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Vers des guerres de l’eau ? L’exemple du traité de l’Indus montre qu’un autre avenir est possible

Alors que les guerres s’étendent du Proche-Orient au Moyen-Orient et que la pression climatique bouleverse les cycles hydrologiques, l’accès à l’eau devient un facteur majeur supplémentaire d’instabilité mondiale. L’ONU a alerté sur l’entrée dans « l’ère de faillite mondiale de l’eau », résultant de la surexploitation, de la pollution et du dérèglement climatique, dont UP’ s’est fait le relais. Dans ce contexte explosif, l’analyse de l’expert du changement climatique Ali Tauqeer Sheikh (1), publiée le 4 mars 2026 dans la revue Nature, met en lumière un paradoxe : alors que l’eau pourrait devenir un déclencheur de conflits majeurs, certains accords internationaux montrent qu’elle peut aussi devenir un puissant levier de coopération. Le Traité sur les eaux de l’Indus, conclu entre l’Inde et le Pakistan, en offre un exemple remarquable — un modèle possible pour éviter que la crise mondiale de l’eau ne se transforme en une nouvelle crise géopolitique.

Depuis des millénaires, le fleuve Indus descend des glaciers du Karakoram et de l’Himalaya comme une lente respiration de la montagne. Né dans les hauteurs glacées du plateau tibétain, il traverse des gorges vertigineuses, irrigue les plaines fertiles du Pendjab et finit sa course dans la mer d’Arabie. Sur ses rives sont nées certaines des premières civilisations urbaines de l’histoire humaine, et aujourd’hui encore, des dizaines de millions de vies dépendent de son rythme. Mais ce fleuve ancestral est aussi un fil fragile reliant des territoires, des peuples et des États souvent opposés. À l’heure où la pression climatique et les rivalités géopolitiques menacent l’accès à l’eau dans de nombreuses régions du monde, l’histoire de l’Indus rappelle qu’un fleuve peut être à la fois source de tensions… et fondement d’une coopération durable.

L’eau, nouveau front des tensions géopolitiques

Le monde se dirige vers une crise hydrique sans précédent. En janvier dernier, les Nations unies ont averti que la planète pourrait entrer dans une « ère de faillite de l’eau », dans laquelle de nombreux systèmes hydrologiques ne retrouveront jamais leur niveau historique. Les causes sont multiples et se renforcent mutuellement : surexploitation des nappes et des fleuves, pollution croissante, dérèglement climatique, tensions géopolitiques. Dans certaines régions clés du globe, ces facteurs se combinent dangereusement.

Sur le plateau tibétain, souvent qualifié de « troisième pôle » de la planète, les glaciers fondent à un rythme accéléré. Cette transformation modifie profondément l’hydrologie de plusieurs grands fleuves asiatiques — l’Indus, le Gange et le Brahmapoutre — dont dépendent des centaines de millions de personnes.

La fonte glaciaire modifie les volumes d’eau de fonte saisonniers, les cycles des moussons et la stabilité des systèmes agricoles.  Cette pression hydrologique se superpose à une situation politique déjà fragile.

Quand les traités sur l’eau vacillent

Dans plusieurs régions du monde, les accords qui régissent le partage des ressources hydriques sont aujourd’hui fragilisés. En avril 2025, l’Inde a suspendu le Traité sur les eaux de l’Indus, signé en 1960 avec le Pakistan. Ce traité régulait depuis plus de six décennies l’utilisation des fleuves du bassin de l’Indus.

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Dans le même temps l’Afghanistan développe un projet de barrage sur la rivière Kunar, susceptible de réduire les flux vers le Pakistan et le traité de 1996 sur le partage des eaux du Gange entre l’Inde et le Bangladesh arrive à expiration fin 2026. Ce dernier concerne directement 630 millions de personnes.

Dans un contexte international déjà marqué par les conflits au Proche-Orient et au Moyen-Orient, ces tensions hydriques pourraient devenir un nouveau facteur d’instabilité globale.

L’exemple résilient du traité de l’Indus

Malgré ces fragilités, l’histoire du traité de l’Indus offre un motif d’espoir. Pendant plus de soixante ans, cet accord a permis de maintenir un partage fonctionnel de l’eau entre deux pays pourtant rivaux, le Pakistan et l’Inde. Le traité a résisté à plusieurs guerres entre les deux pays, à des opérations militaires et même à une transformation rapide du climat régional. 
Entre 2000 et 2021, la région a pourtant perdu 13 % de sa masse glaciaire.

Malgré ces bouleversements, l’accord a continué à garantir l’approvisionnement en eau de millions de personnes. Selon Ali Tauqeer Sheikh, cette résilience repose sur trois piliers institutionnels majeurs.

Trois clés pour éviter les guerres de l’eau

La durabilité du traité de l’Indus repose sur trois caractéristiques :

1. Un médiateur international neutre
Le traité a été négocié sous l’égide de la Banque mondiale, qui agit comme arbitre lorsque les tensions surgissent. Cette présence extérieure a permis d’éviter que les différends techniques ne dégénèrent en crises diplomatiques.

2. Une commission technique permanente
Le traité repose également sur la Commission permanente de l’Indus, composée d’experts indiens et pakistanais. Cette instance technique permet de résoudre les différends hydrologiques sans relancer une négociation politique complète. Selon Ali Tauqeer Sheikh, cette approche a contribué de manière décisive à la stabilité de l’accord.

3. Un mécanisme financier commun
Dès son origine, le traité s’est appuyé sur un fonds d’investissement partagé — environ 320 millions de livres sterling en 1960 (près de 900 millions de dollars actuels). Ce financement a permis de développer les infrastructures nécessaires pour gérer le bassin fluvial.

Adapter les traités à l’ère du changement climatique

Pour Ali Tauqeer Sheikh, les accords internationaux sur l’eau doivent désormais évoluer. Historiquement, ces traités visaient surtout à maintenir les niveaux historiques des fleuves. Mais le changement climatique rend cette approche obsolète. Les futurs accords devraient intégrer des données en temps réel sur les précipitations et la fonte des neiges, la surveillance satellitaire des bassins fluviaux, ainsi que des modèles hydrologiques prédictifs. Ces données pourraient alimenter des « jumeaux numériques » des bassins fluviaux, permettant de simuler les effets du climat et d’ajuster les allocations d’eau. Une telle approche a déjà été expérimentée dans le bassin du Yangtsé.

« En tant qu’expert en gouvernance de l’eau et du climat ayant conseillé le gouvernement pakistanais, j’exhorte les agences des Nations unies chargées de l’eau, les banques multilatérales de développement et les institutions travaillant dans la région à s’inspirer de l’expérience du traité de l’Indus et à l’améliorer. Jusqu’à sa suspension l’année dernière, il a permis de subvenir aux besoins de millions de personnes malgré plusieurs guerres et opérations militaires, ainsi qu’une perte de 13 % de la masse glaciaire entre 2000 et 2021. » déclare Ali Tauqeer Sheikh (A. Khan et al. Remote Sens. Appl. 34, 101192 ; 2024).

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Construire une gouvernance mondiale de l’eau

L’auteur propose également plusieurs réformes concrètes.

Tout d’abord, transformer les commissions qui supervisent les traités sur l’eau en autorités proactives de gestion des bassins hydrographiques, plutôt qu’en organes judiciaires réactifs. Et traiter un réseau de fleuves comme un écosystème à part entière, plutôt que comme un simple volume d’eau à partager. Un tel processus devrait s’appuyer sur une surveillance satellitaire en temps réel et une modélisation prédictive, afin d’ajuster les allocations d’eau sans renégociations constantes. Le traité de l’Indus dispose déjà de la structure institutionnelle et de l’expérience nécessaires pour opérer une telle transition.

Deuxièmement, les institutions transfrontalières devraient s’appuyer sur des centres de données communs. Ceux-ci devraient être gérés par des secrétariats internationaux permanents chargés de mettre en œuvre une gestion adaptative en temps réel et une modélisation commune des impacts climatiques.
La renégociation des traités peut être politiquement controversée. La résolution des problèmes hydrologiques et techniques au niveau technique peut empêcher que les désaccords localisés sur le partage de l’eau ne dégénèrent en crises diplomatiques ou juridiques plus larges, en fondant les différends sur des données partagées plutôt que sur la rhétorique politique. Dans le cas du traité de l’Indus, c’est le rôle de la Commission permanente de l’Indus. À mon avis, le fait que cette commission soit composée de spécialistes indiens et pakistanais a contribué à la résilience du traité.

Troisièmement, soutenir les investissements multilatéraux grâce à un fonds régional ou mondial dédié. Les accords internationaux de financement devraient considérer les réseaux hydrographiques comme des biens publics régionaux qui profitent à tous. Le Fonds vert pour le climat et le Fonds mondial pour la réduction des risques de catastrophes et le relèvement de la Banque mondiale, par exemple, ont tendance à soutenir des projets d’adaptation nationaux plutôt qu’internationaux, et des mesures de réponse aux catastrophes plutôt que des mesures de prévention. Le déficit de financement mondial annuel pour les systèmes hydrauliques résilients au changement climatique dépasse 130 milliards de dollars.
Un fonds dédié pourrait combler ce déficit. Un mécanisme structuré sur le modèle d’initiatives sanitaires couronnées de succès, telles que le Fonds mondial, qui mobilise 5 milliards de dollars par an pour lutter contre les maladies infectieuses mortelles, pourrait fournir des subventions de contrepartie pour la surveillance au niveau des bassins, la résolution des conflits et les infrastructures d’adaptation au climat. Les principaux accords sur les bassins dans les régions soumises au stress climatique, notamment le système Gange-Brahmapoutre-Meghna et le bassin de l’Indus, bénéficieraient d’investissements multilatéraux soutenus dans ces infrastructures. Les cadres pourraient inclure des systèmes d’alerte précoce à l’échelle du bassin pour les inondations causées par le débordement des lacs glaciaires, des réseaux automatisés de surveillance hydrologique avec partage des données en temps réel, des règles d’exploitation des réservoirs résilientes au climat, des structures de gestion des eaux souterraines et de surface et des programmes transfrontaliers de gestion des sédiments.

Coopérer ou entrer dans l’ère des conflits hydriques

Le changement climatique accélère la transformation des systèmes hydrologiques de la planète. Dans le même temps, la fragmentation géopolitique réduit la capacité des États à coopérer. Ce double phénomène rend les accords sur l’eau plus indispensables que jamais.

Pour Ali Tauqeer Sheikh, l’expérience du traité de l’Indus montre qu’un autre chemin reste possible : celui d’une gouvernance internationale de l’eau capable de survivre aux crises politiques et aux bouleversements climatiques. Dans un monde où l’eau devient une ressource stratégique, ces traités pourraient bien être les derniers remparts contre de futures guerres de l’eau. Le changement climatique a rendu urgent l’investissement dans l’eau en accélérant la transformation hydrologique ; la fragmentation géopolitique l’a rendu indispensable en réduisant les possibilités de solutions coopératives. Les traités sur l’eau doivent s’adapter à ces temps changeants.

(1) Ali Tauqeer Sheikh, spécialiste du changement climatique qui représente le Pakistan au conseil d’administration du Fonds pour la réponse aux pertes et dommages, basé à Islamabad, au Pakistan

Photo d’en-tête : Fleuve Indus dans le Lakakh (Région d’extrême nord de l’Inde)

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