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Resisting the death drive

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Il existe des milliers d’ouvrages traitant des conflits et guerres à travers le monde. Certains livres publiés il y a quelques années peuvent nous aider, chacun dans sa spécialité et son objet, à comprendre les ressorts sociétaux autant qu’intimes de l’aveuglement collectif qui vient bouleverser l’ordre du monde. Un bouleversement qui s’accélère depuis la guerre en Ukraine et la montée des politiques d’affrontement, et dont l’horreur qui se déroule maintenant au Moyen Orient fait franchir un nouveau cap.

La guerre est redevenue l’horizon incontournable de nos sociétés »
François Heisbourg

Difficile d’écrire quand les horreurs vous entourent, quand le grand jeu semble être devenu de savoir, entre terrorisme et crimes de guerre, qui fera le plus grand nombre de victimes civiles dans le plus court laps de temps. Quand la démocratie, dans le monde entier, ressemble de plus en plus à une affaire de pantins agités par des passions malsaines, le refus de l’Autre et l’enfermement idéologique autant que par le poids d’intérêts qui n’ont rien à voir avec l’intérêt général.
Il le faut pourtant, car lire et écrire restent les meilleurs outils pour comprendre afin de préparer l’avenir en évaluant le contexte. Qu’est-ce qui a changé si rapidement que les pulsions morbides semblent s’emparer du monde ? Quelle est cette volonté de foncer tête baissée dans le mur qui semble être le seul objectif d’une civilisation qui préfère (s’auto-)détruire que construire ?

Deux livres publiés il y a quelques années par les éditions C&F  et un essai essentiel de la collection blanche de Gallimard peuvent nous aider, chacun dans sa spécialité et son objet, à comprendre les ressorts sociétaux autant qu’intimes de l’aveuglement collectif qui vient bouleverser l’ordre du monde.

Le premier livre sélectionné part de l’expérience de liberté avortée des printemps arabes, de l’usage des médias sociaux par les mouvements du Caire ou d’Istanbul. Le second est un travail de psychanalyse qui étudie la destructivité, un siècle après la découverte de la pulsion de mort par Freud. Quant au troisième, il explique qu’individus et Etats de droit sont devant un même défi : diagnostiquer le ressentiment, sa force sombre, et résister à la tentation d’en faire le moteur des histoires individuelles et collectives.

Les mouvements sociaux connectés

Comment les mouvements sociaux peuvent-il utiliser les médias sociaux pour porter leurs idées et coordonner leurs actions ? Et ce faisant, ne risquent-ils pas de devenir soumis aux gérants des services, à leurs algorithmes ? Comment les pouvoirs en place ont-ils eux aussi appris à utiliser le numérique contre les mouvements sociaux.

L’auteure, Zeynep Tufekci, a produit une référence majeure, très fréquemment citée depuis sa parution, sur les contradictions des mouvements connectés. Un regard sociologique à la fois participant et décalé (une comparaison avec d’autres mouvements sociaux majeurs, notamment le mouvement des droits civiques des années 1960 aux États-Unis). 
Les mouvements sociaux à travers le monde utilisent massivement les technologies numériques. Zeynep Tufekci était présente sur la place Tahrir et en Tunisie lors des printemps arabes, à Istanbul pour la défense du parc Gezi, dans les rues de New York avec Occupy et à Hong-Kong lors du mouvement des parapluies. Elle y a observé les usages des téléphones mobiles et des médias sociaux et en propose ici un récit captivant.

Les réseaux numériques permettent de porter témoignage et d’accélérer les mobilisations. Ils aident les mouvements à focaliser les regards sur leurs revendications. Cependant, l’espace public numérique dépend des monopoles de l’économie du web. Leurs algorithmes, choisis pour des raisons économiques, peuvent alors affaiblir l’écho des contestations. Au-delà de leur puissance pour mobiliser et réagir, faire reposer la construction des mouvements sur ces technologies fragilise les organisations quand il s’agit de les pérenniser, quand il faut négocier ou changer d’objectif tactique.

De leur côté, les pouvoirs en place ont appris à utiliser les médias numériques pour créer de la confusion, de la désinformation, pour faire diversion, et pour démobiliser les activistes, produisant ainsi résignation, cynisme et sentiment d’impuissance. Une situation qui montre que les luttes sociales doivent dorénavant intégrer dans leur stratégie les enjeux de l’information et de la communication aux côtés de leurs objectifs spécifiques.

Un regard incisif et documenté sur les printemps arabes de 2011 à 2013, du point de vue des mouvements, et prenant en compte les évolutions des stratégies des gouvernements répressifs. Une véritable leçon de sociologie concernée.

Zeynep Tufekci est professeure à l’Université de Caroline du Nord (Etats-Unis). Née en Turquie, elle a débuté comme développeuse informatique avant de s’intéresser aux sciences humaines et sociales. Elle se définit dorénavant comme une « techno-sociologue ». Chroniqueuse régulière pour The Atlantic et The New York Times, ses interventions lors des conférences TED sont largement diffusées et montrent sa capacité à captiver un public en soulevant des questions essentielles sur les usages des médias sociaux.

" La capacité de Zeynep Tufekci à concilier ses savoirs d’activiste et de chercheuse permet de relever des points que très peu peuvent entrevoir. Son livre offre de nouvelles bases pour l’analyse des médias sociaux et des mobilisations politiques. " Rasha A. Abdulla

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Twitter et les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée, de Zeynep Tufekci – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Lemoine – Collection Société numérique, sept. 2019 – 430 pages

Combattre la destructivité par la prise en compte des traumatismes

Le livre du psychanalyste Daniel Oppenheim vise à essayer de comprendre, à partir de l’histoire, à partir de la littérature et à partir de l’expérience analytique, pourquoi des individus peuvent sombrer dans « Le désir de détruire », passer à l’acte, mettre en œuvre la pulsion de mort qui habite pourtant tout un chacun. Une telle compréhension intime permet de combattre la tentation terroriste et réintégrer les individus ayant été envahis par cette pulsion malsaine à revenir dans le monde réel et empathique. Tant que c’est encore possible, avant que la déréliction n’entraîne le monde entier dans une spirale infernale.

La destructivité pousse les humains à vouloir détruire, objets ou autres humains, y compris eux-mêmes, leurs corps, leurs capacités émotionnelles, leurs repères identitaires. Les terroristes savent s’appuyer sur les conséquences de cette destructivité chez les adolescents, les adolescentes et les jeunes adultes fragiles pour recruter.

L’auteur s’appuie sur sa longue expérience de psychanalyste pour développer une réflexion originale sur la tentation actuelle, inquiétante, de la destructivité en actes chez de nombreux adolescents, adolescentes et jeunes adultes et sur les moyens de la limiter. Il en montre les causes et les mécanismes ainsi que les effets traumatiques durables chez les victimes et leurs descendants.

L’analyse des barbaries du XXe siècle ainsi que celle de six œuvres littéraires majeures contribuent à cette réflexion.

Daniel Oppenheim est psychiatre et psychanalyste depuis le début des années 1970. Il a travaillé principalement dans des lieux institutionnels à Paris, en banlieue et en province. Il a publié 14 livres et plus de 400 articles.
Ses travaux ont porté sur la barbarie biologique (celle du cancer et du handicap sévère) et sur la barbarie collective humaine et ses séquelles.
Le présent livre est dans la continuité de ceux qui l’ont précédé pour aborder l’un des problèmes cruciaux de notre époque, la destructivité en actes et la séduction qu’elle exerce chez nombre de jeunes.
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Le désir de détruire. Comprendre la destructivité pour résister au terrorisme, de Daniel Oppenheim
Collection Interventions – mars 2021 – 158 pages

Guérir du ressentiment

Comment prévenir et dépasser le ressentiment ? D’où provient-il ? À quelles conditions l’État de droit et le gouvernement démocratique permettent-ils de prendre soin des individus pour éviter qu’ils ne basculent dans le ressentiment et ne deviennent incapables de protéger la démocratie ?
« Comme toute émotion, le ressentiment est à la fois individuel et collectif, intime et social. La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury articule ces deux dimensions, comme elle l’avait fait dans La fin du courage. La reconquête d’une vertu démocratique (Fayard, 2010). Elle explique ainsi comment cette « maladie » est typique de la démocratie, car ancrée dans une profonde aspiration égalitaire – ce qu’ont pu montrer, sur un autre plan, différents travaux de sciences sociales.

Pour autant, c’est d’abord aux dynamiques de subjectivation que s’intéresse cet essai. S’il y a des conditions « objectives » au ressentiment (insécurités et inégalités croissantes) et si l’importance d’un État de droit est soulignée, le cœur du questionnement porte sur la part de responsabilité du sujet. Pour y répondre, une sorte d’épopée est proposée : « celle de l’amer se transfigurant en mer », liant avec virtuosité « la sublimation possible (la mer), la séparation parentale (la mère) et la douleur (l’amer) ».
La sublimation, ouvrant à une capacité de symbolisation et d’action, est la clé qui permet de surmonter la séparation et l’amertume, par exemple dans l’exil ou la colonisation. Cynthia Fleury insiste cependant sur l’importance de prévenir plutôt que de guérir le ressentiment. Celui-ci s’inscrit dans le temps (à la différence de la colère) ; il est difficilement réversible, comme l’avait montré Max Scheler, philosophe qui a travaillé cette notion au début des années 1910.

Plus on pénètre, en effet, dans le ressentiment, moins on a la capacité de le conscientiser. On s’enfonce dans l’impossibilité d’une réflexion et d’un agir véritables. « Le ressentiment, c’est ce qui ne sait plus faire expérience, c’est vivre et que tout passe, seule restant l’amertume, seul demeurant l’insatisfaction. » Aussi bien sa traduction politique ne pourrait rien produire de bon, sinon mener à des dérives autoritaires.

Dans la partie centrale de l’essai, Cynthia Fleury explique que le fascisme, avant d’être un moment historique, serait un moment psychique. Il existerait un « moi fasciste », basé sur un délire victimaire… Sans aller jusque-là, dans The irreplaceable (paru en 2015 dans la même collection), elle écrivait que « la démocratie, pour préserver sa qualité, a besoin de l’engagement qualitatif de l’individu ». Elle nous en convainc à nouveau. » (Source : Cairn, 2021)

La philosophie politique et la psychanalyse ont en partage un problème essentiel à la vie des hommes et des sociétés, ce mécontentement sourd qui gangrène leur existence. Certes, l’objet de l’analyse reste la quête des origines, la compréhension de l’être intime, de ses manquements, de ses troubles et de ses désirs. Seulement il existe ce moment où savoir ne suffit pas à guérir, à calmer, à apaiser. Pour cela, il faut dépasser la peine, la colère, le deuil, le renoncement et, de façon plus exemplaire, le ressentiment, cette amertume qui peut avoir notre peau alors même que nous pourrions découvrir son goût subtil et libérateur. L’aventure démocratique propose elle aussi la confrontation avec la rumination victimaire. La question du bon gouvernement peut s’effacer devant celle-ci : que faire, à quelque niveau que ce soit, institutionnel ou non, pour que cette entité démocratique sache endiguer la pulsion ressentimiste, la seule à pouvoir menacer sa durabilité ? 

 Ci-gît l’amer – Guérir du ressentiment, de Cynthia Fleury – Editions Gallimard, septembre 2020 – 336 pages
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« Les livres condensent l’information, travaillent les idées de façon à rester utilisables longtemps après leur parution. La longueur même du processus de fabrication permet justement de s’extraire de l’actualité immédiate et de proposer une réflexion sur le long terme.

En cette période agitée, qui plus est période de « rentrée littéraire », revenir sur des livres ayant déjà quelques années nous semble un bon moyen de mettre en avant certains choix éditoriaux : des livres qui durent. Ce n’est pas le modèle économique de l’édition en général… dommage pour ce secteur industriel. Nous préférons l’artisanat et le long terme.
Hervé Le Crosnier, C&F éditions

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