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Et si le vrai coût de la crise climatique était celui de notre inaction ?

Vingt ans après le Rapport Stern, l’avertissement est plus brûlant que jamais : ne rien faire face au changement climatique coûtera infiniment plus cher que d’agir. Alors que certains gouvernements reculent, les chiffres et les faits rappellent une urgence économique et politique que le monde ne peut plus se permettre d’ignorer. Et à l’heure où Nicholas Stern publie un nouvel ouvrage revenant sur ces enjeux — récemment mis en lumière par UP’ (1) — le constat se durcit encore : le temps perdu alourdit déjà la facture. 

Il y a près de deux décennies, Nicholas Stern bouleversait l’ordre des priorités politiques mondiales. Mandaté par le gouvernement de Tony Blair, il mettait noir sur blanc une réalité dérangeante : le changement climatique n’est pas seulement une catastrophe environnementale, c’est une bombe économique .
Le constat était sans appel. L’inaction pourrait coûter entre 5 % et 20 % du PIB mondial chaque année, sous l’effet combiné des tempêtes, des submersions marines, des canicules extrêmes et des perturbations économiques en cascade. À l’inverse, réduire les émissions de gaz à effet de serre représenterait environ 1 % du PIB. Un arbitrage clair, presque évident — et pourtant encore contesté aujourd’hui.

Une alerte mondiale… puis un recul inquiétant

L’impact du Rapport Stern a été immédiat et tangible. Dans les années qui ont suivi, plusieurs grandes économies ont intégré la question climatique au cœur de leurs politiques publiques. Le Royaume-Uni a ouvert la voie avec sa Climate Change Act de 2008, imposant des objectifs juridiquement contraignants de réduction des émissions. L’Union européenne, de son côté, a renforcé son marché du carbone et adopté des paquets législatifs ambitieux pour orienter ses États membres vers une économie bas carbone. Cette dynamique a culminé avec l’Accord de Paris de 2015, premier engagement mondial visant à contenir le réchauffement bien en dessous de 2 °C.

Mais cet élan s’est progressivement fissuré. Aux États-Unis, par exemple, les politiques climatiques ont oscillé au gré des alternances politiques, fragilisant la continuité des engagements. En Europe, plusieurs pays ont récemment ralenti ou reporté certaines mesures, invoquant la pression inflationniste et les tensions sociales — comme les contestations autour des taxes sur les carburants ou des normes environnementales jugées trop contraignantes.

Dans d’autres régions, le recul est encore plus net. Certains gouvernements ont relancé des projets d’exploitation d’énergies fossiles pour répondre à des crises énergétiques immédiates, notamment après les tensions géopolitiques récentes. Des investissements massifs dans le charbon ou le gaz ont ainsi été justifiés au nom de la sécurité énergétique, malgré leur incompatibilité avec les objectifs climatiques.

Même au sein des institutions financières, pourtant sensibilisées depuis deux décennies, les arbitrages restent ambivalents : si les investissements verts progressent, ils coexistent encore avec des financements importants vers les énergies fossiles. Cette contradiction illustre un problème central : la transition est reconnue comme nécessaire, mais elle est sans cesse repoussée face aux urgences du présent. Résultat : l’élan politique initié dans les années 2000 s’essouffle au moment même où il devrait s’accélérer. Ce décalage entre les engagements affichés et les actions réellement mises en œuvre alimente un risque majeur — celui de rendre les objectifs climatiques hors d’atteinte, tout en augmentant brutalement les coûts futurs.

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Le 16 septembre 2025, la Cour des comptes a publié un rapport public consacré à la transition écologique, mettant en évidence les conséquences économiques potentiellement dramatiques de l’inaction face au changement climatique. Selon ses estimations, l’absence de mesures ambitieuses pourrait coûter à la France jusqu’à 11 % de son PIB d’ici 2050. À l’échelle mondiale, le constat est tout aussi frappant : le coût de la transition est évalué à environ 1,2 point de PIB, contre près de 15 points pour l’inaction, confirmant avec force l’urgence d’engager des actions rapides et structurantes.

Autre préoccupation : la production actuelle des systèmes alimentaires et des énergies fossiles qui inflige à la planète des dégâts colossaux. Selon le dernier rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement, ces activités seraient responsables de 5 milliards de dollars de dommages environnementaux chaque heure à l’échelle mondiale.
Le constat est sans appel : ne rien faire pour protéger l’environnement revient à fragiliser simultanément l’économie, la santé humaine et les écosystèmes. C’est ce que met en évidence la septième édition du rapport sur l’avenir de l’environnement mondial, publiée le 9 décembre 2025. Réalisée par 287 scientifiques issus de 82 pays, cette étude souligne que la production non durable de denrées alimentaires et de combustibles fossiles constitue l’un des principaux moteurs de ces pertes massives.
Les chercheurs insistent sur l’urgence d’un changement profond : mettre fin à ces dommages est indispensable pour transformer en profondeur les systèmes de gouvernance, les modèles économiques et les mécanismes financiers, avant que les déséquilibres actuels ne deviennent irréversibles.
Sur plus de mille pages, le rapport démontre que le coût de l’action reste largement inférieur à celui de l’inaction sur le long terme. Les bénéfices économiques potentiels sont considérables : les seules politiques climatiques pourraient générer jusqu’à 20 000 milliards de dollars par an d’ici 2070, et atteindre 100 000 milliards de dollars à l’horizon 2100. Parmi les pistes envisagées pour répondre à ces crises, les experts évoquent notamment la mise en place d’un revenu universel de base, l’instauration de taxes sur la viande, ainsi que des subventions favorisant une alimentation plus saine et majoritairement d’origine végétale.

Le piège du retard

Derrière ces hésitations se cache une erreur persistante : croire que l’on peut repousser l’action sans en payer le prix. Déjà à l’époque, certains économistes critiquaient les conclusions de Stern, estimant qu’il surestimait les coûts futurs et qu’il valait mieux attendre. Le danger le plus insidieux n’est pas l’inaction totale, mais le report constant des décisions. Depuis la publication du Rapport Stern, un même raisonnement revient : attendre permettrait d’agir plus efficacement plus tard, avec des technologies moins coûteuses et des économies plus solides. En réalité, chaque année perdue enferme les sociétés dans une spirale où les solutions deviennent plus complexes et plus onéreuses.

Les exemples s’accumulent. Dans le secteur de l’énergie, de nombreux pays ont prolongé la durée de vie de centrales à charbon ou investi dans de nouvelles infrastructures fossiles pour répondre à des besoins immédiats. Or, ces installations sont conçues pour fonctionner plusieurs décennies. Résultat : elles verrouillent des émissions futures et rendent plus difficile — et plus coûteuse — la transition vers des alternatives propres. Ce phénomène, souvent qualifié de “verrouillage carbone”, oblige ensuite les États à financer dans l’urgence des reconversions industrielles ou des fermetures anticipées extrêmement coûteuses.

Le retard se paie aussi sur le terrain. Dans de nombreuses zones côtières, les investissements pour protéger les populations contre la montée des eaux ont été différés. Aujourd’hui, certaines villes doivent engager en urgence des milliards d’euros dans des digues, des relocalisations ou des infrastructures de protection, là où une planification anticipée aurait permis de lisser les coûts sur plusieurs décennies. Même logique pour les vagues de chaleur : faute d’avoir adapté plus tôt les villes (végétalisation, isolation, urbanisme), les systèmes de santé et les infrastructures énergétiques subissent désormais des pressions extrêmes en période estivale.

L’agriculture offre un autre exemple frappant. Dans plusieurs régions, l’adaptation aux sécheresses répétées — changement de cultures, irrigation, gestion des sols — a été trop lente. Les conséquences sont déjà visibles : pertes de rendement, hausse des prix alimentaires, fragilisation des exploitations. Là encore, agir plus tôt aurait permis de limiter les chocs économiques et sociaux.

Enfin, le coût du retard est aussi technologique et industriel. En tardant à investir massivement dans les filières bas carbone (batteries, hydrogène, énergies renouvelables), certains pays se retrouvent dépendants d’autres puissances plus avancées, perdant à la fois en compétitivité et en souveraineté économique.

Le changement climatique n’attend pas. Contrairement à d’autres crises, il s’aggrave de manière cumulative : chaque tonne de CO₂ émise aujourd’hui alourdit durablement la facture de demain. Ce que souligne, avec encore plus de force aujourd’hui, la logique du rapport Stern : différer l’action ne réduit pas les coûts, il les multiplie — et les rend, parfois, irréversibles.

Une urgence politique et économique

Le message central du rapport Stern n’a rien perdu de sa force — au contraire. L’inaction n’est pas une économie, c’est une dette colossale transmise aux générations futures. L’urgence n’est plus seulement climatique, elle est devenue profondément politique et économique. Les États ne peuvent plus se contenter d’objectifs à long terme sans traductions concrètes immédiates. Là où des décisions fortes ont été prises, les résultats montrent pourtant que la transition peut être un levier de stabilité et de croissance.

Prenons l’exemple de l’Union européenne : face à la flambée des prix de l’énergie après la guerre en Ukraine, plusieurs pays ont accéléré le déploiement des énergies renouvelables pour réduire leur dépendance au gaz importé. L’Espagne et le Portugal ont ainsi massivement investi dans le solaire et l’éolien, ce qui leur a permis de contenir les coûts de l’électricité plus efficacement que d’autres économies restées dépendantes des énergies fossiles. Ici, l’action climatique a directement servi d’outil de protection économique.

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Dans l’industrie, certains pays ont choisi d’anticiper plutôt que subir. La Chine, par exemple, a investi depuis plus d’une décennie dans les technologies vertes — batteries, panneaux solaires, véhicules électriques — et domine aujourd’hui plusieurs de ces marchés stratégiques. À l’inverse, des économies ayant tardé à structurer ces filières se retrouvent dépendantes d’importations, avec un coût industriel et commercial croissant.

Les politiques publiques peuvent aussi amortir les chocs sociaux liés à la transition — à condition d’agir tôt. En France, la crise des « gilets jaunes » a illustré les risques d’une transition mal préparée, lorsque la hausse des taxes sur les carburants n’est pas accompagnée de mesures d’équité et d’alternatives crédibles. À l’inverse, des pays comme l’Allemagne ont développé des mécanismes de soutien (subventions, reconversion professionnelle) pour accompagner la sortie du charbon, limitant les tensions sociales.

Le secteur financier, lui aussi, est en première ligne. Les catastrophes climatiques — inondations, incendies, tempêtes — entraînent déjà une hausse des coûts pour les assureurs, qui répercutent ces risques sur les primes ou se retirent de certaines zones jugées trop exposées. En Californie ou en Australie, des territoires entiers deviennent progressivement difficiles à assurer. Ce phénomène annonce une réalité économique brutale : à mesure que les risques augmentent, certains actifs perdent leur valeur, fragilisant ménages, entreprises et systèmes financiers.

Enfin, l’inaction pèse directement sur les finances publiques. Chaque catastrophe entraîne des dépenses d’urgence, des reconstructions, des aides aux populations sinistrées. Sans stratégie d’anticipation, ces coûts deviennent récurrents et imprévisibles, mettant sous pression les budgets nationaux.

Face à ces exemples, une évidence s’impose : agir n’est pas un coût supplémentaire, mais une condition pour éviter des pertes massives et préserver la stabilité économique. Comme l’avait démontré le Rapport Stern, l’investissement dans la transition est, avant tout, une stratégie de gestion des risques. L’urgence politique réside donc dans la capacité des dirigeants à assumer des décisions parfois impopulaires à court terme, mais indispensables pour éviter un choc économique bien plus violent à moyen et long terme.

Agir, enfin — mais encore trop lentement face à l’urgence climatique

Depuis quelques années, la France a engagé plusieurs politiques structurantes pour répondre au changement climatique. Le lancement du troisième plan national d’adaptation au changement climatique en 2025 marque une étape importante. Ce programme vise à préparer le pays à un réchauffement pouvant atteindre +4 °C d’ici la fin du siècle, en prévoyant des mesures concrètes pour adapter les villes aux canicules, mieux gérer la ressource en eau ou encore protéger les zones côtières. Dans le même temps, la Loi Climat et Résilience a posé un cadre législatif ambitieux, en agissant sur des leviers variés comme la rénovation énergétique des bâtiments, la limitation de l’artificialisation des sols ou encore la transformation des mobilités.

Ces politiques s’inscrivent dans une stratégie plus large de transition économique. La France investit dans les énergies renouvelables, relance le nucléaire et tente de décarboner progressivement ses secteurs les plus émetteurs, comme les transports et l’industrie. Ces efforts ont produit des résultats mesurables : les émissions de gaz à effet de serre ont diminué d’environ un tiers depuis 1990.

Cependant, cette dynamique reste fragile. Les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques sont encore loin du compte. Plusieurs analyses montrent qu’ils devraient être massivement augmentés dans les années à venir, sous peine de rendre la transition beaucoup plus coûteuse à long terme. Or les signaux récents sont préoccupants : certains investissements climatiques ont ralenti, voire reculé, notamment dans des domaines clés comme la rénovation énergétique ou les transports bas carbone.
L’adaptation elle-même demeure insuffisamment financée, alors même que les impacts du changement climatique deviennent de plus en plus visibles. Par ailleurs, certains secteurs avancent trop lentement. Dans l’industrie, par exemple, la décarbonation progresse, mais souvent sous contrainte économique plutôt que dans le cadre d’une transformation structurelle planifiée.

Ces situations alimentent une forme de tension dans l’opinion publique. Si la nécessité d’agir est largement reconnue, beaucoup jugent les mesures actuelles insuffisantes ou mal réparties, ce qui fragilise leur acceptabilité.

La France n’est donc pas immobile face au changement climatique — loin de là. Mais elle illustre parfaitement le piège décrit par le Rapport Stern : celui d’une action réelle, mais trop lente, encore incomplète, et qui risque, si elle n’est pas accélérée, d’aboutir à des coûts bien plus élevés demain.

Source : Nature 652, avril 2026

(1) https://up-magazine.info/nicholas-stern-un-recit-de-croissance-pour-reconcilier-economie-et-climat/

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