Israël après le 7 octobre, de Sylvaine Bulle – Editions des PUF, 12 février 2026 – 196 pages
Les massacres du 7 octobre 2023 en Israël, suivis de la guerre extrême menée par Israël à Gaza et contre les Palestiniens, ont des conséquences majeures sur l’opinion publique et sur le militantisme antisioniste. Mais les émotions face à l’horreur bien réelle de Gaza semblent avoir pour effet de simplifier considérablement la connaissance empirique de la société israélienne dans son rapport aux Palestiniens.
Cet ouvrage vise à montrer la diversité et la complexité de la société et de la politique israéliennes, alors qu’une grande partie de l’opinion publique internationale les réduit à un miroir inversé de la situation palestinienne. Qu’est-ce que le sionisme réel en Israël ? Quel est le rôle exact des inégalités, de la race et de la religion dans la construction actuelle de la nation ? Qu’est-ce qu’être Israélien après le 7-Octobre, alors que le pays est en proie à des tensions entre nationalisme extrême et sentiment d’effondrement ? La réalité palestinienne connaît elle-même des transformations passées sous silence.
En mobilisant les enquêtes de terrain et les sciences sociales, cet ouvrage entend nuancer les visions binaires simplistes, et donner à voir un hors-champ des représentations, au plus près des sociétés réelles. »
Dans Israël après le 7 octobre, la sociologue Sylvaine Bulle propose une analyse dense, rigoureuse et profondément dérangeante dans le bon sens du terme : elle déplace le regard. Là où le débat public international tend à figer Israël dans une image univoque — État militarisé, bloc idéologique homogène — elle restitue une société traversée de fractures, de contradictions et de débats internes souvent invisibilisés.
L’ouvrage ne nie rien de la violence du moment historique. Il prend acte du traumatisme provoqué par les attaques du 7 octobre et de la brutalité de la riposte à Gaza. Mais son ambition n’est pas de commenter l’événement dans l’immédiateté émotionnelle. Elle consiste plutôt à comprendre ce que cet événement révèle — et accélère — dans la structure sociale et politique israélienne.
Bulle interroge d’abord le « sionisme réel », loin des abstractions idéologiques. Elle montre qu’en Israël, le sionisme n’est ni un bloc monolithique ni une doctrine unique : il se décline en sensibilités multiples — religieuses, laïques, libérales, nationalistes, messianiques. Le 7 octobre agit comme un révélateur : il renforce certains courants, fragilise d’autres, reconfigure les lignes de fracture entre centre et périphérie, entre élites urbaines et populations plus conservatrices, entre Juifs ashkénazes, mizrahim, religieux, laïcs, et citoyens arabes d’Israël.
L’un des apports majeurs du livre réside dans son attention aux inégalités internes. Israël n’est pas seulement un acteur géopolitique ; c’est aussi une société traversée par des hiérarchies sociales, ethniques et religieuses. L’auteure met en lumière la manière dont ces inégalités structurent la nation contemporaine : distribution des ressources, accès au pouvoir politique, place de la religion dans l’espace public, tensions autour de la réforme judiciaire. Le conflit extérieur ne gomme pas ces fractures ; il les redessine.
Après le 7 octobre, écrit-elle en substance, être Israélien signifie vivre dans une tension permanente : entre un réflexe de survie collective et un sentiment d’effondrement moral et politique. Le nationalisme se durcit, mais la contestation interne ne disparaît pas pour autant. Le pays oscille entre sidération, colère et doute. La peur renforce l’État, mais elle nourrit aussi une inquiétude sur l’avenir démocratique.
L’autre force du livre tient à son refus de réduire la société palestinienne à une simple victime passive ou à un acteur homogène. Bulle insiste sur les transformations internes, les recompositions politiques et sociales du côté palestinien, souvent éclipsées par le récit dominant. Elle rappelle que la simplification binaire — oppresseur contre opprimé — empêche de comprendre les dynamiques concrètes des deux sociétés.
Sur le plan méthodologique, l’ouvrage s’appuie sur les outils des sciences sociales : enquêtes de terrain, entretiens, analyse des mouvements sociaux. Cette approche donne au texte une densité empirique qui tranche avec les prises de position militantes ou purement idéologiques. L’écriture reste sobre, analytique, mais jamais froide. Elle cherche moins à convaincre qu’à éclairer.
L’impression de lecture est celle d’un déplacement progressif. On entre dans le livre avec des catégories déjà construites ; on en ressort avec davantage de questions que de certitudes. Ce que l’ouvrage apporte au lecteur, c’est une complexité. Non pas une complexité qui relativise la violence ou neutralise le jugement moral, mais une complexité qui oblige à penser au-delà des slogans.
En restituant la pluralité des voix israéliennes et palestiniennes, Sylvaine Bulle rappelle une exigence fondamentale : comprendre une société ne signifie pas l’absoudre, mais refuser de la caricaturer. Dans un contexte saturé d’émotions et de prises de position tranchées, Israël après le 7 octobre propose un espace rare : celui d’une réflexion informée, attentive aux réalités sociales, capable de tenir ensemble la gravité des faits et la diversité des vécus.
La lecture du livre laisse une impression de densité et de gravité. On en ressort avec le sentiment d’avoir traversé un paysage complexe, où aucune ligne n’est parfaitement droite. L’ouvrage ne rassure pas ; il oblige à suspendre les jugements trop rapides.
Ce qu’il apporte au lecteur, c’est d’abord une capacité de décentrement. Il apprend à distinguer l’État de la société, le gouvernement des citoyens, l’idéologie des pratiques concrètes. Il montre qu’un pays en guerre n’est pas un bloc uniforme, mais un espace de débats, de fractures et d’angoisses.
Il offre également un outil critique face à la polarisation internationale : il rappelle que l’indignation morale, si légitime soit-elle, ne dispense pas de l’analyse. En restituant la pluralité des expériences israéliennes et palestiniennes, Sylvaine Bulle donne au lecteur des instruments pour penser au-delà des slogans.
Au terme de la lecture, on comprend que la complexité n’est pas une fuite devant la responsabilité ; elle est une condition pour comprendre réellement. Dans un contexte saturé d’images, de récits partiels et de prises de position tranchées, ce livre constitue un espace rare : celui d’une réflexion informée, nuancée, qui redonne toute sa place aux sociétés réelles derrière les représentations.
Professeure de sociologie et chercheuse au Laboratoire d’Anthropologie politique (EHESS-CNRS), Sylvaine Bulle est spécialiste d’Israël, du conflit israélo-palezstinien et des mouvements écologiques régionaux. Elle est notamment l’auteure de Sociologie de Jérusalem (La Découverte, 2020) et de Sociologie du conflit (Armand Colon, 2021 avec F. Tarragoni).