Derrière les façades de pierre et les charpentes séculaires, qui composent une part essentielle du paysage français, se joue une bataille silencieuse. Comment faire entrer des bâtiments conçus avant l’ère industrielle dans le XXIᵉ siècle du carbone compté, des canicules à répétition et des ressources rares, sans trahir leur âme ? À mesure que le climat se dérègle, le patrimoine bâti ancien révèle une équation complexe, presque paradoxale : préserver la mémoire tout en transformant en profondeur. Ce défi exige bien plus que des ajustements techniques — il appelle une expertise rare, transversale, de très haut niveau. Car réhabiliter l’ancien aujourd’hui, c’est naviguer entre histoire, ingénierie environnementale, économie, droit et prospective climatique. Une nouvelle génération de professionnels doit s’y préparer.
Architectes et ingénieurs se trouvent en première ligne. À eux revient la responsabilité d’inventer des solutions capables de protéger le bâti ancien face aux aléas climatiques extrêmes — vagues de chaleur, épisodes pluvieux intenses, retrait-gonflement des sols — tout en concevant des interventions compatibles avec les exigences patrimoniales. Leur rôle dépasse désormais la seule conservation : ils sont les médiateurs entre héritage et avenir, garants d’une continuité constructive qui éclaire aussi les pratiques des constructions à venir.
Un héritage massif face à l’urgence climatique
En France, une part considérable du parc immobilier a été construite avant 1948, c’est-à-dire avant la généralisation du béton armé et bien avant toute norme thermique. Ces bâtiments, qu’ils soient protégés au titre des monuments historiques ou simplement constitutifs des centres anciens, représentent un enjeu majeur : ils sont à la fois un trésor culturel et un défi énergétique.
Le secteur du bâtiment demeure l’un des plus émetteurs de gaz à effet de serre. L’amélioration de la performance énergétique des logements et des équipements tertiaires est donc un levier central de la transition. Or intervenir sur le bâti ancien ne se résume pas à poser une isolation par l’extérieur ou à remplacer des menuiseries. Les murs épais en pierre ou en terre crue, les structures bois, les systèmes constructifs traditionnels fonctionnent selon des équilibres hygrothermiques subtils. Une intervention inadaptée peut provoquer pathologies, désordres, voire dégrader irrémédiablement des éléments patrimoniaux.
La question est donc double : comment réduire l’empreinte carbone des usages sans altérer l’intégrité historique et matérielle des bâtiments ? Et comment le faire dans un contexte d’accélération du changement climatique, marqué par des vagues de chaleur plus intenses, des épisodes pluvieux extrêmes et des tensions croissantes sur les ressources ?

Dépasser l’opposition entre patrimoine et performance
Longtemps, la réhabilitation énergétique et la conservation patrimoniale ont été perçues comme deux logiques antagonistes. D’un côté, l’exigence de performance thermique ; de l’autre, la préservation des matériaux d’origine, des façades, des modénatures, des décors. Cette opposition est aujourd’hui dépassée.
Réhabiliter le bâti ancien, c’est d’abord reconnaître sa valeur environnementale intrinsèque. Conserver un édifice, c’est éviter l’énergie grise d’une démolition-reconstruction. C’est prolonger la durée de vie de matériaux déjà extraits, transformés, mis en œuvre. C’est aussi s’appuyer sur des savoir-faire traditionnels souvent compatibles avec des logiques de sobriété et de circularité : chaux, pierre, bois local, réemploi.
Mais cette reconnaissance ne suffit pas. Les interventions doivent intégrer plusieurs impératifs contemporains :
- Réduction de l’empreinte carbone, non seulement en phase d’usage, mais aussi lors des travaux.
- Sobriété en ressources, limitation des déchets, développement du réemploi.
- Gestion responsable de l’eau et de la biodiversité, notamment dans les centres anciens denses.
- Résilience face aux aléas climatiques, grâce à des solutions robustes, réversibles et adaptables.
Il s’agit moins d’« adapter » brutalement le patrimoine aux normes contemporaines que de construire des solutions sur mesure, ancrées dans une compréhension fine des techniques anciennes et des dynamiques territoriales.

Une approche systémique et territoriale
Le défi n’est pas uniquement technique. Il est aussi culturel, économique et réglementaire. Intervenir sur un immeuble inscrit ou classé, sur un bâtiment en secteur sauvegardé ou sur une maison de centre-bourg implique de composer avec des cadres juridiques spécifiques, des contraintes assurantielles, des équilibres financiers parfois fragiles.
Surtout, la réhabilitation énergétique du bâti ancien ne peut être pensée isolément. Elle s’inscrit dans des stratégies plus larges de revitalisation des centres-villes, de lutte contre l’étalement urbain, de neutralité carbone à l’horizon 2050. Elle touche aux usages, aux modes de vie, à l’acceptabilité sociale des travaux.

Former une nouvelle génération d’acteurs
C’est dans ce contexte qu’émerge, à la rentrée 2026, un nouveau Mastère Spécialisé® « Réhabilitation Énergétique du Bâti Ancien » (REBA), porté conjointement par l’École nationale des ponts et chaussées et l’École de Chaillot, département Formation de la Cité de l’architecture et du patrimoine.
La première promotion fera sa rentrée en septembre 2026, en présentiel, au sein même de la Cité. Plus qu’un simple diplôme, le programme se présente comme une réponse structurée à un besoin croissant de compétences hybrides. Destinée aux architectes, ingénieurs de bureaux d’études, chefs d’entreprises du bâtiment, maîtres d’ouvrage publics et privés ou encore asset managers, la formation cible spécifiquement les bâtiments construits avant 1948. Elle adopte une approche résolument pluridisciplinaire, à la croisée de l’ingénierie environnementale, de l’histoire des techniques, du droit, de l’économie et de la gestion de projet.
Labellisé par la Conférence des Grandes Écoles et soutenu par le ministère de la Culture (DGPA), le mastère bénéficie également de l’appui d’acteurs majeurs du secteur : Cerema, CSTB, Alliance HQE-GBC, Icomos, organisations professionnelles et entreprises spécialisées dans la restauration et la performance environnementale.
« Réhabiliter aujourd’hui le patrimoine bâti ancien, c’est conjuguer mémoire et anticipation, continuité et innovation, transmission et adaptation. C’est accepter l’exigence d’un projet qui se situe au croisement de l’histoire, de la technique, de l’ingénierie environnementale et de la compréhension des dynamiques sociales et réglementaires contemporaines », plaide Dominique Naert, directeur du MS REBA, expert reconnu du domaine et par ailleurs également directeur du Mastère Spécialisé ® Immobilier et Bâtiment Durables (IBD) de l’École nationale des ponts et chaussées.
L’enjeu est bien là : articuler continuité et innovation, transmission et adaptation.
- de nombreux ingénieurs de référence, tels que : Elodie Héberlé (Cerema-CREBA), Julien Borderon (Cerema), Nathalie Tchang (Tribu Energie), Simon Davies (AIA environnement), Charlotte Trigance (Sherlock Patrimoine), Alain Popinet, Cédric Beaumont, (COSTIC), Caroline Bouteloup (CSTB), Florent Loussouarn (Pouget Consultants), Maxime Coudray (Altyn) & Pervenche D’Audiffret (Altyn) Gaëtan Brisepierre, sociologue… ;
- des architectes en chef des monuments historiques : Didier Repellin, François Chatillon, Martin Bacot, Denis Dodeman…. ;
- des architectes des Bâtiments de France : Gabriel Turquet de Beauregard, Emmanuelle Didier…. ;
- des architectes du patrimoine : Frédéric Auclair, François Auger, Bertrand Monchecourt, Judicaël de la Soudière, Gil Fraisse…. ;
- des dirigeants de plusieurs institutions : Ann Bourges (Secrétaire générale d’ICOMOS), Marjolaine Meynier-Millefert présidente de l’Alliance HQE-GBC, Olivier Sichel, directeur général du groupe Caisse des Dépôts, Franck Dessemon, président de l’UNTEC, Mireille Guignard, secrétaire générale adjointe de la MIQCP…
Comprendre, concevoir, intégrer
Articulé autour de 11 modules représentant 407 heures de formation en présentiel, le programme poursuit trois objectifs principaux :
- Comprendre les spécificités du bâti ancien : matériaux, performances, pathologies, logiques constructives.
- Concevoir des solutions compatibles avec la valeur patrimoniale, qu’il s’agisse de bâtiments classés, inscrits ou simplement porteurs d’un intérêt historique.
- Intégrer les dimensions réglementaires, économiques et sociales de la transition énergétique appliquée au patrimoine.
L’ingénierie pédagogique privilégie le travail collaboratif, les diagnostics réels, les visites de sites et de laboratoires, les retours d’expérience concrets. Loin d’un enseignement purement théorique, il s’agit d’immerger les participants dans la complexité des projets.
À l’issue de l’année, les étudiants soutiendront une thèse professionnelle. Ils participeront également à un cycle de conférences internationales consacré aux stratégies de neutralité carbone dans l’immobilier et le bâtiment à horizon 2050.
Un enjeu qui dépasse la formation
Au-delà de l’annonce académique, le lancement du mastère REBA révèle une prise de conscience plus large : la transformation durable du parc bâti ancien constitue l’un des grands chantiers des décennies à venir. Le patrimoine ne peut plus être envisagé comme un sanctuaire figé. Il est un acteur à part entière de la transition écologique. Sa réhabilitation exige des compétences rares, une capacité à dialoguer entre disciplines et une vision systémique des territoires.
Former des professionnels capables de penser simultanément qualité architecturale, sobriété, circularité, résilience et innovation environnementale, c’est reconnaître que le défi climatique ne se jouera pas uniquement dans les bâtiments neufs et les quartiers en développement. Il se joue aussi, et peut-être surtout, dans ces immeubles, ces maisons et ces monuments qui ont déjà traversé plusieurs siècles.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de préserver le passé, mais de lui donner les moyens de durer.
Photo d’en-tête : Village de Rochefort-en-Terre (Morbihan) © UP’ Magazine






