Le phénomène de la vie – Vers une biologie philosophique, de Hans Jonas – Traduction de Danielle Lories – Préface de Nathalie Frogneux – Editions du PUF, 22 janvier 2026 – 416 pages
L’ouvrage est fondamental pour comprendre l’éthique de la responsabilité de Hans Jonas – boussole nécessaire à l’heure de l’Anthropocène.
Cette enquête, que l’auteur avait commencé d’esquisser alors qu’il était sur le front durant la Seconde Guerre mondiale, et éprouvait sa condition de vivant dans toute sa vulnérabilité, bat en brèche le dualisme de l’âme et du corps qui innerve la philosophie occidentale.
Dès ses premières pages, le livre se présente comme un geste double : à la fois critique de la métaphysique moderne et tentative de refondation ontologique à partir du vivant. Jonas ne cherche pas seulement à corriger certaines thèses biologiques ; il veut réorienter toute la philosophie à partir d’une expérience première — celle d’être un organisme exposé, dépendant, menacé, mais actif.
Dépasser le dualisme : le vivant comme unité incarnée
La cible principale est le vieux clivage âme/corps, esprit/matière. Selon Jonas, ce dualisme, hérité de Descartes, a engendré deux impasses : une science qui réduit la vie à un mécanisme physico-chimique, une philosophie qui isole la conscience dans une intériorité sans monde.
Contre cette fracture, Jonas soutient que le vivant est d’emblée subjectivité incarnée. Même la cellule la plus simple témoigne d’un « souci de soi » minimal : elle lutte pour persévérer dans son être. La vie n’est pas un simple fait, mais une tension permanente entre être et non-être, un effort pour maintenir sa forme contre la dissolution.
Ainsi, la subjectivité ne surgit pas brutalement avec l’humain : elle s’esquisse progressivement à travers l’évolution. L’esprit n’est pas un accident tardif, mais l’aboutissement d’une dynamique déjà présente dans toute vie.
👉 Idée clé : la continuité ontologique du vivant.
Une phénoménologie de l’organisme
Jonas adopte une méthode originale, à mi-chemin entre biologie, phénoménologie et métaphysique. Il ne se contente pas d’observer la vie de l’extérieur ; il cherche à la comprendre « de l’intérieur », à partir de l’expérience vécue.
L’organisme est décrit comme : métabolisme (échange incessant avec le monde), forme fragile (toujours à reconstruire), liberté minimale (capacité de se maintenir et de choisir certaines voies d’action). Ce point est fascinant : pour Jonas, la liberté commence déjà dans le métabolisme. Vivre, c’est choisir constamment la continuation plutôt que la dissolution. La biologie devient alors porteuse d’une signification existentielle.
De la vie à l’éthique : la genèse de la responsabilité
C’est ici que le livre prend toute son ampleur philosophique. En montrant que la valeur est inscrite au cœur du vivant, Jonas prépare le terrain de son éthique future. Si chaque organisme manifeste un effort pour exister, alors la vie possède une valeur intrinsèque, elle mérite protection, la technique humaine ne peut plus être moralement neutre.
On comprend mieux comment ce texte annonce sa célèbre éthique de la responsabilité : la puissance technologique moderne menace les conditions mêmes de la vie sur Terre ; nous devons donc adopter une morale du soin, de la précaution et de la préservation.
Dans le contexte de l’Anthropocène, cette pensée sonne presque prophétique. Jonas nous invite à élargir la morale au-delà du présent immédiat et des seuls humains, vers les générations futures et la biosphère entière.
Ce qui frappe particulièrement c’est l’’ampleur conceptuelle du propos : Jonas relie biologie, ontologie et éthique avec une rare cohérence. Mais aussi l’audace car il propose une véritable « métaphysique de la vie » à une époque dominée par le réductionnisme scientifique. Et, enfin, l’actualité brûlante : écologie, biotechnologies, intelligence artificielle… ses questions sont plus pertinentes que jamais.
On peut néanmoins relever une argumentation parfois spéculative, qui dépasse les données scientifiques ; un style dense, exigeant, presque austère ; et certaines analogies biologiques qui peuvent sembler philosophiquement risquées.
Mais ces fragilités participent aussi au charme du livre : Jonas pense large, quitte à s’exposer. Il assume une philosophie « engagée » dans le réel.
Le phénomène de la vie est bien plus qu’un essai de biologie philosophique : c’est une refondation du rapport entre nature, subjectivité et morale. En montrant que la vie est déjà porteuse de valeur, Jonas prépare une éthique capable de répondre aux dangers de la modernité technique.
C’est un texte exigeant, mais profondément stimulant — le genre d’ouvrage qui change notre manière de regarder un simple organisme, une plante, ou même notre propre respiration.
Aux sources d’une éthique du vivant : continuité entre Le phénomène de la vie et Le Principe responsabilité
Si l’on reprend l’autre grand ouvrage de Hans Jonas, Le Principe responsabilité, il apparaît clairement que l’analyse du vivant développée dans Le phénomène de la vie trouve son prolongement naturel dans une théorie exigeante de la responsabilité humaine. On comprend que la méditation ontologique menée dans Le phénomène de la vie ne constitue pas une fin en soi, mais le socle théorique à partir duquel s’élabore une éthique inédite, ajustée aux périls de la civilisation technologique.
Lire successivement Le phénomène de la vie et Le Principe responsabilité revient à suivre le même mouvement de pensée à deux profondeurs différentes, comme si Hans Jonas creusait d’abord la roche ontologique avant d’édifier, au-dessus, une architecture morale. Dans le premier ouvrage, Jonas s’attache à comprendre ce que signifie vivre : il explore le phénomène biologique non comme un simple mécanisme physico-chimique, mais comme une aventure fragile de l’être, un effort continu pour se maintenir contre la menace du néant. L’organisme y apparaît déjà porteur d’une intériorité minimale, d’un « souci de soi » élémentaire, si bien que la subjectivité humaine cesse d’être une exception métaphysique pour devenir l’aboutissement d’une dynamique inscrite dans toute la nature vivante. La vie, dès lors, ne vaut pas seulement comme fait, mais comme valeur : elle se présente d’elle-même comme quelque chose qui doit persévérer. Cette thèse donne au livre une portée fondatrice, presque métaphysique, car elle réinscrit l’esprit dans la continuité du vivant et restaure une dignité ontologique à la nature.
Le second ouvrage reprend ce socle, mais change d’échelle et de ton : là où Le phénomène de la vie médite sur la structure intime de l’existence organique, Le Principe responsabilité affronte la situation historique de l’humanité technique. Jonas y constate que notre puissance d’agir — nucléaire, industrielle, biotechnologique — a atteint un niveau tel que nous pouvons désormais altérer, voire anéantir, les conditions mêmes de la vie sur Terre. Les morales classiques, pensées pour des actions locales et réversibles, deviennent alors insuffisantes. À partir de la valeur intrinsèque du vivant mise au jour dans son œuvre antérieure, il déduit la nécessité d’une éthique tournée vers l’avenir, attentive aux générations futures et guidée par la prudence, voire la retenue. Autrement dit, ce que la biologie philosophique établissait en droit — la vie mérite d’être préservée — l’éthique politique le transforme en devoir concret — nous sommes responsables de sa survie.
Ainsi, les deux livres se répondent comme la théorie et sa conséquence pratique : le premier explique pourquoi la vie compte, le second nous oblige à agir en conséquence. Ensemble, ils composent une pensée d’une remarquable cohérence, où la vulnérabilité du vivant devient le cœur même de l’obligation morale, et où la métaphysique débouche directement sur une responsabilité historique. Lire Jonas aujourd’hui donne presque l’impression d’entendre une voix lucide venue d’avant la catastrophe, nous rappelant que plus notre puissance grandit, plus notre devoir de protection s’élargit.



