La sortie des énergies fossiles reste le grand impensé des négociations climatiques mondiales : après la COP30 de Belém, qui s’est achevée sans feuille de route sur le sujet, la Colombie accueille fin avril à Santa Marta la première conférence internationale dédiée à une transition juste hors du pétrole et du charbon. L’événement, porté par le Brésil, la Colombie et des dizaines de pays du Sud Global, tente de faire ce que trente éditions de la COP n’ont pas réussi : inscrire un calendrier contraignant de sortie des combustibles fossiles dans le droit international. Mais les mêmes obstacles géopolitiques se dressent. Qu’est-ce qui peut alors rendre Santa Marta différent de trente ans d’échecs cumulés ?
La conférence de Santa Marta (Colombie) se tient les 28 et 29 avril 2026. Elle fait directement suite aux engagements pris par la présidence brésilienne de la COP30, qui avait promis deux feuilles de route que la conférence de Belém n’avait pas su livrer et a pour objectif la planification de la sortie des énergies fossiles. Co-portée par le Brésil et la Colombie, elle vise à construire une coalition pour un traité sur les combustibles fossiles incluant des calendriers équitables et un soutien financier pour les pays dépendants des hydrocarbures. Le G7 Environnement se réunit lui aussi à Paris le 23-24 avril — une convergence d’agendas qui crée une fenêtre politique rare. Après la COP30 sans accord sur les fossiles, Santa Marta tentera donc l’impossible : peut-on enfin forcer la sortie du pétrole ? Analyse des enjeux.
La sortie des énergies fossiles : ce que Santa Marta doit réussir là où Belém a échoué
La première conférence internationale pour l’élimination progressive des énergies fossiles s’ouvrira le 28 avril 2026 à Santa Marta, en Colombie. Co-organisé par le Brésil, la Colombie et un groupe de pays volontaires, cet événement inédit tente de produire ce que trente éditions de la Conférence des Parties (COP) n’ont jamais réussi à formaliser : un calendrier contraignant et équitable de sortie des combustibles fossiles inscrit dans un texte de droit international.
Cette conférence est la première réunion internationale explicitement consacrée à la planification de la transition hors des combustibles fossiles. Elle fait suite aux engagements pris en novembre 2025 lors de la COP30 à Belém, au Brésil, où la présidence brésilienne avait annoncé, de sa propre initiative et sans consensus formel, deux processus complémentaires : l’élaboration d’une feuille de route pour une transition « juste, ordonnée et équitable » vers une économie sans fossiles, et une feuille de route forêt-climat. Santa Marta est le premier jalon opérationnel de cet engagement.
Ce que la COP30 a — et n’a pas — accompli
La COP30 de Belém, tenue en novembre 2025, avait représenté un moment d’espoir et de déception simultanés. Selon le World Resources Institute, les pays sont parvenus à un accord global sur le financement climatique et sur l’accélération de la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Mais sur la question centrale du devenir des énergies fossiles, la conférence s’est achevée sans texte. Plus de 80 pays soutenaient un langage explicite sur leur élimination progressive ; plus de 80 autres s’y opposaient, notamment les États producteurs de pétrole du Golfe et une partie des pays en développement dont l’économie dépend encore massivement des revenus pétroliers.
La COP30 n’a pas adopté de feuille de route sur la sortie des énergies fossiles. Elle a en revanche créé le Mécanisme de Belém pour une transition mondiale juste — un nouvel instrument de financement destiné à accompagner les économies les plus vulnérables. La présidence brésilienne a pris l’initiative politique d’annoncer deux processus de planification, mais sans mandat contraignant issu des négociations.
Pourquoi Santa Marta représente un pari géopolitique risqué
L’enjeu de Santa Marta n’est pas technique mais politique : peut-on constituer une coalition suffisamment large pour imposer un calendrier que les grandes organisations pétrolières mondiales n’accepteront pas de gaité de cœur ? La Colombie de Gustavo Petro, ancien militant et premier président de gauche du pays, a fait de la sortie du pétrole un axe de politique étrangère, malgré les contradictions internes d’un pays dont l’économie reste dépendante des hydrocarbures. Le Brésil de Lula navigue dans la même ambiguïté : hôte de la COP30, il est aussi l’un des producteurs d’hydrocarbures dont la production a augmenté ces dernières années.
La réunion des ministres de l’Environnement du G7 à Paris, les 23 et 24 avril, pourrait créer une dynamique favorable si les sept pays les plus industrialisés s’alignent sur un message commun avant Santa Marta. La présidence française du G7 a placé la réduction des émissions de méthane dans le secteur fossile parmi ses priorités.
La justice climatique comme levier — ou comme obstacle
Comment fonctionne un traité international sur les énergies fossiles ? Un traité sur les énergies fossiles, concept promu depuis plusieurs années par une coalition de petits États insulaires et de pays vulnérables, fonctionnerait sur le modèle du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires : il établirait des engagements de non-expansion de la production fossile, des calendriers de réduction et des mécanismes de soutien financier pour les pays dépendants. Contrairement aux NDC (Contributions Nationales Déterminées) de l’Accord de Paris, un tel traité porterait directement sur l’offre d’énergies fossiles, et non sur les seules émissions. En 2025, aucune grande puissance ne l’avait signé.
Pour que Santa Marta réussisse là où Belém a échoué, il faudra résoudre la question de l’équité : comment demander aux pays en développement de renoncer à des ressources dont les pays riches ont usé pendant deux siècles pour financer leur prospérité ? Les engagements financiers du Mécanisme de Belém, encore flous, sont au cœur des négociations.
Ce que disent les rapports : une convergence intellectuelle inédite autour de Santa Marta
Rarement une conférence climatique aura été aussi bien préparée sur le plan analytique. Dans les semaines précédant Santa Marta, une série de publications majeures a convergé pour dessiner les contours d’une sortie crédible des énergies fossiles — comme si la communauté scientifique et les ONG internationales avaient décidé collectivement de fournir aux négociateurs les outils qui leur font défaut.
Le rapport le plus structurant est celui publié en mars 2026 par l‘IISD, E3G, ECCO et l’Observatório do Clima. Face à la volatilité renouvelée des marchés pétroliers liée à la crise au Moyen-Orient, il soutient que les gouvernements ont une opportunité d’avancer vers des feuilles de route nationales crédibles — fondées sur la science, la justice et la coordination internationale. Sa contribution principale est méthodologique : il souligne que le défi central n’est plus simplement de fixer des ambitions, mais d’assurer cohérence, coordination et mise en œuvre entre plans nationaux, coalitions internationales et initiatives sectorielles. Autrement dit, les outils existent — c’est la volonté politique d’en faire un système cohérent qui manque.
Sur le plan des données, le Global Energy Outlook 2026, publié par Resources for the Future offre une cartographie comparative des scénarios énergétiques à horizon 2050. Son constat est sévère : sous tous les scénarios de politiques de référence, la demande de gaz naturel continue d’augmenter d’ici 2050, tandis que le charbon ne décline que dans des proportions très variables selon les hypothèses retenues. L’écart entre les trajectoires actuelles et les objectifs climatiques reste abyssal — ce qui confère à Santa Marta une urgence que les chiffres rendent difficilement contestable.
Du côté des ONG, Oil Change International a établi les responsabilités avec une précision redoutable. Depuis l’Accord de Paris, quatre pays du Nord global — États-Unis, Canada, Australie et Norvège — ont collectivement augmenté leur production pétro-gazière de près de 40 % entre 2015 et 2024, alors que dans le reste du monde combiné, l’extraction a reculé de 2 %. Ce chiffre résume à lui seul pourquoi les négociations butent toujours sur les mêmes acteurs — et pourquoi une conférence comme Santa Marta, qui contourne délibérément le consensus onusien, peut avoir une utilité propre.
Enfin, la Fédération internationale pour les droits humains a publié fin mars 2026 une contribution qui relie les deux fils souvent traités séparément : elle soutient que l’abandon complet et rapide des énergies fossiles est une nécessité pour le respect des droits humains, et appelle à un remaniement des accords commerciaux et d’investissement pour garantir le respect des droits humains et du climat plutôt que les intérêts des entreprises. En articulant droits humains et sortie des fossiles dans un même cadre juridique, la FIDH offre aux pays du Sud un levier de légitimité supplémentaire pour exiger une transition financée par ceux qui ont le plus produit.
Cette convergence intellectuelle ne garantit évidemment pas le succès de Santa Marta. Mais elle signifie que si la conférence échoue, ce ne sera pas faute d’analyses, de propositions ou de feuilles de route. Ce sera un choix politique — et comme tel, une responsabilité clairement attribuable.
Un signal positif : la dynamique de fond ne s’arrête pas
Les obstacles restent majeurs : opposition des pays producteurs, questions de justice climatique et manque d’engagement contraignant des grandes puissances. Malgré ces impasses institutionnelles, la dynamique économique sous-jacente va dans la bonne direction. Le coût des énergies renouvelables a continué à baisser en 2025, rendant la transition techniquement et économiquement crédible dans la plupart des régions du monde. La question n’est plus de savoir si la transition est possible, mais à quelle vitesse, sous quelles conditions politiques et qui en paiera les coûts d’ajustement. La réunion du G7 Environnement à Paris les 23-24 avril pourrait créer une dynamique favorable.
C’est précisément dans ce contexte que s’inscrit le brief publié en avril 2026 par le Réseau Action Climat, Sortie mondiale des énergies fossiles : comment la France peut agir. Le RAC formule cinq recommandations concrètes à destination de la France et de l’Union européenne.
La première porte sur la trajectoire de sortie des fossiles en Europe : l’UE devrait viser une sortie totale du gaz d’ici 2035, en s’appuyant sur la réduction significative de la demande de gaz des dernières années, tandis que la France, dont les fossiles représentent encore 60 % de la consommation finale d’énergie, doit accélérer des mesures restées à ce jour insuffisantes.
La deuxième recommandation concerne la fiscalité : les pays européens doivent mettre fin à l’impunité des pollueurs en instaurant une taxe européenne sur les profits des entreprises fossiles, alors que les chocs énergétiques récents ont généré des transferts massifs de richesse vers l’industrie pétro-gazière, au détriment des ménages.
Troisième levier : la dette des pays du Sud qui en font la demande doit être annulée, afin de rétablir la viabilité de la dette et permettre aux gouvernements de financer une sortie des énergies fossiles, ces pays étant aujourd’hui contraints d’exploiter des ressources fossiles pour rembourser leurs créanciers.
Le RAC appelle également la France à annoncer ses objectifs de financements climat internationaux pour 2026–2035 pour atteindre la cible de 300 milliards de dollars fixée par la COP29, engagement qui n’a pas encore été formulé.
Enfin, la cinquième recommandation vise la régulation du secteur privé : la France doit aligner sa diplomatie économique sur les objectifs de l’Accord de Paris, ce qui implique de cesser de soutenir des entreprises comme TotalEnergies dans leur stratégie d’expansion fossile, et de réformer les mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et États qui freinent les politiques climatiques ambitieuses.
La conférence de Santa Marta constitue une opportunité cruciale d’aider à dépasser des blocages persistants dans certaines instances multilatérales comme les COPs, et de marquer un tournant décisif vers une transition mondiale hors des énergies fossiles. Pour le RAC, il ne s’agit pas d’attendre un hypothétique consensus onusien : la dynamique peut s’enclencher maintenant, à condition que l’Europe, et la France en particulier, traduisent enfin leurs ambitions diplomatiques en actes concrets — fiscaux, financiers et réglementaires.






