Pourquoi comprenons-nous le monde ?, de Bernard Lahire – Editions La Découverte, 27 août 2026 – 200 pages
S’il est loisible de méditer sur les mystères insondables du monde que nous habitons, le fait que la science parvienne à le rendre compréhensible devrait être un sujet d’étonnement. Pourquoi l’ingéniosité du vivant anticipe-t‑elle nos techniques ? Pourquoi les mathématiques les plus abstraites décrivent-elles le réel ? Conjuguant sciences sociales et sciences du vivant, Bernard Lahire remonte aux racines du réalisme pour élucider l' » éternel mystère » : pourquoi comprenons-nous le monde ?
La question paraît presque naïve. Nous passons notre temps à regarder, interpréter, comparer, anticiper, expliquer ce qui nous entoure, au point d’oublier l’étrangeté fondamentale de cette faculté : comment un être vivant apparu au terme d’une très longue histoire biologique et sociale peut-il produire des mathématiques, reconstruire l’histoire de l’Univers, comprendre le fonctionnement d’une cellule, inventer des théories scientifiques et, finalement, faire du monde lui-même un objet de connaissance ?
C’est à cette énigme vertigineuse que s’attaque Bernard Lahire dans Pourquoi comprenons-nous le monde ?, en poursuivant l’ambition intellectuelle qui traverse ses travaux récents : décloisonner les sciences humaines et sociales et replacer l’être humain dans l’histoire beaucoup plus vaste du vivant. Le sociologue refuse ainsi de considérer notre intelligence comme une sorte de miracle détaché de la nature.
Si nous comprenons le monde, ce n’est pas parce que l’humanité aurait mystérieusement reçu une faculté supérieure de connaissance, mais parce que nos capacités cognitives sont elles-mêmes le produit d’une histoire. Percevoir des régularités, distinguer, mémoriser, classer, anticiper, établir des relations entre des événements : bien avant de devenir des opérations savantes, ces capacités ont constitué des moyens de s’orienter et d’agir dans un environnement. La connaissance plonge donc ses racines dans les nécessités mêmes de la vie. Mais l’être humain franchit un seuil supplémentaire : il ne se contente pas d’apprendre individuellement. Il accumule, transmet, conserve et perfectionne les connaissances produites par les générations précédentes.
Langage, écriture, institutions, écoles, bibliothèques, instruments scientifiques et aujourd’hui dispositifs numériques constituent une gigantesque mémoire extérieure grâce à laquelle chaque génération peut commencer là où la précédente s’est arrêtée. Nous ne comprenons donc jamais le monde seuls : nous le comprenons avec les mots, les concepts, les outils et les découvertes de ceux qui nous ont précédés.
C’est sans doute l’un des intérêts majeurs du livre : déplacer la question de l’intelligence individuelle vers celle d’une intelligence historiquement et socialement construite. Derrière le savant qui observe se trouvent une langue, des méthodes, des instruments, des communautés scientifiques et des siècles de connaissances accumulées. Lahire s’oppose ainsi à l’image flatteuse d’un Homo sapiens souverain qui, par la seule puissance de son cerveau, aurait progressivement arraché ses secrets à la nature.
L’homme qui connaît reste un animal vivant dans un monde matériel ; simplement, il est devenu capable de transformer ses expériences en connaissances transmissibles, puis ces connaissances en instruments permettant d’en produire de nouvelles. Cette perspective conduit également à réinterroger la séparation traditionnelle entre sciences de la nature et sciences humaines. Pour Lahire, comprendre l’humain suppose précisément de ne plus l’extraire artificiellement de la nature : biologie, évolution, psychologie, anthropologie, histoire et sociologie éclairent différentes dimensions d’une même histoire.
Cette volonté de réunification est stimulante, même si elle constitue aussi la partie la plus exigeante de l’entreprise. À vouloir embrasser des temporalités immenses et faire dialoguer des disciplines qui ont chacune leurs méthodes, leurs concepts et leurs controverses, le livre prend nécessairement le risque de la très grande synthèse.
Certains spécialistes pourront discuter les passages où Lahire s’aventure hors du territoire traditionnel de la sociologie. Mais ce risque est aussi la condition de son ambition : il ne cherche pas à ajouter une étude spécialisée de plus à l’édifice des savoirs ; il tente de comprendre pourquoi cet édifice existe.
Le livre prend ainsi une résonance très contemporaine. À l’heure où les intelligences artificielles semblent à leur tour capables de manipuler une quantité gigantesque de connaissances, Lahire nous oblige indirectement à préciser ce que nous appelons « comprendre ». Accumuler de l’information suffit-il ? Repérer des régularités équivaut-il à connaître ? Peut-on séparer la connaissance de l’expérience du monde, de l’histoire du vivant et de l’organisation sociale qui l’a rendue possible ?
Sans transformer son propos en traité sur l’IA, ces questions prolongent naturellement sa réflexion. Pourquoi comprenons-nous le monde ? apporte finalement une réponse moins triomphale que ne pourrait le laisser croire son titre : nous comprenons le monde parce que nous en faisons partie.
Notre faculté de connaissance n’est pas tombée du ciel ; elle est née d’une longue histoire biologique, cognitive, sociale et culturelle. Et cette réponse ouvre aussitôt une question plus dérangeante : si l’humanité est devenue capable de comprendre aussi finement les mécanismes du monde et les conséquences de ses propres actions, pourquoi demeure-t-elle si souvent incapable d’agir conformément à ce qu’elle sait ? Après la question de savoir pourquoi nous comprenons le monde vient peut-être désormais celle-ci : que faisons-nous de ce que nous avons compris ?
Bernard Lahire est directeur de recherche CNRS, professeur de sociologie à l’École normale supérieure de Lyon (Centre Max-Weber) et membre senior de l’Institut universitaire de France. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres, parmi lesquels Les Structures fondamentales des sociétés humaines (La Découverte, 2023), Savoir ou périr (Seuil, 2025) et Vers une science sociale du vivant (La Découverte, 2025).






