Le pommier, l’arbre de tous les excès, fantasmes et passions, de Pablo Behague – Editions Delachaux et Niestlé / Collection » Ce que cache l’écorce », 3 avril 2026 – 288 pages
Avec Le pommier, l’arbre de tous les excès, fantasmes et passions, Pablo Behague poursuit, au sein de la collection « Ce que cache l’écorce » des Delachaux et Niestlé, son travail singulier de dévoilement des arbres. Après Le chêne, symbole de force et de permanence, le pommier s’impose ici comme une figure bien plus ambivalente, traversée par les désirs humains, les mythes fondateurs et les contradictions de notre rapport au vivant.
Dès les premières pages, l’auteur installe une tension féconde entre la banalité apparente du pommier — arbre familier des vergers, associé à l’enfance et aux paysages domestiqués — et la densité symbolique dont il est chargé. Car derrière ses fruits ronds et accessibles se cache une histoire profondément humaine, faite d’attirance, de transgression et de projection. Behague rappelle combien la pomme, dans l’imaginaire occidental, est indissociable de récits fondateurs où elle devient tour à tour objet de connaissance, de discorde ou de tentation. Le pommier, en ce sens, n’est jamais neutre : il est toujours déjà interprété.
L’ouvrage déploie ainsi une analyse à plusieurs niveaux. Sur le plan scientifique, l’auteur restitue avec précision les caractéristiques biologiques du pommier, ses variétés innombrables, son adaptation aux milieux et les interactions complexes qu’il entretient avec son environnement. Mais cette approche naturaliste est constamment enrichie par une réflexion culturelle et historique. Le pommier apparaît comme un arbre profondément façonné par l’homme, sélectionné, greffé, transformé au fil des siècles. Il incarne une forme d’hybridité entre nature et culture, entre spontanéité du vivant et volonté humaine de maîtriser, d’améliorer, voire de contrôler.
C’est précisément dans cette tension que réside la richesse du livre. Behague montre que le pommier est l’arbre des excès parce qu’il cristallise nos propres débordements : excès de désir, de projection, de domestication. La quête de la pomme parfaite, sucrée, brillante, standardisée, devient le symbole d’une modernité qui tend à uniformiser le vivant au détriment de sa diversité. À travers l’histoire des variétés anciennes et leur disparition progressive, l’auteur esquisse une critique subtile de l’agriculture industrielle, sans jamais céder au discours militant. Son propos reste nuancé, ancré dans l’observation et la transmission.
Parallèlement, la dimension fantasmatique du pommier est explorée avec finesse. Loin de se limiter aux références les plus connues, Behague élargit le champ des représentations et montre comment cet arbre a nourri l’imaginaire collectif dans des contextes variés. Le pommier devient alors un révélateur : en lui se projettent nos peurs, nos désirs d’abondance, notre fascination pour la beauté et notre rapport ambigu à l’interdit. Il incarne une forme de familiarité troublante, celle d’un arbre à la fois proche et chargé de significations profondes.
Le style de l’auteur accompagne cette exploration avec une grande fluidité. L’écriture, à la fois précise et évocatrice, permet de passer sans heurt du registre scientifique à la méditation plus personnelle. Le lecteur est invité à porter un regard renouvelé sur un arbre qu’il croyait connaître, à en percevoir les strates invisibles, les histoires enfouies, les tensions silencieuses.
Au fil des pages, le pommier se révèle ainsi comme un véritable carrefour : carrefour des savoirs, des pratiques et des imaginaires. En le plaçant au centre de son analyse, Behague ne se contente pas de dresser le portrait d’une espèce ; il interroge notre manière d’habiter le monde, de transformer le vivant et de lui attribuer du sens. Le livre prend alors une portée plus large, presque philosophique, en questionnant la frontière entre ce que nous cultivons et ce qui nous façonne en retour.
Avec cet ouvrage, Pablo Behague signe un texte riche et nuancé, qui confirme la pertinence de sa démarche. À travers cet arbre familier, il nous invite à explorer les zones d’ombre et de lumière de notre relation à la nature, et à reconnaître, peut-être, que les arbres ne sont jamais de simples décors, mais des partenaires silencieux de notre histoire.
La collection Ce que cache l’écorce est une collection dédiée à l’histoire culturelle et à l’imaginaire des arbres et arbustes de nos régions. Elle nous dévoile une face secrète, mystérieuse et souvent insoupçonnée de ces végétaux qui nous fascinent depuis la nuit des temps.
Après avoir exercé en tant que botaniste et professeur d’histoire, Pablo Behague est aujourd’hui guide-nature et conférencier. Passionné par l’histoire culturelle de la nature, il explore les liens unissant l’être humain à la flore en étudiant les mythologies, les légendes médiévales, les traditions, la littérature ou encore l’imaginaire contemporain ( films, séries, jeux vidéo,…). Dans le cadre de ses activités, il propose des articles sur le sujet mais aussi des sorties guidées, ateliers et conférences thématiques.




