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incertitude mère de l'action

Épidémie de coronavirus : l’incertitude mère de l’action ?

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Alors que le coronavirus-COVID-19 accélère sa propagation dans le monde, que l’OMS évoque le risque de pandémie, que les Bourses du monde entier s’affolent, les pouvoirs publics passent à l’action. Le risque de crise de santé publique majeure oblige à des mesures de contrainte, de confinement, de surveillance qui se situent, danger oblige, au-delà des normes. C’est le cas en Chine où le pays enferme des millions d’habitants d’une province dans une quarantaine qui met à mal, on s’en rend compte aujourd’hui, toute l’économie du monde. On ne sait pas grand-chose de cette épidémie, pour l’instant. Les dégâts humains sont relativement restreints ; quelques centaines de morts au regard d’autres maladies ou catastrophes beaucoup plus meurtrières.  Alors, pourquoi s’affoler ? Parce que la preuve du danger passe au second plan par rapport à la possibilité du danger. Le danger imaginé a plus de force que le danger réel car nous sommes entrés dans l’ère de l’incertitude. Il est intéressant de relire aujourd’hui, à la lumière de ces événements, le texte que nous avait confié il y a trois ans le philosophe J. Peter Burgess.

Nous voici entrés dans un nouvel âge de l’incertitude, une nouvelle géopolitique du risque. Il s’agit ici de mettre en lumière une logique selon laquelle ce n’est plus la preuve et la rationalité, mais l’incertitude qui porte la force politique de l’action et de la réaction. Autrement dit, la preuve du danger passe au second plan par rapport à la possibilité du danger. Le danger imaginé a plus de valeur que le danger réel.

Lors d’une conférence de presse au ministère américain de la Défense à la veille de l’invasion de l’Irak par les forces alliées, en 2003, le Secrétaire de la Défense, Donald Rumsfeld, faisait face à une presse quelque peu sceptique quant aux justifications avancées par son gouvernement en faveur d’une forme d’ingérence immanente. Quelles étaient donc les informations, se demandaient les journalistes, susceptibles de justifier un tel acte de guerre envers un État souverain en situation de paix ? Sa réponse fit vibrer l’Internet :

« Comme nous le savons, il y des “connus connus”, c’est-à-dire les choses que nous savons que nous savons. Nous savons en même temps qu’il y a des choses que nous ne savons pas, des “inconnus connus”. Mais, il y a aussi des “inconnus inconnus” – des choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas. »

 

Autrement dit, en termes géopolitiques : c’est précisément l’incertitude générée par la manque de preuves sur les armes de destruction massive qui justifiait, aux yeux de Rumsfeld, l’action militaire.

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Preuve ou possibilité du danger

Nous vivons aujourd’hui un moment politique où les discours de menace et d’insécurité se multiplient. Nous observons ce phénomène non seulement du fait de la propagation des menaces imaginées dans des discours croisés de peur, d’angoisse et d’incertitude, mais aussi dans l’évolution de notre expérience quotidienne d’insécurité et d’une forte augmentation des mesures de sécurité mises en place par nos autorités.

Les nouveaux discours évoquant les menaces qui pèsent sur nous nous touchent profondément, ils nous transforment. Ils changent la manière dont nous vivons au jour le jour, nos rapports avec nos proches et l’expérience que nous faisons de l’autre, de l’étranger, de l’inconnu. Les menaces sur notre sécurité ne sont donc pas de simples objets externes que nous pouvons observer avec une indifférence scientifique.

La fin de la logique bipolaire

Au contraire. La spécificité des risques d’aujourd’hui, c’est que nous sommes directement impliqués dedans. La perception, l’analyse et la gestion du risque sont autant de composantes d’une entreprise qui est profondément humaine, qui nous engage dans des questions fondamentales sur ce que nous sommes et sur ce qu’est une société.

Depuis la fin de la Guerre froide, le concept de sécurité et la perspective de la géopolitique de la sécurité ont profondément changé. La sécurité est passée d’une logique bipolaire – opposant des États selon l’axe est-ouest – à une logique plus complexe, mobilisant de multiples niveaux, impliquant plusieurs groupes et plusieurs objets : la criminalité internationale, les attaques informatiques, le changement climatique, les flux migratoires, le risque de pandémies, le terrorisme et ainsi de suite.

Les menaces sont ici, partout, parmi nous

Les virus informatiques sont déjà sur notre disque dur, les changements climatiques sont déjà en cours et visibles, les épidémies potentielles sont déjà présentes dans l’écosystème, et hélas les terroristes ne viennent pas d’un au-delà géopolitique ou imaginaire – ils sont déjà ici, parmi nous.

La question n’est donc plus : comment repousser toutes ces menaces ? Ou comment tenir à distance le danger ? Comment rendre l’État imperméable, intouchable ? Non, la question est plutôt : comment nous organiser en tant que société pour rester nous-mêmes face à ces menaces ? Et en restant nous-mêmes. Il n’est pas question ici de biologie ou de race. Il est question de nos valeurs : l’autonomie de l’individu, le respect de l’autre, la liberté, l’égalité, la tolérance, etc.

La sécurité est donc fondamentalement une question de culture, d’identités, de langue, d’institutions démocratiques, etc. Autrement dit, la sécurité est devenue une question de société, elle interroge le type de société que nous souhaitons avoir.

L’expérience de l’avenir au présent

S’il s’avère – comme je le crois – que la gestion du risque de nos jours est un problème de valeurs sociales, alors elle constitue en même temps un type d’éthique. Non pas dans le sens où nous aurions à déterminer notre comportement et celui des autres par rapport à un code de conduite autonome ou externe.

Le premier point d’appui pour la gestion du risque, ce sont donc les valeurs.Si nous comprenons l’éthique comme une certaine expérience de l’incertitude, une expérience de l’inconnu, de l’imprévu, voire de l’imprévisible ; si nous comprenons l’éthique comme la question de savoir quoi faire quand nous ne savons pas avec certitude quoi faire, quand nous sommes en manque de connaissance adéquate pour savoir quoi faire, c’est alors que nous nous appuyons sur nos valeurs. Le premier point d’appui pour la gestion du risque, ce sont donc les valeurs.

Mais tout comme les valeurs qui nous sont chères, le risque ne concerne pas le présent. Il concerne l’avenir. Il concerne les termes de notre conduite face aux dangers à venir.

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Il ne s’agit pas de savoir si nous voulons mourir ou souffrir, à cause de ces dangers potentiels. Bien sûr que non : nous souhaitons vivre ! Mais il s’agit bien de savoir comment nous souhaitons vivre, quel sens devrait avoir la vie en société, quelles valeurs nous devrions mettre en avant, quels principes devraient nous guider dans les moments les plus difficiles, les plus lourds, dans les moments de danger ou d’insécurité.

J. Peter Burgess, Professeur, philosophe et politologue, École Normale Supérieure (ENS)

Cet article a été publiée une première fois sur UP’ Magazine ;e 6 juin 2017.
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation, partenaire éditorial de UP’ Magazine

The Conversation

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