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L’existence en mal de vie

TRIBUNE EXCLUSIVE

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Pour mieux comprendre les contradictions des mesures sanitaires de confinement, faisons un peu de philosophie en distinguant « vie » et « existence ». Attention, cette opposition n’est pas ontologique mais éthique, il ne s’agit surtout pas de la différentiation âme-corps ou nature-culture. Pour sauver des vies, l’Etat impose à tous l’aliénation de son existence. Le mal-être ressenti est en passe de provoquer l’inverse de ce que l’Etat voulait : suicides, conflit entre jeunes et vieux, psychopathologies, délabrement social, crise économique, recul des naissances et des mariages… tout cela scie la branche sur laquelle la vie repose, au nom de la vie. Peut-on vivre sans exister ? Est-ce souhaitable ? La fin de la « bamboche » et des spectacles que les médecins urgentistes réclament est-elle humainement acceptable ? Jusqu’où est-on prêt à rabaisser l’existence pour rester en vie ? Qui doit en décider ?

La vie n’est pas une valeur morale. C’est un processus physicochimique qui s’épand en flux autophages de morts et de naissances (Ameisen), qui peut certes être admirable quand il y a quelqu’un pour l’admirer, mais qui n’a en soi aucune valeur : ça s’amoncelle, métabolise, ingurgite et déjette. Chaque forme vivante, quelque part entre le cristal et la fumée (Atlan), s’agite un moment pour préserver ses viscères, avant de rendre son matériel moléculaire à l’inerte, trois p’tits tours et puis s’en vont.

La vie n’a de valeur que si on la lui donne, que quand elle en reçoit. Seul un être libre qui fait plus que vivre peut donner à sa vie, donc à la vie, quelque chose qu’elle est incapable de fournir par elle même : du sens. Il faut par définition être au-dessus, en-dehors, au-delà (comment le dire ? où est ce lieu de la liberté, de la spiritualité, de l’humanité ?), dans une certaine « transcendance » par rapport à la bio-géo-chimie, pour pouvoir se demander et inventer ce qui vaut d’être vécu. On appelle cela exister.

Ex-istence : être en dehors de, sortir de son instance gastrique pour apparaître en pleine lumière du sens, avec et pour les autres, nos pairs et nos pères (et mères), donner du sens à sa vie, vivre une existence qui vaille (justement !) la peine d’être vécue, inventer de la valeur, de l’universel, de la communicabilité et du consensus, pour devenir ces êtres qui atteignent la seule immortalité possible pour des vivants : devenir inoubliables, faire des choses inoubliables, des choses bonnes, belles et vraies, qui justifient d’un coup de transcendance la création tout entière de cette immanence.

Sans la musique, la vie serait une erreur »
Nietzsche

Le rapport entre la vie et l’existence n’est pas si évident qu’on pourrait le penser. En général, bien sûr, il faut bien vivre pour pouvoir exister. Mais il y a des exceptions notables : premièrement, les dieux et les morts existent sans vivre, dans les cultes et les mémoires. Bien qu’ils soient morts, Bach, Gandhi ou Fatima el Fihriya (tunisienne fondatrice de la première université du monde) existent aujourd’hui et produisent sans cesse du sens transcendant à leur vie : leurs œuvres sont inoubliables. Personne ne sait où est enterré le corps de Mozart, personne n’oubliera sa musique, tant qu’il y aura des existants, tant qu’il y aura un monde humain.

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La deuxième exception notable est celle du sacrifice. Quand la vie entre en conflit avec l’existence, il faut toujours éthiquement parlant préférer l’existence à la vie, n’en déplaise à ceux qui ont sombré dans l’idéologie sécuritaire et sanitaire de la vie à tout prix. Le sacrifice de sa vie pour le sens de l’existence est la plus grande source de noblesse et d’héroïsme. La religion chrétienne est fondée sur la Passion du Christ. Les héros morts pour la Patrie sont fondement de la mémoire collective. Chez les Anciens, tous ceux qui, sur le champ de bataille, imploraient qu’on leur laisse la vie sauve, étaient déchus de l’humanité et devenaient donc des esclaves. Plus proche de nous, en 2010, le vendeur ambulant Mohamed Bouazizi déclencha en s’immolant de désespoir tout le mouvement du printemps arabe. Son corps enflammé enflamma la soif de liberté et de justice dans plusieurs pays. Vouloir vivre est animal (et végétal), vouloir exister est humain. L’humain est un animal, certes, mais pas que, mais pas pour.

De même, celles et ceux qui meurent victimes de l’injustice peuvent parfois se mettre à exister pour tous comme le levier de la révolte, de la libération. En novembre 2020, au Pérou, la mort de deux jeunes manifestants (Inti Sotelo et Brian Pintado) victimes de la violence policière mit fin en quelques jours à la tentative de prise de pouvoir par la droite parlementaire corrompue. Georges Floyd et Adama Traoré, symboles du racisme policier meurtrier, ont par leur mort animé aux Etats Unis et en France des mouvements d’opposition en pleine crise du coronavirus : l’indignation est plus forte que la peur de contamination. Le sens de l’existence, la justice, la liberté, l’émancipation, jusqu’à maintenant, ont su inspirer les progrès de l’histoire de la liberté contre l’obéissance servile par peur de mourir. Les morts ne sont donc pas sans pouvoir, pour peu qu’il y ait des existants pour les saluer.

Sur le plan juridique, de plus en plus de pays autorisent l’interruption volontaire de grossesse (priorité légale de l’existence libre de la femme sur la vie de l’embryon) ou l’euthanasie (priorité de la dignité de la personne sur la poursuite d’une survie odieuse). Dans la sphère intime, certaines personnes se suicident quand leur vie n’a plus de sens, quand elles ne se sentent plus en possibilité d’exister, et de nombreuses personnes âgées font en sorte de mettre fin à leurs jours, soit par lassitude, soit par amour : ne plus être une charge pour leurs proches, les laisser exister librement en disparaissant. À chaque fois, l’existence prime sur la vie. Beaucoup donc pensent qu’une bonne mort vaut mieux qu’une mauvaise vie. C’est tout aussi noble et humain que d’affronter l’adversité et de maintenir l’espoir, coûte que coûte, en ne touchant pas à sa vie. Bien orgueilleux qui pourrait dire à tous les autres ce qu’ils doivent ou ne doivent pas vouloir.

Il faut dire que la vie entretient des relations difficiles avec la liberté, donc avec l’existence. D’abord il faut comprendre qu’elles ne sont pas dans la même réalité : la vie en moi ne m’appartient pas. Anonyme, elle se situe dans un entrelacs de systèmes bio-éco-géo-sphériques qui ne sont pas du tout humains, tandis que mon existence est dans le « monde » humain (Arendt), entrelacs de langage, visages, actions, raisons, mémoires qui font que toi et moi existons dans nos regards, en mutualité. Grâce au monde, je « sors » de la vie pour la vivre vraiment, pour m’exprimer comme personne, dans les deux sens du terme : exister en personne et comme une singularité irrépétible. Vie et monde sont deux lieux enchâssés mais sans commune mesure, lieu anonyme versus lieu de sens, lieu de processus chimiques versus lieu d’histoires.

De même, mon corps est à moi tant que j’y puis exister, le danser et agir. Mais dès que la vie me le reprend, il n’est plus moi : Que surviennent la douleur qui me plie, la maladie qui m’alite, l’accident qui me blesse, et la vie recouvre sa domination, mon existence est amoindrie, voire dissoute. Mon corps n’est plus moi, c’est moi qui suis lui, et lui n’est plus qu’une souffreteuse masse vivante entre les mains des personnels médicaux, les tuyaux et les drains prolongent les boyaux, ci-git ce qui fut une liberté et en redeviendra peut-être une si le patient littéralement « s’en sort », recommence à ex-ister. La vie me donne l’autorisation d’exister tant que tout va bien, mais toujours sous caution, comme dans un état totalitaire. Dans le silence des organes, la certitude de la déchéance et de la mort vigile et sonne en basse continue. Pas besoin d’un confinement sanitaire pour savoir que la vie se fiche de la liberté.

Or, au cours des derniers siècles, voilà que l’humain moderne a hissé toujours plus la vie au sommet des valeurs. Conséquence collatérale du recul social de Dieu, Nietzsche pointe : « La foi religieuse est en baisse et l’homme apprend à se considérer comme un être fugitif et inconsistant, ce qui finit par l’affaiblir ; il ne cultive plus autant l’effort, l’endurance, il veut la jouissance immédiate, il prend ses aises ; et peut-être y emploie-t-il beaucoup d’intelligence. »[1]
La publicité nous le répète à vomir : la soif de confort, l’aise, le rêve pavillonnaire et l’échappée belle vacancière sont le nouvel idéal d’existence, sans au-delà, donc sous la totale dépendance de la vie, cette vie ici-bas, dans ce corps, et maintenant, tout de suite. Qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, avez-vous noté que quand il n’y a plus de Dieu il n’y a plus d’après ?

Hannah Arendt a puissamment développé cette analyse, montrant dans sa Condition humaine (1958) comment l’humanité est passée de la valorisation de la vie contemplative à celle des œuvres, puis s’est recroquevillée de plus en plus sur le bonheur individuel privé, loin du « monde » et des transcendances inoubliables : « la vie et non pas le monde, est pour l’homme [moderne] le souverain bien ». Le résultat en est que les modernes « ont été rejetés en eux-mêmes », dédiés au « souci exclusif du moi », ils sont de plus en plus « aliénés par rapport au monde », confinés (sic !), pris dans la figure de l’animal laborans et ses préoccupations pour le processus vital (emploi, santé, logement, sécurité, retraite, loisirs).  

L’intelligence collective de cet être fugitif qui, comme dit Nietzsche, veut la jouissance immédiate, a eu grâce aux sciences appliquées à la vie quotidienne un extraordinaire succès en termes de bien-être et « espérance de vie ». « L’hominescence » (Serres) sculpte pour les classes aisées et moyennes une vie humaine nouvelle maximisée : plus longue, belle, équilibrée, personnalisée, monitorée, coachée, capitalisée, optimisée… À déplorer ou encenser ? c’est comme pour la mort sociale de Dieu, vous vous ferez votre opinion pour ou contre notre époque. Je voudrais seulement attirer l’attention sur quelques conséquences politiques de cette existence qui voue un culte à la vie :

La vie prise socialement comme valeur suprême met toujours en danger la liberté, stimule l’autoritarisme sécuritaire, handicape la démocratie, stresse la convivialité et prône une culture du déni et de l’hypocrisie. En bref, la vie qui prime sur l’existence met à mal la possibilité d’exister et remplace la devise de la République par « Sécurité, Efficacité, Prédictibilité » (Mireille Delmas-Marty).

Pour une raison fort simple : le projet collectif de défendre la vie par dessus tout (sans transcendance) se heurte de suite au problème de la mort, son indispensable binôme, qui mine la valeur éthique de l’affirmation de la vie. Toute vie vit de la mort de milliers d’autres vies est vouée à succomber à n’importe quel moment. Sauf à parler de la Vie éternelle des chrétiens d’antan qui, justement, ne voyaient pas dans cette vie-ci une valeur absolue, mais seulement une occasion de se préparer à la vraie vie d’après, le projet d’absolutiser la vie ne peut conduire qu’à une « biopolitique » (Foucault) mue par un « fantasme d’immunisation absolue » (Neyrat), donc à une recherche hyperbolique de protection totale sous contrôle technocratique des savants, de ceux qui en savent le plus sur le processus vivant, ses risques à réduire, ses limites à repousser.  

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De la crème antirides jusqu’au transhumanisme, une société qui ne veut plus entendre parler de la mortalité des humains et cherche à s’assurer contre la fragilité ontologique de l’existence doit renoncer à la liberté démocratique et optimiser la vigilance de la dangerosité pour les individus, de l’immunité pour la collectivité, et de la soutenabilité pour les écosystèmes. L’hypocrisie est son lot : « Nous vivons plus et mieux, mais c’est en externalisant la mort sur d’autres (pays du sud global, biosphère…) ». Le déni est son obligation : « Nous savons bien que nous sommes mortels, mais quand même, nous désirons ne jamais mourir ». Et l’inflation constante du stress est son destin, car les sciences qu’elle adule ne cessent d’accumuler de nouvelles données sur les risques, d’alerter sur les catastrophes possibles et les carences d’information et de contrôle à leur égard, auxquelles il faudra remédier par plus de recherche, plus de science. Tout est toujours de plus en plus compliqué et onéreux pour une société gouvernée par la science.

Finalement, cette société qui veut sauver, allonger et protéger la vie par la science, confisque à la racine la possibilité d’autonomie personnelle autant que d’émancipation collective. Encore une fois, la vie de l’individu ne lui appartient pas, c’est un processus anonyme en lui que l’Etat va gérer pour lui. Le Code Civil est formel sur ce qui n’appartient à personne, c’est du ressort de la police : « Il est des choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous. Des lois de police règlent la manière d’en jouir. » (Art. 714) La vie étant commune à tous, je n’ai pas le droit en moi d’en faire ce que bon me semble, car elle n’est littéralement pas à moi.

Cette incroyable capacité de mon corps à ne plus être à moi lorsqu’on le considère sous l’angle de la vie, et non plus sous celle de mon existence, se remarque clairement en ces temps de pandémie où chacun tombe sous les ordres des deux professions qui ont droit de manipuler les corps comme des objets sans le consentement de la personne : les policiers et les médecins urgentistes. Mon corps me trahit, je deviens danger public. Ma morve est assassine, mes postillons hors-la-loi, mes embrassades scandaleuses, mon sourire illégal. Dépossédé de mon corps et de mes gestes de tendresse, j’ai mal à ma vie.

Sera-ce le dernier mot de l’affaire ? Pourra-t-on redonner à l’existence sa primauté sur la vie ? à la liberté sa primauté sur la sécurité ? On a tous bien compris que cette pandémie allait durer, et que le régime autoritaire sanitaire qu’elle assoit allait lui perdurer, anticipant le prochain fléau. L’existence doit donc maintenant se battre contre la vie, c’est ridicule, elles devraient être amies. Dans l’agenda philosophique immédiat, il faudra avant tout ne pas se laisser confisquer la définition de la vie par l’autorité, réintroduire des perspectives plurielles contre cette conception réductionniste de médecin urgentiste, pour pouvoir retisser un monde habitable à plusieurs.

Le monde ne surgit que parce qu’il y a des perspectives »
Arendt 

Une conception plurielle et écologique de la « bonne vie » devra y trouver de la transcendance depuis son immanence, pour ne pas à nouveau se laisser confiner dans la survie. La psycho-écologie du dernier livre de Boris Cyrulnik peut sans doute y aider en définissant la vie par la mutualité au lieu de l’immunité. Enfin, il faudra y accueillir la mort en amie, en sachant qu’elle n’est jamais vaincue par la médecine, mais par la liberté, car les humains, « bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover » (Arendt).

François Vallaeys, Philosophe, chroniqueur invité de UP’ Magazine – Professeur universitaire fondateur et directeur de l’Union de Responsabilité Sociale Universitaire Latino-américaine (URSULA) au Pérou / qui promeut une éducation supérieure responsable. Auteur « Pour une vraie responsabilité sociale. Clarifications, propositions » PUF, 2013

[1] Nietzsche F. La Volonté de Puissance II, Gallimard, 1995, p 344.

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docteur.riviere***
6 mois

Les grecs avaient tout compris: bios, psuchè, zôè trois mots bien différents pour la réalité humaine. Et la réalité, selon René Char, est « la moins saisissable des vérités »

fvallaeys01***
5 mois

Tout à fait d’accord. Le drame c’est que la modernité a fait 3 sciences différentes de ce « 3 en 1 », donc rend illisible l’humanité par « intelligence aveugle » (Morin) des sciences qui s’en occupent.

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