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Groenland : quand la frontière redevient un territoire à conquérir

Pourquoi le Groenland revient-il soudain au centre du discours politique américain ? Que révèle l’insistance de Donald Trump à vouloir « posséder » cette île arctique immense et peu peuplée ? S’agit-il d’une provocation de plus, d’un calcul stratégique, ou du symptôme d’un basculement plus profond de notre rapport aux frontières, aux ressources et à la souveraineté ? En relançant publiquement l’idée d’un Groenland américain, Donald Trump a ravivé une crise diplomatique qui dépasse de loin la provocation personnelle. Derrière cette volonté de « possession » se joue une recomposition des rapports de force dans l’Arctique, où le réchauffement climatique transforme les marges en territoires stratégiques. Le Groenland devient ainsi le symbole d’un retour brutal des frontières comme enjeux de puissance, de contrôle et de conquête — et d’une remise en cause des principes qui fondent l’ordre international contemporain.

Pourquoi un territoire largement recouvert de glace, habité par moins de 60 000 personnes, suscite-t-il aujourd’hui autant de convoitises ? Pourquoi Donald Trump remet-il régulièrement sur la table l’idée d’un Groenland américain, au risque de raviver des tensions diplomatiques avec l’Europe et le Danemark ? Que cherche-t-on réellement à maîtriser : une position militaire stratégique au cœur de l’Arctique, des ressources minérales rendues plus accessibles par le réchauffement climatique, ou un espace-frontière appelé à jouer un rôle central dans les équilibres géopolitiques à venir ? Ces questions ne surgissent pas dans le vide. Elles résonnent avec ce que les sciences humaines et sociales décrivent depuis plusieurs années : le retour des frontières comme objets de puissance, non plus seulement comme des lignes juridiques, mais comme des espaces à sécuriser, à exploiter, à projeter. C’est précisément ce déplacement du regard qu’explore le livre  La frontière – Espace et limite (1), en montrant comment les frontières se redéfinissent au gré des rapports de force, des ressources et des imaginaires politiques, offrant une grille de lecture utile pour comprendre pourquoi, soudain, une île immense et peu peuplée redevient un objet central de discours impérial. La revendication sur le Groenland condense trois dynamiques qui redonnent de l’épaisseur au mot « frontière » : la militarisation de l’Arctique, la ruée vers les ressources critiques, et la relecture de la souveraineté à l’aune de la puissance. 

Lorsque Donald Trump évoque à nouveau la possibilité pour les États-Unis de « posséder » le Groenland, le réflexe est souvent d’y voir une provocation de plus, un effet de manche destiné à capter l’attention médiatique. Pourtant, la persistance de cette idée depuis 2019 invite à une lecture plus structurelle. Derrière la formule brute, presque archaïque, se dessine une vision du monde où les territoires stratégiques ne peuvent rester neutres ou périphériques. Dans ce cadre, l’achat, l’appropriation ou le contrôle d’un espace devient une option politique parmi d’autres, réactivant une logique de puissance que l’on croyait reléguée au XIXᵉ siècle. 

L’affaire du Groenland apparaît alors comme un prolongement contemporain de ces analyses. À l’heure où la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes et rend accessibles des territoires longtemps figés par le froid, l’Arctique devient un laboratoire grandeur nature de cette recomposition des frontières. Ce qui se joue autour du Groenland — entre discours de souveraineté, ambitions stratégiques et rivalités économiques — éclaire ainsi les dynamiques plus larges que l’article qui suit se propose d’explorer : celles d’un monde où les limites géographiques redeviennent des enjeux centraux de pouvoir.

Le Groenland, pivot stratégique de l’Arctique

Le Groenland occupe une position géographique singulière, à l’interface entre l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Arctique. L’Associated Press rappelle que Trump présente l’île comme indispensable à la défense de l’Arctique et de l’Atlantique Nord, en raison de sa position géographique et de l’infrastructure militaire américaine déjà présente depuis la guerre froide (la base spatiale de Pituffik, ex-Thule), utile à la surveillance et à l’alerte antimissile. Mais la reconfiguration actuelle des équilibres arctiques — montée en puissance de la Russie, intérêt croissant de la Chine, ouverture progressive de routes maritimes — redonne à cette île une centralité nouvelle. Le Groenland n’est plus une marge glacée : il devient un nœud stratégique dans un espace en recomposition rapide.

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Ressources, réchauffement climatique et nouvelles convoitises

La fonte accélérée des glaces modifie profondément la perception du Groenland. Longtemps inaccessible, son sous-sol suscite désormais un intérêt croissant pour ses ressources minérales, en particulier les terres rares et les minerais critiques. Ces ressources, essentielles aux technologies numériques et à la transition énergétique, s’inscrivent dans une compétition mondiale où la dépendance aux chaînes d’approvisionnement est perçue comme une vulnérabilité stratégique. La convoitise du Groenland révèle ainsi un lien direct entre crise climatique et rivalités géopolitiques : le réchauffement ne fait pas disparaître les frontières, il les rend plus disputées. Cette dimension « géo-économique » complète le récit sécuritaire : contrôler un espace, c’est aussi sécuriser des chaînes d’approvisionnement futures. Le Monde, dans un papier consacré aux raisons de cette convoitise, rappelle également que Copenhague a renforcé ses dispositifs de surveillance et de présence en Arctique après la première séquence de 2019, signe que la question n’est pas qu’une provocation médiatique mais qu’elle produit des effets politiques concrets.

Souveraineté, droit international et lignes de fractures diplomatiques

Face aux déclarations américaines, les réactions danoises et européennes rappellent avec force que le Groenland n’est ni un espace vide ni une terra nullius. Il dispose d’un statut politique spécifique, et son avenir relève d’un principe fondamental : l’autodétermination des peuples. « Le Groenland appartient à son peuple » titre France info avec l’AFP ce 6 janvier 2026. Cette opposition met en lumière une opposition frontale entre deux visions de la frontière : l’une fondée sur le droit, l’autodétermination et les alliances, l’autre sur la puissance, la nécessité stratégique et la capacité à imposer ses intérêts.

L’Arctique, laboratoire des frontières du XXIè siècle

Ce qui se joue au Groenland dépasse largement ce territoire. L’Arctique apparaît comme un laboratoire grandeur nature des transformations contemporaines des frontières : militarisation, compétition économique, remise en cause des cadres juridiques existants. Dans cet espace en mutation rapide, la frontière redevient un objet politique central, à la fois zone de projection de puissance et terrain d’affrontement symbolique.

Quand la frontière devient un enjeu de puissance

C’est précisément ce déplacement du regard que proposent Matthieu Grandpierron et Christophe Réveillars dans l’ouvrage qu’ils ont dirigé, La frontière – Espace et limite. L’ouvrage invite à sortir d’une vision strictement cartographique de la frontière pour la penser comme un espace dynamique, traversé par des flux, des tensions et des imaginaires politiques. La frontière n’y est plus seulement une ligne de séparation, mais un dispositif qui organise l’accès aux ressources, la circulation des hommes, la projection de puissance et la définition même de l’intérieur et de l’extérieur. L’ouvrage montre que la frontière n’existe jamais « en soi » : elle est toujours produite, entretenue, mise en scène et disputée. Autrement dit, la frontière est moins une donnée qu’un acte de pouvoir. Elle dit qui contrôle, qui décide, qui circule, qui s’installe, qui exploite — et, surtout, à quelles conditions. Dans cette perspective, parler de frontière, c’est déjà parler de territorialisation : la manière dont un acteur (un État, une coalition, une entreprise, un groupe) transforme un espace en territoire, c’est-à-dire en ressource gouvernable, appropriable et défendable.

La frontière n’est pas seulement une ligne sur une carte, mais un rapport de force et un dispositif qui organise l’accès à l’espace, aux ressources, aux circulations et aux populations.
En parlant d’« ownership » et de « nécessité », Trump déplace la frontière du registre juridique (souveraineté, autodétermination) vers un registre quasi patrimonial et stratégique : l’espace comme condition de puissance. La réponse européenne rapportée par Reuters — « seuls le Groenland et le Danemark peuvent décider » — rejoue, en miroir, la frontière comme limite politique et comme principe (droit des peuples, ordre international), précisément là où la rhétorique trumpienne tend à l’aborder comme frontier au sens d’horizon à conquérir ou à sécuriser.

Selon les auteurs, la frontière serait un dispositif de contrôle. Elle organise l’accès à l’espace — et l’accès à l’espace organise l’accès aux ressources. C’est là un point central : le contrôle territorial ne se résume pas à « posséder » une surface, il consiste à maîtriser des fonctionnements (routes, flux, réseaux, infrastructures, normes, administrations) et des capacités d’action (surveillance, extraction, projection militaire, encadrement juridique). La frontière devient ainsi un instrument de tri : elle sélectionne ce qui passe et ce qui ne passe pas, ce qui est permis et ce qui est interdit, ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas. L’ouvrage insiste sur le fait que cette dimension est toujours conflictuelle : derrière chaque frontière se joue un rapport entre inclus et exclus, protégés et exposés, centre et périphérie. La frontière apparaît alors comme un lieu où la puissance se rend visible, parce qu’elle se matérialise dans des pratiques : contrôler, filtrer, défendre, administrer, occuper.

C’est pourquoi les auteurs mettent fortement l’accent sur la frontière comme rapport de force, plus que comme limite. Une frontière n’est jamais seulement un « bord », elle est une zone d’affrontement où se confrontent des intérêts concurrents : États, alliances, acteurs économiques, populations locales, mouvements politiques. Elle est un espace où s’expriment des rivalités, souvent asymétriques. L’ouvrage montre notamment que la frontière peut être déplacée, durcie, contournée ou rendue poreuse selon les objectifs des acteurs dominants. Elle peut devenir un outil de domination autant qu’un moyen de protection. Ainsi, la frontière incarne une tension permanente entre deux prétentions contradictoires : établir une limite (stabiliser) et exercer une puissance (étendre, sécuriser, conquérir). Là réside l’un de ses paradoxes : elle est censée fixer l’ordre, mais elle signale aussi que l’ordre est contesté.

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Dans cette logique, la frontière est aussi un espace de conquête, parfois même sous des formes qui ne disent pas leur nom. L’ouvrage montre que la conquête n’est pas forcément militaire et frontale : elle peut être progressive, juridique, économique, infrastructurelle. S’implanter par des bases, sécuriser des corridors, imposer des normes, capter des ressources, financer des projets, produire une dépendance logistique : autant de manières d’« avancer » sans déplacer officiellement la ligne. C’est particulièrement vrai dans les espaces réputés « vides » ou « éloignés », où l’occupation est plus discrète mais tout aussi déterminante, comme le Groenland. La frontière, dans ces cas, fonctionne comme une scène où l’on négocie, par à-coups, ce qui relève du contrôlable et du contrôlé — et où l’on transforme peu à peu un espace commun ou incertain en territoire approprié.

Enfin, l’ouvrage éclaire la notion décisive de marge pionnière, c’est-à-dire la frontière pensée comme frontier : non plus la limite qui clôt, mais l’horizon qui ouvre. C’est un imaginaire politique puissant, particulièrement mobilisable par certains dirigeants, parce qu’il transforme une zone périphérique en promesse : promesse de ressources, de sécurité, d’expansion, de grandeur retrouvée. Dans cette lecture, la frontière n’est pas un endroit où l’on s’arrête, mais un endroit où l’on recommence — où l’on projette une souveraineté, où l’on réinvente un récit national, où l’on justifie l’exception (« nécessité stratégique », « destin », « sécurité nationale »). La marge pionnière devient alors un outil idéologique : elle autorise à présenter l’appropriation comme une évidence et la domination comme un devoir. L’ouvrage met ainsi en lumière la puissance performative de cet imaginaire : dire qu’un espace est une frontière, c’est déjà le préparer à être conquis, administré ou intégré.

C’est précisément ce qui rend la grille de lecture de La frontière – Espace et limite si utile pour comprendre ce qui se joue au Groenland : quand un acteur politique parle d’« intérêt vital », de « contrôle » ou de « possession », il ne commente pas seulement une carte ; il active une conception de la frontière comme espace stratégique, et donc comme espace légitime de conquête. La frontière devient alors le lieu où se révèle une question plus vaste, presque philosophique : jusqu’où un État estime-t-il que sa sécurité, sa prospérité ou sa puissance lui donnent le droit de transformer une marge — parfois habitée, parfois juridiquement constituée — en terrain de projection ? Et qui, dans ce jeu, a le pouvoir de dire où la limite doit se placer ?

Dans cette perspective, le Groenland apparaît comme une « frontière en devenir ». Longtemps marginalisé parce que figé par le froid, il devient central dès lors que les conditions environnementales changent. Le discours de Donald Trump s’inscrit alors dans une logique de frontier au sens anglo-saxon : un espace à sécuriser, à intégrer, voire à s’approprier pour garantir l’avenir. À l’inverse, les réactions européennes réaffirment la frontière comme limite politique, juridique et symbolique, destinée à contenir précisément ce type d’expansionnisme. Le Groenland devient ainsi un cas d’école où s’affrontent deux imaginaires de la frontière : l’un fondé sur la conquête et la nécessité stratégique, l’autre sur la règle et le consentement.

Une frontière qui révèle notre rapport au monde

La question posée par les velléités américaines sur le Groenland n’est pas seulement géopolitique. Elle est profondément politique et philosophique. Elle interroge notre rapport à l’espace, à la limite et à la puissance. Dans un monde confronté à la crise climatique, les frontières ne disparaissent pas : elles se transforment en enjeux vitaux, révélant les hiérarchies, les peurs et les ambitions des États. Loin de s’effacer sous l’effet de la mondialisation, elles redeviennent des lignes de fracture où se cristallisent des visions concurrentes de l’ordre international.

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine en fournit une illustration brutale. En contestant par la force une frontière reconnue internationalement, Moscou a rappelé que la souveraineté territoriale reste, pour certains États, subordonnée à des logiques de puissance, d’histoire revendiquée et de sécurité stratégique. Là encore, la frontière n’est pas seulement une ligne à défendre ou à déplacer : elle devient un récit, un argument, un prétexte à la conquête, mobilisé pour justifier l’usage de la force et la remise en cause de l’ordre établi.

Le Groenland, à une autre échelle et par d’autres moyens, s’inscrit dans cette même dynamique. Il rappelle que les frontières sont des constructions politiques fragiles, constamment renégociées lorsque les conditions géographiques, économiques ou climatiques évoluent. Qu’il s’agisse de l’Arctique ou de l’Europe orientale, la question demeure la même : qui a le pouvoir de redéfinir les limites, et au nom de quels principes ? Coopération ou domination, droit ou force, consentement des peuples ou logique de nécessité stratégique : derrière chaque frontière disputée se joue une certaine idée du monde à venir.

En ce sens, l’Arctique n’est pas seulement un espace lointain. Comme l’Ukraine, il agit comme un révélateur. Il met en lumière un moment de bascule où les frontières redeviennent des lieux de confrontation directe entre visions du monde incompatibles, et où la capacité à maîtriser l’espace apparaît, plus que jamais, comme l’un des fondements de la puissance politique.

(1) La frontière – Espace et limite, dirigé par  Matthieu Grandpierron et Christophe Réveillard – Editions SPM, collection géopolitique du XXe siècle, novembre 2023

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