L’urgence à dialoguer autrement pour agir

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Le dialogue fait a priori partie des mots à connotation positive, car il semble s’opposer à de nombreuses attitudes qu’on ne peut que condamner : le repli sur soi, l’autoritarisme ou même la violence. Dialoguer, ce serait au contraire être « ouvert aux autres », être tolérant. Pourtant – et on le voit bien dans l’étymologie même du mot (grecque en l’occurrence) – celui-ci pose ici plus de questions qu’il n’apporte de réponses : le logos, c’est la parole, le discours, mais aussi la raison. Or nos sociétés sont aujourd’hui malades de confusions, d’invectives, d’irrespect généralisé, de prises de paroles inappropriées, de fausses informations, … Comme nous l’explique le chercheur Olivier Fournout, il en ressort une urgence à recréer du lien et à trouver des modes de dialogue dans le quotidien, et dans les relations de voisinage, sur les médias et dans le monde éducatif.

Les avancées dans le débat démocratique sont foisonnantes depuis des années. La Commission Nationale du Débat Public date de 1995. Beaucoup de bonne volonté se fait jour : participations citoyennes de large envergure (le grand débat), à forte ambition pour peser sur les décisions (la convention citoyenne pour le climat), dans des espaces nichés (conférences de consensus, concertations publiques, voir aussi Système D, l’incubateur citoyen de Démocratie Ouverte).

Pourtant, le débat public n’a jamais paru aussi délétère qu’en ce moment. L’incapacité à se parler dans la différence est criante. Les différentes tendances de la laïcité se heurtent violemment suite aux attentats terroristes. La période des gilets jaunes, puis la réforme des retraites, puis la crise sanitaire et économique, nous délivrent depuis deux ans le spectacle d’un débat public dévasté.
Les scientifiques se traitent entre eux de tous les noms (fous, négationnistes, abrutis, etc.). Les convictions politiques sont toutes, tour à tour, qualifiées de fascistes. Un plateau d’experts sur un grand média de service public tire à boulets rouges sur la convention citoyenne pour le climat : « capharnaüm de la pensée », « sans queue ni tête », « on a pris cent cinquante mecs pour réinventer le fil à couper le beurre », « la biodiversité, c’est totalement décalé ». Le « ça ne sert à rien de discuter » réunit seul presque tous les suffrages.

Le problème affecte toutes les démocraties occidentales : aux États-Unis, le fossé ne cesse de se creuser entre les démocrates et les républicains ; en Espagne, les pro et anti-indépendance de la Catalogne sont sur le fil du rasoir ; le Brexit en Angleterre laisse un goût de division irréparable.

Donc, paradoxe cuisant : d’un côté, grands efforts pour débattre plus et mieux dans des sociétés démocratiques apparemment conscientes de l’enjeu ; technologies du numérique largement à disposition qui offrent de nouveaux espaces de communication ; et de l’autre, Waterloo ! morne plaine !

L’espace public est un champ de bataille qui laisse sur le carreau, en premier lieu, les citoyens. Qui peut encore prétendre que des opinions éclairées se forgent par la discussion ? Est-ce même encore un idéal, défendu par qui, mis en œuvre comment ?

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Partenaires face aux problèmes

Dialoguer autrement pour agir devient une nécessité absolue, pour ne pas rajouter une couche de problèmes relationnels aux problèmes de fond, déjà suffisamment complexes.La crise sanitaire nous apprend, en acte et pas seulement en théorie, que les problèmes actuels sont globaux. Il en sera de même pour le réchauffement climatique et pour la chute de la biodiversité. Or la définition d’un problème global, c’est que nous en sommes tous les inclusifs partenaires : tous inclusivement en risque et tous requis d’agir.

Les inclusifs partenaires des problèmes que nous sommes tous ne peuvent plus se contenter de prétendre que c’est toujours l’autre qui a tort, l’imbécile, le fou, le suicidaire, qui n’a rien compris. Face aux problèmes globaux, nous sommes condamnés au dialogue. Dialoguer autrement pour agir devient une nécessité absolue, pour ne pas rajouter une couche de problèmes relationnels aux problèmes de fond, déjà suffisamment complexes. Le suicide, le fascisme, l’incurie, ne relèvent plus alors seulement de telle ou telle position de fond mais du refus des positions de fond de dialoguer entre elles.

Pour une écologie relationnelle

Il en ressort une urgence à recréer du lien et à trouver des modes de dialogue dans le quotidien, dans les relations de voisinage, sur les médias et dans le monde éducatif, à la fois ancrés dans les territoires et à une échelle nationale et internationale, intra- et intergénérationnelle, entre catégories professionnelles, entre opinions politiques, entre les sexes… Contre les débats stériles et les positions opposées qui ne se rencontrent jamais, il s’agit d’innover dans le traitement sociétal des controverses, tant aux niveaux politiques que médiatiques et citoyens ; monter des dialogues partout, tout le temps, pour tous, sur tous les sujets, pour toutes les décisions, de la manière la plus inclusive possible ; former à l’exercice ; développer un recul réflexif et transverse sur le processus même de dialogue ; s’entraîner à respecter les écarts sans fermer la porte au rapprochement ; et ne pas tomber dans le piège que, bien sûr, au moindre anicroche, c’est toujours l’autre qui ne sait pas dialoguer. Programme, en somme, d’écologie relationnelle, qui considère la relation comme le milieu dans lequel prennent racines les solutions collectives face aux problèmes globaux.

Olivier Fournout, Enseignant-chercheur à Télécom Paris/Institut Polytechnique de Paris – Co-auteur, avec Sylvie Bouchet, du Champ des possibles, dialoguer autrement pour agir, 2019, SiKiT/MKF éditions, et auteur de La trumpisation du monde, 2020, Edition du Bord de l’Eau.

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