une Europe hésitante, contrainte de défendre sa souveraineté dans un monde où la monnaie devient un instrument d’influence comparable à l’énergie, aux semi-conducteurs ou aux infrastructures militaires.

La monnaie privée comme bras armé de la puissance américaine

Les stablecoins sont souvent présentés comme une innovation technique : une cryptomonnaie dont la valeur est stabilisée par son adossement à une devise traditionnelle, le plus souvent le dollar. Concrètement, pour chaque unité émise, l’émetteur détient en réserve des actifs, notamment des titres de la dette américaine. Cette architecture en fait un instrument hybride, à la frontière de la finance privée et de la souveraineté monétaire.

Mais derrière la promesse technologique se dessine une stratégie de puissance. Depuis son retour à la Maison Blanche, Trump a explicitement soutenu le développement des stablecoins, les considérant comme les nouveaux « rails » de l’économie mondiale.

Le raisonnement est limpide. Chaque stablecoin libellé en dollars agit comme un vecteur de diffusion de la monnaie américaine, y compris dans des économies où le billet vert n’est pas officiellement en circulation. L’économiste Eric Monnet souligne que ces instruments pourraient « lier un système de paiement à une devise étrangère », un phénomène comparable à une généralisation mondiale de la dollarisation.

Le mécanisme produit un triple bénéfice stratégique pour Washington. Il finance la dette américaine, puisque les réserves des stablecoins sont majoritairement investies en bons du Trésor. Il étend l’usage du dollar au-delà des circuits bancaires traditionnels. Et il permet, surtout, de contrôler indirectement les infrastructures de paiement numériques mondiales.

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Ce mouvement s’inscrit dans une continuité historique : après avoir dominé les réseaux bancaires internationaux, puis les infrastructures numériques avec les GAFAM, les États-Unis cherchent désormais à imposer leur hégémonie sur les flux monétaires eux-mêmes. La monnaie cesse d’être simplement un outil économique ; elle devient une infrastructure géopolitique.

Une dollarisation silencieuse du monde

L’enjeu dépasse largement la sphère technologique. Si les stablecoins s’imposent comme moyen de paiement universel, ils pourraient transformer en profondeur les équilibres monétaires internationaux.

Le scénario envisagé par certains économistes est celui d’une dollarisation informelle des économies émergentes. Les citoyens, recevant leurs revenus en monnaie locale, pourraient les convertir en stablecoins pour se protéger contre l’inflation ou pour accéder aux plateformes numériques mondiales. À terme, cette dynamique pourrait priver les États concernés de leur autonomie monétaire et fragiliser leur système bancaire, en transférant l’épargne nationale vers la dette américaine.

Déjà, les stablecoins représentent plus de la moitié des transactions dans l’écosystème des cryptomonnaies, confirmant leur rôle de pivot fonctionnel du système.

Le phénomène est d’autant plus préoccupant qu’il ne repose pas sur des institutions publiques, mais sur des entreprises privées, dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec ceux des États. La privatisation de la monnaie, longtemps considérée comme une impossibilité théorique, devient une réalité opérationnelle.

L’Europe, puissance monétaire fragile dans un monde fragmenté

Face à cette offensive, l’Europe apparaît dans une position paradoxale. Elle dispose d’une monnaie solide, d’une banque centrale crédible et d’un système financier sophistiqué. Pourtant, elle demeure structurellement dépendante des infrastructures de paiement américaines. Aujourd’hui, la plupart des paiements numériques européens transitent par des réseaux contrôlés par des entreprises américaines, ce qui signifie que les données financières européennes sont largement externalisées.

Cette dépendance constitue une vulnérabilité stratégique majeure. Elle expose l’Europe à des pressions politiques indirectes, comparables à celles exercées via le système SWIFT ou les sanctions financières extraterritoriales américaines.

La situation est d’autant plus préoccupante que l’Europe se trouve prise en étau entre deux puissances antagonistes. À l’Est, la Russie cherche à contourner le dollar en développant des systèmes de paiement alternatifs en coopération avec la Chine, afin d’échapper aux sanctions occidentales.
À l’Ouest, les États-Unis poursuivent une stratégie d’expansion monétaire numérique. Le continent européen se retrouve ainsi confronté à une double pression : militaire et énergétique du côté russe, financière et technologique du côté américain.

Cette configuration rappelle la logique des zones d’influence du XXᵉ siècle, transposée dans l’espace numérique.

L’euro numérique, tentative de reconquête de la souveraineté

Consciente du risque, l’Union européenne tente de réagir. Son principal instrument est le projet d’euro numérique, une monnaie numérique émise directement par la Banque centrale européenne. Ce projet vise à offrir aux citoyens européens un accès direct à une monnaie publique dans l’espace numérique, sans dépendre d’intermédiaires privés ou étrangers.

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Pour Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, l’enjeu est explicitement politique : l’euro numérique constitue « un outil essentiel de souveraineté », destiné à préserver l’indépendance européenne face à la domination des acteurs américains du paiement.

L’objectif est double. Il s’agit d’abord de garantir la continuité de la monnaie publique dans un monde numérisé, où les paiements en espèces reculent rapidement. Il s’agit ensuite de rétablir le contrôle européen sur ses propres infrastructures financières. Car la monnaie n’est pas seulement un instrument économique : elle est une institution politique. Sa maîtrise conditionne la capacité d’un État — ou d’une union — à orienter son destin.

Une guerre monétaire mondiale à l’ère numérique

La bataille des stablecoins révèle une transformation fondamentale de la puissance internationale. Au XXᵉ siècle, l’hégémonie reposait sur le contrôle des territoires et des ressources. Au XXIᵉ siècle, elle repose sur le contrôle des flux — flux de données, flux d’énergie, flux financiers.
Dans ce nouveau monde, la monnaie devient une infrastructure stratégique comparable aux réseaux électriques ou aux satellites. Celui qui contrôle les circuits monétaires contrôle, en partie, l’économie mondiale.

La Chine l’a compris en développant ses propres systèmes de paiement et en réduisant sa dépendance au dollar. La Russie l’a compris en cherchant à contourner les sanctions occidentales. Les États-Unis l’ont compris en promouvant les stablecoins comme instruments de diffusion de leur puissance financière.

L’Europe, elle, est encore en transition. Elle possède les ressources nécessaires pour préserver son autonomie monétaire, mais elle doit surmonter ses divisions internes et accélérer sa transformation.

L’avenir de la souveraineté monétaire européenne

L’issue de cette confrontation demeure incertaine. Les stablecoins présentent des vulnérabilités : leur stabilité dépend de la confiance dans leurs émetteurs et dans les actifs qui les garantissent. Leur expansion pourrait également fragiliser le système financier américain lui-même, en liant le financement de la dette publique à des dynamiques technologiques volatiles.
Mais leur potentiel de transformation est immense.

Pour l’Europe, le défi est existentiel. Elle doit décider si elle souhaite rester un espace monétaire autonome ou devenir une périphérie financière d’un empire numérique dominé par le dollar.

La monnaie, autrefois symbole de souveraineté nationale, devient aujourd’hui le terrain d’une rivalité globale où se jouent non seulement des équilibres économiques, mais l’avenir même de l’indépendance politique des nations. Dans ce nouvel âge de la puissance, la question monétaire redevient ce qu’elle a toujours été : une question de souveraineté.

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