Automobile, batteries, machines-outils, chimie : les piliers historiques de l’industrie européenne vacillent. La Chine, devenue à la fois l’atelier et le laboratoire du monde, exerce une pression sans précédent sur le cœur productif du continent. Derrière la guerre des coûts se joue un affrontement stratégique global, porté par la puissance d’un État industriel offensif. L’Europe est désormais face à un choix critique : réagir, se protéger… ou décrocher durablement.
Il y a encore quinze ans, la montée en puissance industrielle de la Chine semblait cantonnée aux produits d’entrée de gamme. Une histoire de textiles, d’électronique bon marché, d’usines délocalisées. Un phénomène sectoriel, presque attendu. Aujourd’hui, le paysage a changé d’échelle.
L’industrie européenne fait face à un choc sans précédent. En quelques années, la montée en puissance industrielle de la Chine a cessé d’être un phénomène localisé pour devenir une menace systémique pour le tissu productif du continent. Automobile, batteries, équipements industriels, chimie : les bastions historiques de l’excellence européenne sont désormais directement ciblés.
Dans une analyse inédite, le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan documente pour la première fois l’ampleur de ce basculement, en mesurant secteur par secteur et pays par pays l’exposition de l’Europe à la concurrence chinoise, sur les marchés d’exportation comme sur son propre marché intérieur. Le diagnostic est sans ambiguïté. Comme le résume Clément Beaune : « La concurrence chinoise menace désormais le cœur productif de l’Europe. Nous ne sommes plus face à un choc sectoriel, mais à une dynamique systémique. » Autrement dit : ce n’est plus une vague. C’est une marée.
Une nouvelle phase de concurrence industrielle d’ampleur inédite
Depuis les années 2010, Pékin a changé de stratégie. Finie l’image d’atelier à bas coût. Place à la montée en gamme : véhicules électriques, batteries, robotique, pharmacie, machines-outils, intelligence artificielle industrielle. Résultat : la Chine concentre aujourd’hui près d’un tiers de la production manufacturière mondiale, contre environ 15 % pour l’Union européenne. Une domination qui ne tient pas seulement au volume, mais à la cohérence du modèle : subventions massives, crédits abondants, énergie bon marché, chaînes d’approvisionnement intégrées, maîtrise des matières premières critiques, et pilotage stratégique de long terme.
L’économiste Dani Rodrik résume cette nouvelle donne en une formule frappante : « La mondialisation n’est plus un marché neutre. C’est une compétition entre modèles d’État. » Et dans cette compétition, Pékin joue avec toutes les cartes.
La route de la Soie : la géopolitique derrière les usines
L’industrie chinoise ne progresse pas seule. Elle avance avec une stratégie géopolitique assumée : les Nouvelles Routes de la Soie — la Belt and Road Initiative. Ports, rails, hubs logistiques, mines, câbles numériques : des infrastructures financées et contrôlées par Pékin, qui sécurisent les approvisionnements et ouvrent de nouveaux débouchés. Du port du Pirée aux lignes ferroviaires vers l’Europe centrale, la Chine redessine silencieusement les routes du commerce mondial.
L’ancien président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, avait alerté : « Nous ne pouvons pas être naïfs. L’Europe doit apprendre le langage de la puissance. » Car derrière la concurrence commerciale se joue une bataille d’influence.
Une industrie européenne attaquée sur deux fronts
Le rapport met en évidence une double vulnérabilité : sur les marchés d’exportation d’abord : plus de 25 % des parts de marché de pays comme l’Allemagne, la France ou l’Italie sont directement menacées. Et sur le marché intérieur ensuite : jusqu’à 55 % de la production manufacturière européenne pourrait être exposée à une concurrence chinoise difficilement soutenable.
Les chiffres donnent le vertige :
- 70 % d’exposition en Allemagne
- 60 % en Italie
- 50 % en Espagne
- 36 % en France
Derrière ces pourcentages, ce sont des usines, des territoires, des savoir-faire. Et des emplois.
L’automobile, symbole du basculement industriel en cours
Rien n’illustre mieux ce renversement que l’automobile.
La Chine produit désormais près de 40 % des voitures mondiales et est devenue premier exportateur, notamment dans l’électrique. Pendant ce temps, à l’inverse, les excédents commerciaux automobiles européens, en particulier allemands, se contractent fortement. Près de 13 millions d’emplois directs et indirects sont exposés dans la filière automobile européenne. En Allemagne, les destructions nettes d’emplois industriels s’accélèrent depuis 2024. Comme le soulignait Mario Draghi dans un récent discours sur la compétitivité européenne : « L’Europe doit décider si elle veut rester une puissance industrielle ou devenir dépendante des autres pour ses technologies clés. »
Des écarts de coûts presque impossibles à combler
À qualité comparable, les industriels estiment l’écart de coûts entre la Chine et l’Europe entre 30 % et 40 %, parfois davantage. Un différentiel trop important pour être absorbé par de simples gains de productivité. Autrement dit : innover ne suffira pas. Le problème est structurel.
Le choix européen sera soit de protéger, doit de décliner. Ces écarts s’expliquent par une combinaison de facteurs structurels : accès privilégié au crédit, foncier industriel à bas coût, prix de l’énergie plus faibles, cadre social et environnemental moins exigeant, subventions publiques massives, effort d’investissement exceptionnellement élevé, concurrence intense sur le marché chinois, montée en gamme technologique rapide, effets d’échelles liés à des chaînes de valeur fortement intégrées, sous-évaluation persistante du taux de change, etc. Il en résulte un système industriel cohérent, qui confère à la Chine un avantage compétitif durable et difficilement réplicable à court terme par l’industrie européenne.
L’historien Yuval Noah Harari le rappelle : « Les grandes transformations ne viennent pas quand tout va bien, mais quand un système arrive à ses limites. » L’industrie européenne y est peut-être.
Quels sont les pays européens les plus menacés à moyen terme ?
Les économies européennes sont globalement fortement exposées à la concurrence chinoise, mais cette vulnérabilité varie sensiblement selon l’angle d’analyse. Deux approches complémentaires permettent d’en mesurer l’ampleur : l’exposition des exportations sur les marchés tiers, qui révèle la fragilité immédiate des débouchés extérieurs ; et l’exposition du marché intérieur via la production domestique, qui met en lumière des risques plus profonds touchant le cœur des systèmes productifs nationaux.
Une forte vulnérabilité des exportations
Sur le front des exportations, plusieurs grandes économies industrielles figurent déjà parmi les plus menacées. L’Allemagne arrive en tête, avec 32 % de ses exportations directement exposées à la concurrence chinoise, devant la France (26 %) et l’Italie (25 %).
Des pays plus petits mais très spécialisés apparaissent également fragiles : la Slovaquie (28 %), la Suède (27 %) et la Tchéquie (25 %).
En moyenne, près de 24 % des exportations de l’Union européenne sont aujourd’hui menacées (pondérées par la valeur des échanges), signalant une pression déjà tangible sur les marchés internationaux.
Une menace encore plus lourde sur le marché intérieur
L’analyse par la production domestique révèle toutefois un risque plus structurel et plus préoccupant. Dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale — Slovaquie, Tchéquie, Slovénie, Hongrie, Roumanie — plus de la moitié, parfois jusqu’à près de 80 % de la production manufacturière, pourrait être exposée à la montée des importations chinoises.
L’Allemagne se retrouve également dans une position critique, avec près de 70 % de sa production manufacturière potentiellement concernée, en raison de sa spécialisation dans des secteurs directement ciblés par la montée en gamme chinoise.
À l’inverse, la France et le Portugal apparaissent relativement moins exposés, mais demeurent malgré tout concernés à des niveaux significatifs.
Un risque systémique pour l’industrie européenne
Les écarts de coûts de production très élevés entre la Chine et l’Europe, à qualité équivalente voire supérieure, ne laissent apparaître aucun frein structurel majeur à la diffusion des produits chinois sur les marchés européens. Sans inflexion stratégique, les estimations actuelles peuvent être interprétées comme des ordres de grandeur des pertes potentielles à moyen terme : près de 55 % de la production manufacturière de l’Union européenne pourrait ainsi se trouver confrontée à une concurrence chinoise difficilement soutenable.
Enfin, la corrélation étroite entre exposition domestique et spécialisation industrielle montre que les pays les plus menacés sont précisément ceux dont le cœur productif repose sur des filières aujourd’hui ciblées par la Chine : automobile, équipements industriels, chimie, électronique.
Dans ce contexte, la concurrence chinoise ne relève plus d’un choc sectoriel ponctuel, mais bien d’une menace systémique, susceptible d’affecter durablement les trajectoires industrielles, l’emploi et la stabilité macroéconomique de nombreuses économies européennes.
1️⃣ L’Europe a cru au marché, la Chine a joué la puissance. Pendant que l’Union européenne ouvrait ses marchés et misait sur la concurrence loyale, Pékin construisait un capitalisme d’État : subventions massives, énergie bon marché, crédit public, monnaie pilotée, contrôle des chaînes de valeur. Résultat : des écarts de coûts de 30 à 40 % impossibles à combler.
2️⃣ Des règles strictes pour nous, aucune contrainte pour eux. Normes environnementales, sociales, concurrence, aides d’État : l’Europe s’impose des standards élevés que ses rivaux ne suivent pas. Automobile, batteries, chimie, équipements industriels, électronique : des filières entières affrontent une concurrence chinoise subventionnée sans protection équivalente.
3️⃣ Trop de régulation, pas assez de stratégie. Ajuster les règles ou corriger secteur par secteur ne suffit pas. Sans souveraineté technologique (batteries, matières premières, composants), sans soutien coordonné au marché intérieur et sans rapport de force commercial, l’Europe donne l’illusion d’agir… tout en laissant s’éroder son appareil productif.
La vraie question n’est donc plus réglementaire, mais stratégique : l’Europe veut-elle être un marché ouvert ou une puissance industrielle ?
Deux grandes voies pour permettre à l’Europe de reprendre la main
Confrontée à une concurrence chinoise devenue systémique, l’Europe fait face à un choix stratégique clair. Les instruments dont elle dispose aujourd’hui, utiles pour répondre à certaines pratiques déloyales ou à des chocs ponctuels, ne sont pas calibrés pour contrer une dynamique concurrentielle globale et durable.
Dans ce contexte, il n’est pas crédible de compenser à court terme, par les seuls gains de productivité ou par l’innovation, des écarts de coûts de production de cette ampleur pour des filières entières exposées à la concurrence chinoise. Le risque est désormais bien réel de voir des pans entiers de l’industrie européenne connaître le sort du secteur photovoltaïque il y a une quinzaine d’années : alors que l’Europe avait une position forte dans la production mondiale de ce secteur au début des années 2000, celle-ci est devenue marginale en l’espace de quelques années. L’expérience du photovoltaïque constitue à cet égard un cas d’école des dynamiques aujourd’hui à l’œuvre. Elle met en lumière une séquence susceptible de se reproduire : montée rapide de capacités soutenues par l’État chinois, constitution de surcapacités à l’échelle mondiale, compression brutale des prix, puis marginalisation accélérée des producteurs européens, avant même que les instruments de défense commerciale, déclenchés une fois le préjudice subi, ne puissent produire leurs effets.
La reproduction d’un tel scénario pour des segments entiers du tissu industriel, situés au cœur de la création de richesse européenne, constituerait un choc d’une tout autre ampleur, porteur d’un risque de déclassement économique durable et de dépendance stratégique accrue pour l’Europe.
Dans ce contexte, quelles options sont aujourd’hui sur la table pour permettre à l’Europe de reprendre la main ?
Premièrement, en poussant les curseurs existants aujourd’hui : L’Union européenne peut d’abord mobiliser plus intensivement ses outils existants de défense commerciale (droits antidumping, antisubventions, mesures de sauvegarde), déjà largement utilisés — notamment contre la Chine, qui concentre près de la moitié des mesures en vigueur. Ces instruments permettent de répondre aux pratiques déloyales mais restent sectoriels, réactifs, juridiquement lourds et trop lents, donc inadaptés à une concurrence chinoise systémique et structurelle. Les nouveaux dispositifs (instrument anti-coercition, règlement sur les subventions étrangères, mécanisme d’ajustement carbone aux frontières) présentent les mêmes limites : actions au cas par cas, périmètre restreint, impact insuffisant.
Parallèlement, la préférence européenne vise à orienter la demande vers les producteurs locaux via des clauses de contenu local ou des critères « made in Europe », surtout dans des secteurs stratégiques et régulés (défense, industries vertes, automobile). Utile pour soutenir des filières ciblées, elle reste cependant complexe à généraliser, limitée par des contrôles ex post et incapable de traiter des déséquilibres macroéconomiques globaux.
En somme, ces leviers peuvent atténuer certains chocs, mais ne suffisent pas à contrer une dynamique concurrentielle durable de grande ampleur.
Deuxièmement, en changeant de logiciel : Face au capitalisme d’État chinois et à une concurrence devenue systémique, l’Europe doit engager un changement de paradigme et ne plus s’appuyer sur les cadres hérités de l’OMC, fondés sur l’idée d’une convergence vers l’économie de marché.
Les écarts de coûts de production de 30 à 40 % ne peuvent être compensés à court terme par la seule innovation ou les gains de productivité ; maintenir l’approche actuelle conduirait à un décrochage durable de pans entiers de l’industrie européenne.
Il ne s’agit donc plus de corriger ponctuellement des pratiques déloyales, mais de compenser des déséquilibres structurels globaux, d’autant que la Chine contrôle son taux de change.
Dans ce contexte, deux options majeures doivent être envisagées pour neutraliser ces écarts de compétitivité.L e rapport préconise en conséquence un changement profond de paradigme autour de deux grandes options visant à neutraliser ces écarts de compétitivité : la mise en place de l’équivalent d’un droit de douane général de l’ordre de 30 % vis-à-vis de la Chine, ou une dépréciation de l’euro de l’ordre de 20 à 30 % par rapport au renminbi. Cette protection sera indispensable, mais elle doit s’inscrire dans un agenda européen de productivité plus large, incluant une stratégie d’innovation et d’investissement accrus.
Mais il faut savoir construire un rapport de force crédible pour obtenir un accord global : ces options ne peuvent être activées immédiatement et supposent d’abord une stratégie de coopération appuyée sur la capacité de l’Union européenne à conditionner l’accès à son vaste marché intérieur. Une escalade graduée (« escalate to negotiate ») doit créer un levier de négociation réel, à l’image de précédents historiques, afin d’obtenir des concessions sur les surcapacités, les subventions, l’accès aux marchés et les transferts de technologies.
Cette démarche doit être unie et globale, et non sectorielle, pour éviter les représailles ciblées, avec la crédibilité de droits de douane généralisés (environ 30 %) comme outil de pression, complétés par des politiques ciblées sur certaines chaînes de valeur stratégiques. Elle implique aussi de réduire les dépendances, diversifier les approvisionnements et nouer des partenariats de « friendshoring », tout en renforçant la surveillance contre les contournements.
Toutefois, la protection du marché intérieur reste nécessaire mais insuffisante : la soutenabilité industrielle européenne exige la reconstruction de filières compétitives, l’innovation, la maîtrise des chaînes de valeur, des investissements productifs accrus, une énergie moins coûteuse et une mobilisation plus stratégique du marché intérieur pour restaurer durablement la compétitivité.
Conclusion – Préserver la base productive européenne face à un choc systémique
La montée en puissance industrielle de la Chine ne relève plus d’un choc sectoriel ou conjoncturel, mais d’un déséquilibre industriel et macroéconomique systémique. Avec des écarts de coûts de production de 30 à 40 % à qualité équivalente voire supérieure, les instruments commerciaux européens actuels sont insuffisants pour éviter un décrochage durable, au risque de reproduire à grande échelle les dynamiques d’éviction observées dans le photovoltaïque, avec des pertes rapides et souvent irréversibles.
Ce danger est accentué par la relative inertie du tissu industriel européen. Contrairement aux États-Unis, où la « destruction créatrice » renouvelle les acteurs, l’Europe subit une « destruction destructrice », marquée par l’érosion des positions existantes sans émergence suffisante de nouveaux moteurs de croissance. Comme le souligne le rapport Draghi (2025), aucune entreprise européenne de plus de 100 milliards d’euros de capitalisation n’a été créée ex nihilo en cinquante ans, alors que les six géants américains valorisés au-delà de 1 000 milliards d’euros sont tous nés sur cette période.
Les gains de productivité restent en outre concentrés dans l’industrie manufacturière traditionnelle (automobile, équipements de transport, télécommunications, pharmacie), révélant la difficulté à générer des dynamiques de productivité larges et durables hors de ce cœur industriel.
Dans ce contexte, la marginalisation industrielle ne serait pas une simple perte sectorielle, mais un affaiblissement durable, voire irréversible, de la capacité européenne à innover, exporter et croître. L’enjeu dépasse donc la correction de déséquilibres commerciaux : il s’agit de préserver les fondements de la création de richesse et du modèle économique européen.
Cela impose de rompre avec une approche fragmentée et réactive pour adopter une stratégie industrielle et macroéconomique cohérente, fondée sur la protection effective du marché intérieur, l’usage stratégique de ce levier, une mobilisation politique européenne et internationale, ainsi que des investissements massifs, de l’innovation et une réponse au choc démographique, afin de restaurer durablement la compétitivité et la résilience de l’appareil productif européen.
Au fond, le débat dépasse l’économie. Il touche à la souveraineté technologique, à l’emploi, à la capacité d’un continent à décider de son avenir. Car une industrie qui disparaît ne revient jamais tout à fait. L’Europe doit donc choisir : rester spectatrice du basculement ou redevenir stratège. Face au rouleau compresseur chinois, il ne s’agit plus de corriger à la marge.
Il s’agit de repenser le modèle. Maintenant.
Pour aller plus loin :
- Peut-on faire confiance à la Chine ? – France Culture, mai 2024






