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« Maintenant ! »

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« Maintenant ! » … Voici un mot tellement évident qu’on n’y pense plus, qu’on ne le pense plus. Il m’a été (re)donné à voir par une lecture de l’excellente revue AOC. Je vous fais partager cette « découverte » non comme un divertissement hors de l’actualité mais plutôt comme une ressource pour ne pas se laisser submerger par l’angoisse du temps présent.

 « Maintenant ! », c’est la plainte rageuse du gamin qui ne comprend pas pourquoi attendre. Maintenant, le plus souvent, affirme notre préférence pour le présent. J’avoue être de ceux qui craignent ce présentéisme et cherchent la profondeur du temps, où le passé ne passe pas et où l’avenir est puissance d’agir.

Je n’étais donc pas nécessairement réceptif à une défense et illustration du mot « maintenant », d’autant plus qu’elle était associée à l’idée si terne de maintenance (dont la proximité étymologique évidente m’avait jusqu’ici totalement échappé).

Je cite Pierre Caye, lu dans AOC, parce que je ne dirai pas mieux : « Dans « maintenance » on entend aussi le « maintenant », c’est-à-dire la prise en compte du présent, impliquant de ne pas considérer le présent comme un point fugace dans un flux. Le présent est à préserver, à conserver, à faire durer. C’est en maintenant le présent que l’on passe de l’instant, par essence instable, au maintenant, étymologiquement ce qui tient, et se tient dans la main. [manu tenendo] Il ne faut pas confondre l’instant et le maintenant, le temps qui fuit est celui qui demeure, et qui, en demeurant, nous donne une assise. Sénèque explique comment on passe de la « dilatio », ou dissolution du temps dans sa fuite et dans sa chute, à la « dilatatio », ou dilatation, du moment présent. La dilatatio est la capacité de s’inscrire dans le présent, de donner de la densité au temps pour précisément faire les choses en bon ordre. »

Ce « maintenant », ce présent dilaté, ouvert au passé et à l’avenir, permet d’assumer sa responsabilité à l’égard du futur, en évitant la procrastination, cette malédiction de la « transition écologique », encore pensée au futur, avec des échéances à 2030 ou 2050, pour lesquelles on a bien le temps ! Il nous faut apprendre à dire la transition au présent et non au futur toujours repoussé à l’horizon.

J’ai ainsi compris récemment pourquoi « l’objectif des 2° » avait été une erreur funeste. Ce n’est pas seulement parce que les 2° climatiques (considérables) se confondent avec les 2° (banals) de la météo, c’est plus profondément parce qu’ils évoquent un seuil que l’on franchit. Un seuil indique un irrémédiable mais il crée aussi une fausse sécurité : tant qu’on ne l’a pas franchi on est encore en sécurité. On a tous en tête des thrillers où le spectateur sait ce qui attend le héros derrière la porte. Le temps semble s’arrêter tant qu’il n’a pas poussé la porte. Jusqu’au dernier instant, on espère que quelque chose va le détourner de son destin funeste. Avec les 2°, nous croyons pouvoir rester à l’abri devant la porte.

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Nous aurions pu (dû ?) choisir de parler en parties par million (les fameuses ppm). On parle alors de l’accumulation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. On parle de stocks déjà là maintenant, pesant de tous leur poids ajouté année après année, et non de flux à venir, si facticement immatériels. Nous n’avons donc pas à empêcher un événement à venir (tapi derrière la porte), nous avons à prendre soin du « maintenant ».

Dans cette maintenance du « maintenant », il n’y a pas de choix à faire entre atténuer et adapter comme on le dit encore trop souvent (pour certains, l’adaptation au changement climatique serait un renoncement au changement de modèle économique). Il ne faut pas se tromper de maintenance : ce que nous avons à maintenir c’est le monde vivant et non le système économique qui le détruit en l’étouffant, en le dévitalisant. C’est peut-être la référence à la main inclue dans le mot maintenance qui donne la clé de ce qui est la véritable maintenance. La main dit le soin, le bricolage, l’entretien, l’intelligence du geste. Rien à voir avec les efforts désespérés et désespérants de ceux qui ne voient que des solutions techniques aux dégâts de l’artificialisation du monde. Toujours plus de la même chose !

En mettant l’accent sur maintenant, je ne renonce évidemment pas aux récits de l’avenir. Notre présent est trop desséché, trop réduit à une immédiateté stérile ou à l’instant, toujours sur le point d’être remplacé par l’instant suivant. Pour vivre un véritable maintenant, riche de potentialités, nous devons nourrir notre présent de rêves, de désirs, d’émotions venus de lendemains possibles et puissants. La fécondité de notre imagination est la condition de la maintenance du maintenant.

PS/ l’article de Pierre Caye dans AOC est particulièrement intéressant à lire pour toutes celles (et ceux) qui s’intéressent à la durabilité. Son approche philosophique, nourrie d’une culture de l’histoire de l’architecture est utilement déroutante. Le lien (et la distinction) entre capital et patrimoine, entre travail et maintenance nourriront sans doute de futurs papiers.

Hervé CHAYGNEAUD-DUPUY, Chroniqueur invité de UP’ Magazine – Essayiste – Consultant développement durable et dialogue parties prenantes. Auteur de « Citoyen pour quoi faire ? Construire une démocratie sociétale », éditions Chronique sociale

L’original de ce texte est paru sur le blog de M. Chayneaud-Dupuy, persopolitique.fr
Avec nos chaleureux remerciements à l’auteur.

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