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« L’inégalité de valeur des vies » face au Covid

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Etrange époque où nous vivons… Confinement , déconfinement, reconfinement, non-confinement, couvre-feu, … Allons-nous vers un « devenir-termite » comme le nomme Bruno Latour (1) ? Mais pour tout le monde ? Serons-nous tous « autorisés » à continuer à vivre de façon égalitaire face au Covid  et autres épidémies à venir ? C’est la question de l’inégalité absolue entre les humains que vient soulever le psychanalyste Roland Gori, à partir de la lecture d’une tribune de presse qui l’a bousculé. 

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Suite au texte de Laurent Le Vaguerèse s’inquiétant de la résurgence d’une idéologie qui « évalue » les droits d’existence des « citoyens » à l’aune de leur « qualité de vie », de leur « utilité sociale » ou de leur « espérance de vie », je tombe le 5 février dernier sur une tribune publiée par Libération, datée du 1er février et co-signée par Vincent Puybasset, étudiant en histoire et Odile Launay, professeure de maladies infectieuses à l’Université de Paris, respectivement représentant pour l’un, la jeune génération,  et pour l’autre, l’ancienne.

Avec tact et délicatesse, on y apprend que « s’il n’est pas question de confiner les personnes vulnérables et les plus âgées de manière obligatoire, pour des raisons à la fois juridiques et éthiques, il paraît nécessaire de les appeler à un « auto-confinement » plus strict dans les semaines à venir et ce, malgré les efforts bien réels auxquels elles consentent déjà aujourd’hui.
La santé des plus fragiles engage malheureusement l’existence des moins vulnérables à la maladie. D’ici quelques mois, les Français les plus exposés seront pour la plupart vaccinés et immunisés, grâce au choix consenti par tous de les rendre prioritaires dans l’accès à la vaccination. Il paraît légitime de leur demander, d’ici là et en échange, une vigilance accrue et maximale. Certains déplacements resteront néanmoins indispensables : courses, rendez-vous médicaux, déplacements pour se faire vacciner… Pourquoi ne pas leur réserver des horaires aux heures creuses dans les supermarchés ? ».
L’esprit venant aux âmes bien nées, la tribune poursuit sur des propositions concrètes : « Prévoir des livraisons à domicile de nourriture et de biens de première nécessité ? Vérifier l’installation informatique des plus anciens pour leur assurer une relation au moins virtuelle avec leur famille ? Ou encore, dans le cas d’une réouverture des salles de spectacle, mettre en place des sessions réservées aux plus fragiles, et d’autres aux moins vulnérables ? Une culture de l’épidémie reste à inventer. »

Le style, la posture éthique, la rationalisation politique sont modérés, habiles, face aux drames que nous connaissons, dépressions et suicides des « jeunes », fermetures des restaurants et des lieux de culture, réduction de la vie économique, il apparait que : « les plus fragiles ne sont plus seulement les personnes vulnérables à la maladie. A des degrés variés, nous sommes tous devenus vulnérables depuis mars. »

Qui pourrait le contester ? Sûrement pas le grand microbiologiste Charles Nicolle, opportunément cité dans cette tribune à propos du « génie propre du virus » capable de contourner les protections sanitaires pour mieux se reproduire. Certes. Mais Charles Nicolle est aussi celui qui écrivait, en 1933 : « la connaissance des maladies infectieuses enseigne aux hommes qu’ils sont frères et solidaires. Nous sommes frères parce que le même danger nous menace, solidaires parce que la contagion nous vient le plus souvent de nos semblables. Nous sommes aussi, à ce point de vue, quels que soient nos sentiments vis-à-vis d’eux, solidaires des animaux, surtout des bêtes domestiques […qui] portent souvent les germes de nos infections. (2) » 1933… date fatidique de l’arrivée au pouvoir des nazis avec leur idéologie malsaine, spencérienne, de sélection « naturelle », d’interdiction de protéger les faibles, les débiles, les « malbâtis » disait Herbert Spencer.

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Nous pensions ce temps révolu. Nous avions tort. Foucault nous avait enseigné que dans la modernité, l’humain doit justifier ses droits à l’existence, que la biopolitique fait du vivant et de son corps un enjeu politique et le lieu des normalisations sociales. Agamben n’a cessé de le répéter : la politisation de la vie nue constitue l’élément décisif de la modernité. Il y a un lien serré entre le politique et la vie nue. L’épidémie est en train de se révéler comme le scalpel qui ouvre l’anatomo-politique du corps social moderne.

Et, une fois encore nos ordres juridico-politiques se trouvent hantés par les formes réactualisées du passé. Adorno nous avait averti : « même en pleine prospérité, même lorsque temporairement, on manque de main-d’œuvre, la plupart des hommes s’éprouvent secrètement comme chômeurs potentiels, assistés, et du même coup comme objets et non plus comme sujets de la société : voilà la raison légitime et hautement vraisemblable de leur malaise. Il est évident qu’à un moment donné, ce malaise peut susciter un blocage, un retour vers le passé, et être manipulé jusqu’à provoquer le retour du malheur.(3) »

« C’est, précise-t-il, que le fascisme survit moins à cause des nostalgies des organisations néo-nazies que parce que nous n’avons pas changé dans les conditions sociales actuelles les facteurs de son émergence. Ce n’est pas en tant que souvenirs, dont certains pourraient avoir la nostalgie, que survit le nazisme mais en tant que virtualités des conditions actuelles de la démocratie. Ce qui le conduit à affirmer : « j’estime que la survie du nazisme dans la démocratie présente plus de dangers potentiels que les tendances fascistes dirigées contre la démocratie. (4) »

Nous le savons, en 1920 le juriste Karl Binding et le professeur de médecine Alfred Hoche publient un ouvrage statuant sur « l’autorisation de supprimer la vie indigne d’être vécue ». Les nazis en feront une industrie politique ! L’euthanasie devient le concept juridico-politique qui circonscrit le statut de « citoyen ».

L’économie humaine rationalisée est en marche : « nous nous rapprochons de plus en plus d’une synthèse logique de la biologie et de l’économie […] la politique devra être en mesure de réaliser toujours plus étroitement cette synthèse […] », comme l’écrit en 1942 le nazi Reiter.

Sans devoir développer ici ce que j’ai analysé dans mon dernier essai, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances, (Paris, Edition Les Liens qui Libèrent (LLL), 2020),  essayons d’analyser ce retour d’une pensée qui fonde les droits du citoyen non sur son appartenance nationale mais sur sa position statistique sur une distribution biopolitique des populations, comme une forme réactualisée d’un vieux paradigme dont le nazisme a fait sa justification juridique et son concept politique.

Inutile de conduire un procès d’intention en nazisme à ces auteurs de la tribune étudiée, ils ont, l’un comme l’autre des soucis humanitaires les conduisant à proposer que pour les « vulnérables », écartés un temps de la communauté des citoyens, on leur livre des repas à domicile ou on leur réserve des plages horaires de visites des musées.

Le problème n’est pas l’intention des auteurs. Le problème est de fonder une politique, une biopolitique des droits sur l’inégalité de valeur des vies. C’est précisément dans le texte de la tribune : « Pierre angulaire de notre système de droits, l’égalité ne doit pas faire oublier que toutes les tranches de vie ne se « valent » pas, vérité qu’il n’est possible de reconnaître que dans des circonstances aussi dramatiques que celles actuelles. Les besoins ne sont pas les mêmes à tous les âges non plus. » Les jeunes « auront à reconstruire notre société et à assumer dans le futur les investissements massifs et légitimes consentis pour répondre à la crise. Face au seul critère de la mortalité se dressent des vies sinon « perdues », du moins « empêchées » ou considérablement « réduites ». »

L’enjeu est précisément là : conduire une politique, non sur la parole et le débat public, mais sur un critère politique mettant à contribution les citoyens non sur leur fortune par exemple mais sur leur appartenance à une classe d’âge définissant leurs droits. C’est le moment où il s’avère impossible de ne pas évoquer cette terrible phrase de Georg Orwell si souvent citée par le sociologue Fréderic Pierru : « lorsque les fascistes reviendront, ils auront le parapluie bien roulé sous le bras et le chapeau melon. »

Nos sociétés modernes, à l’image des sujets qui les composent et dont nous nous occupons,  cèdent volontiers à l’oubli. Il est urgent de relire L’étrange défaite (1940) de Marc Bloch : « le proche passé est, pour l’homme moyen, un commode écran : il lui cache les lointains de l’histoire et leurs tragiques possibilités de renouvellement. »

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Roland Gori, Chroniqueur invité de UP’ Magazine – Psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie clinique à l’université d’Aix Marseille. Auteur de Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances, Paris, Edition LLL, 2020. 

(1) Dans son dernier ouvrage « Où suis-je ? » – Edition La Découverte / Les empêcheurs de tourner en rond, janvier 2021
(2) Charles Nicolle, 1933, Destin des maladies infectieuses, Paris, PUF, 2012, p 21.
(3) Theodor W. Adorno, 1963, « Que signifie : repenser le passé ? », in : Modèles critiques, Paris, Payot, 2003, p 121.
(4) Ibid., p 112.

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agnes.lesage***
22 jours

Je trouve ces analogies avec le fascisme déplacées. S’il est vrai qu’il faut veiller aux conditions de son émergence, c’est plutôt la misère sociale et économique dans laquelle les mesures de restriction nous plongent qu’il faut surveiller. Et en craindre l’influence auprès des jeunes désoeuvrés, désocialisés, désintégrés, plutôt que des personnes âgées isolées. Quant à l’eugénisme prêté aux auteurs de la Tribune de Libération, c’est tiré par les cheveux, puisqu’ils ne jugent pas de la valeur des vies, mais de l’efficacité des mesures. Comme pour un médicament, il est utile d’adapter la posologie et de mesurer les bénéfices / effets… Lire la suite »

Last edited 22 jours by agnes.lesage@gmail.com
Membre
roland.gori***
22 jours

Je pense que vous n’avez pas compris ce que j’ai écrit sur les formes réactualisées du paradigme de Spencer. A aucun moment je n’ai mis en doute l’intention des auteurs. Les auteurs de Libé ont bien écrit : « toutes les vies ne se valent pas ». Relisez leur tribune.
Face à la gestion désastreuse du Covid le risque majeur dans une France en archipels est de monter des fragments de la population les unes contre les autres. On y est à lire votre commentaire.

bgeoffray06***
22 jours

Merci de cet article qui nous oblige à ne pas refuser l’obstacle: les mois de 45 ans ont « fourni » 60 morts hors comorbidité depuis mars dernier. Ils sont donc peu concernés par ce virus, pour eux, pas plus dangereux que le virus grippal. La médiane de décès est 84 ans. (soit 50% au dessus de 84 ans). 20% des personnes en EHPAD refusent de se faire vacciner. L’inégalité des vies est inscrite dans notre biologie. Nous sommes, Mr Gori, dans le même wagon générationnel, et je vois bien mes petits-enfants essentiellement empêchés dans leur vie pour m’éviter le SARS. Mes… Lire la suite »

Membre
roland.gori***
22 jours
Reply to  bgeoffray06***

Ecoutez je ne vais pas reprendre ce que j’ai écrit ici et ailleurs (Libé, Humanité et mes ouvrages aux Liens qui libèrent). Désolé de le mentionner. Ma référence à Spencer et à « la vie digne d’être vécue » y est largement développée en référence à Foucault et à Agamben notamment. Je vais plutôt essayer de répondre à votre dernière question: pratiquement s’inspirer des mesures qui marchent dans les autres pays plutôt que ces débats franco-français. Regardez Israël, comparez les taux de vaccination des pays et vous admettrez que le problème est plutôt de demander des comptes à des gouvernants qui après… Lire la suite »

Serge S
22 jours

Il me semble pertinent de chercher à susciter une réflexion collective pour déterminer les comportements permettant à toute la société de subsister le moins désagréablement possible. Ainsi, moi qui ai 82 ans, lorsque l’on écrit : « Prévoir des livraisons à domicile de nourriture et de biens de première nécessité ? Vérifier l’installation informatique des plus anciens pour leur assurer une relation au moins virtuelle avec leur famille ? », je ne me sens pas déprécié. Par contre lorsque Vincent Puybasset, et Odile Launay déclarent dans leur tribune : « Pierre angulaire de notre système de droits, l’égalité ne doit pas faire oublier… Lire la suite »

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