Qui se soucie vraiment de l’Antarctique ? De ses eaux glacées, de ses manchots, de ses baleines et de ce minuscule krill dont dépend toute une chaîne de vie ? À des milliers de kilomètres de nos préoccupations quotidiennes, pourquoi faudrait-il s’inquiéter d’un océan que nous ne verrons probablement jamais ? Parce qu’il joue un rôle essentiel dans l’équilibre climatique de la planète. Parce que ce qui s’y dérègle ne reste pas là-bas. Mais surtout parce que sa protection pose une question autrement plus vaste que la survie des espèces polaires : celle des biens communs de l’humanité et de notre incapacité politique à les préserver car, depuis dix ans, les grandes puissances ne parviennent pas à s’entendre pour protéger cet océan vital. Du 19 au 30 octobre, à Hobart, une nouvelle conférence internationale tentera de sortir de cette impasse. Avec, en toile de fond, une question qui nous concerne tous : sommes-nous encore capables de protéger ce qui n’appartient à personne, mais dont dépend tout le monde ?
Il existe, aux confins de notre planète, un océan que la plupart des humains ne verront jamais, mais dont dépend une partie de leur avenir : l’océan Austral. Il entoure l’Antarctique, joue un rôle déterminant dans la régulation du climat, la circulation des eaux océaniques et les grands équilibres biologiques de la Terre. Loin des regards, il absorbe une partie du carbone atmosphérique, participe aux échanges de chaleur entre les océans et abrite une biodiversité exceptionnelle.
Pourtant, cet immense territoire marin demeure insuffisamment protégé. Et depuis une décennie, les négociations internationales censées assurer sa conservation piétinent.
À quelques jours de la 45e réunion de la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR), organisée à Hobart, en Tasmanie, du 19 au 30 octobre 2026, le mouvement international Antarctica2030 (1) lance un appel pressant aux gouvernements : il est temps de transformer les engagements diplomatiques en décisions concrètes.
L’enjeu dépasse largement la préservation de quelques espèces emblématiques puisqu’il concerne la capacité des États à coopérer pour protéger un patrimoine écologique mondial, à une époque où les tensions géopolitiques rendent chaque accord multilatéral plus difficile.
Dix ans de promesses, dix ans d’immobilisme
L’histoire de la protection de l’océan Austral ressemble à celle de nombreux engagements environnementaux internationaux : des ambitions affichées, quelques avancées remarquables, puis une longue période d’immobilisme.
En 2009, les membres de la CCAMLR s’étaient engagés à établir un réseau représentatif d’aires marines protégées dès 2012. L’objectif était de préserver les principaux habitats et écosystèmes de l’océan Austral, en tenant compte de leur diversité biologique et de leurs interactions.
Deux aires marines protégées ont effectivement vu le jour : l’une autour des îles Orcades du Sud, l’autre dans la mer de Ross, cette dernière ayant été adoptée en 2016. Depuis, plus rien.
Aucune nouvelle aire marine protégée n’a été désignée, malgré les propositions successives concernant la péninsule antarctique, la mer de Weddell et l’Antarctique oriental.
Cette paralysie tient notamment aux règles de fonctionnement de la CCAMLR, dont les décisions substantielles reposent sur le consensus. Une exigence qui favorise théoriquement la coopération internationale, mais qui permet aussi à certains États de bloquer des mesures de conservation auxquelles ils s’opposent. Avec ces divergences concernant particulièrement les restrictions de pêche, l’accès aux ressources marines et la définition des zones à protéger. La Russie et la Chine ont notamment exprimé, lors de précédentes négociations, des réserves sur plusieurs projets d’aires marines protégées.
Pour Antarctica2030, cette situation ne peut plus durer. Le mouvement estime que les discussions diplomatiques engagées ces derniers mois ouvrent une possibilité réelle de progrès.
« L’Antarctique bénéficie d’une longue tradition de coopération internationale fructueuse qui offre une base solide pour de nouveaux progrès », souligne José María Figueres, président d’Antarctica2030. Selon lui, un engagement politique constant pourrait permettre aux négociateurs de parvenir enfin à un consensus.
Mais la question demeure : les gouvernements sont-ils réellement disposés à dépasser leurs intérêts immédiats pour protéger un écosystème dont l’importance dépasse leurs frontières ?

La péninsule antarctique, première urgence écologique
La priorité immédiate concerne la péninsule antarctique, l’une des régions polaires les plus sensibles aux transformations climatiques.
Le projet d’aire marine protégée, appelé « Domaine 1 », couvrirait 456 000 kilomètres carrés, soit une superficie proche de celle de la Suède. Cette région concentre une biodiversité remarquable, comme les colonies de manchots et de phoques qui côtoient les zones d’alimentation de nombreuses baleines migratrices. Sous la surface, une multitude d’organismes marins entretiennent des chaînes alimentaires complexes, dont l’équilibre dépend étroitement de la glace de mer et des cycles saisonniers.
Or, ces écosystèmes subissent une double pression. D’une part, le réchauffement climatique modifie la température des eaux, l’étendue de la banquise et les conditions de reproduction de nombreuses espèces. D’autre part, les activités de pêche se concentrent progressivement dans certaines zones particulièrement riches en ressources biologiques.
L’aire marine protégée proposée permettrait de préserver les principaux habitats de reproduction et d’alimentation. Certaines zones côtières seraient interdites à la pêche au krill, tandis que d’autres feraient l’objet de restrictions saisonnières.
Il ne s’agirait donc pas d’interdire toute activité humaine dans l’ensemble de la région, mais d’organiser une protection différenciée, adaptée aux besoins écologiques des espèces.
Cette approche repose sur une idée fondamentale : protéger un écosystème ne consiste pas seulement à préserver les animaux qui l’habitent, mais aussi les relations qui leur permettent de vivre.
Le krill, ce minuscule crustacé dont dépend un océan
Au cœur de ces équilibres se trouve un animal de quelques centimètres, presque insignifiant à première vue : le krill antarctique. Ce petit crustacé, qui forme d’immenses essaims dans les eaux froides, constitue pourtant l’un des piliers de la vie marine australe.
Les baleines, les manchots, les phoques et de nombreux poissons en dépendent directement ou indirectement pour leur alimentation. En consommant du phytoplancton, le krill participe également aux transferts de matière organique dans l’océan et contribue aux mécanismes biologiques de circulation du carbone. Autrement dit, sa disparition ou sa raréfaction dans certaines régions pourrait provoquer des perturbations considérables dans l’ensemble du réseau alimentaire.
Or, le krill est aussi une ressource économique recherchée. Il est exploité pour produire des farines destinées notamment à l’aquaculture, ainsi que des huiles utilisées dans les compléments alimentaires.
Le développement de cette industrie pose une question délicate : jusqu’où peut-on exploiter une espèce qui constitue la base alimentaire de tant d’autres ?
Selon le communiqué d’Antarctica2030, le seuil de capture autorisé a été atteint plusieurs mois plus tôt que prévu pour la deuxième année consécutive en 2026. Cette situation souligne l’intensification de la pression de pêche dans certaines zones, même si l’atteinte d’un seuil réglementaire ne signifie pas, à elle seule, que l’ensemble du stock de krill soit surexploité.
Le problème réside notamment dans la concentration géographique et saisonnière des captures. Une pêche considérée comme acceptable à l’échelle d’un vaste territoire peut provoquer des tensions écologiques importantes lorsqu’elle se déroule dans les mêmes eaux que celles où les manchots nourrissent leurs petits ou où les baleines viennent s’alimenter.
C’est pourquoi Antarctica2030 demande une gestion plus prudente et mieux répartie de cette activité.
Les captures devraient être distribuées entre différentes unités géographiques, mieux différenciées selon les saisons et accompagnées d’un suivi scientifique renforcé. Toute augmentation des prélèvements devrait être progressive et conditionnée à une meilleure connaissance des écosystèmes.
Pour Zac Goldsmith, membre d’Antarctica2030, les deux approches sont indissociables : « La protection des zones de nurserie et d’alimentation remplit un objectif écologique que les seules limites de capture ne peuvent atteindre. De même, l’AMP ne suffira pas à elle seule à assurer la gestion préventive nécessaire à une pêche durable du krill. »
Le message est clair : une réglementation fondée uniquement sur les quantités prélevées ne suffit pas. Encore faut-il savoir où, quand et dans quelles conditions ces prélèvements interviennent.
Protéger l’Antarctique, c’est aussi protéger le climat
La question de la conservation marine antarctique dépasse largement les préoccupations liées à la biodiversité. L’océan Austral constituant l’un des rouages essentiels du système climatique terrestre, ses courants participent à la redistribution de la chaleur et des masses d’eau entre les différents bassins océaniques. Ses eaux absorbent ainsi une part importante du carbone d’origine humaine capté par les océans.
Cette fonction climatique dépend de processus physiques et biologiques complexes, auxquels participent les organismes marins, du phytoplancton aux grands mammifères.
Les bouleversements qui affectent l’Antarctique peuvent donc avoir des conséquences bien au-delà du continent glacé, comme la diminution de la banquise, les modifications de la circulation océanique et les perturbations des chaînes alimentaires qui constituent autant de facteurs susceptibles d’affecter le fonctionnement de cet immense régulateur planétaire.
Les aires marines protégées ne peuvent évidemment pas empêcher, à elles seules, le réchauffement climatique car celui-ci dépend avant tout des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Mais elles peuvent réduire certaines pressions humaines directes et renforcer les capacités de résistance des écosystèmes face aux changements en cours.
Elles présentent également un intérêt scientifique majeur. En préservant des zones où les activités humaines sont limitées, elles offrent aux chercheurs des espaces de référence permettant de mieux distinguer les effets du changement climatique de ceux de l’exploitation des ressources. Protéger l’océan Austral, c’est donc aussi préserver notre capacité à comprendre les transformations de la planète.
La mer de Weddell, possible refuge d’un monde qui se réchauffe
Au-delà de la péninsule antarctique, deux autres grands projets de protection attendent toujours une décision : l’un concerne l’Antarctique oriental, l’autre la mer de Weddell qui, elle, occupe une place particulière dans les préoccupations scientifiques.
Située à l’est de la péninsule antarctique, elle abrite des écosystèmes encore relativement peu perturbés par les activités humaines. Ses eaux froides et ses importantes formations de glace pourraient offrir, dans certaines conditions, un refuge à des espèces particulièrement vulnérables au réchauffement.
Cette notion de refuge climatique mérite toutefois d’être nuancée : aucun territoire polaire n’est à l’abri des transformations en cours et la mer de Weddell elle-même connaît des évolutions environnementales qui interrogent sa capacité à conserver durablement cette fonction. Mais sa protection permettrait de préserver des habitats essentiels et de disposer d’un observatoire scientifique exceptionnel.
Avec les projets de la péninsule antarctique et de l’Antarctique oriental, les aires marines protégées envisagées couvriraient plusieurs millions de kilomètres carrés.
Leur adoption constituerait une contribution majeure à l’objectif international de protection d’au moins 30 % des océans d’ici 2030, inscrit dans le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal adopté en 2022. Encore faut-il rappeler qu’une surface protégée sur une carte ne garantit pas automatiquement une protection effective. La qualité des mesures de conservation, leur application et leur contrôle demeurent déterminants.
Quand la diplomatie se heurte aux intérêts économiques
Derrière les discussions scientifiques se joue une question profondément politique : celle de la gouvernance des espaces naturels qui ne relèvent pas de la souveraineté d’un seul État.
L’Antarctique constitue, à cet égard, un laboratoire singulier des relations internationales. Le système du Traité sur l’Antarctique, signé en 1959, a permis de faire de ce continent un espace consacré à la paix et à la science, malgré les rivalités entre grandes puissances. La Convention sur la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique, adoptée en 1980, a prolongé cette ambition en reconnaissant la nécessité de protéger les écosystèmes marins.
Mais cette tradition de coopération est aujourd’hui mise à l’épreuve. Car les ressources halieutiques représentent des intérêts économiques réels, tandis que la présence scientifique et maritime dans les régions polaires possède également une dimension stratégique.
Dans ce contexte, les négociations sur les aires marines protégées ne portent pas uniquement sur des frontières écologiques. Elles cristallisent des conceptions différentes de l’utilisation des ressources, de la liberté de pêche et des obligations internationales de conservation. Le paradoxe est donc frappant : l’Antarctique demeure l’un des symboles les plus puissants de la coopération scientifique internationale, mais la communauté internationale peine à s’accorder sur la protection de ses écosystèmes.
Pour Antarctica2030, une solution suppose désormais un engagement politique au plus haut niveau, au-delà des seules délégations techniques chargées des négociations.
Hobart 2026 : un rendez-vous décisif pour 2030
La conférence d’Hobart ne sera donc pas une réunion environnementale comme les autres car elle intervient à un moment où l’échéance de 2030 se rapproche rapidement, alors même que l’objectif initial de création d’un réseau représentatif d’aires marines protégées aurait dû être atteint depuis longtemps.
Antarctica2030 demande deux décisions complémentaires : l’adoption de l’aire marine protégée de la péninsule antarctique et la définition d’une feuille de route politique crédible pour étendre progressivement la protection à l’ensemble des grands écosystèmes de l’océan Austral. Cette feuille de route devrait permettre d’identifier les décisions encore nécessaires, de résoudre les différends entre États et de fixer une trajectoire compatible avec les engagements internationaux.
« L’adoption de la création d’une aire marine protégée dans la péninsule Antarctique devrait créer une dynamique qui s’étendra à l’ensemble de l’océan Austral », estime Monica Medina, membre d’Antarctica2030.
L’organisation souhaite que les gouvernements quittent Hobart avec une compréhension commune des mesures à adopter et des moyens de les mettre en œuvre d’ici 2030. Il ne s’agit donc pas seulement d’obtenir un accord supplémentaire, mais de rétablir une dynamique collective après une décennie d’impasse.
L’Antarctique, ou l’épreuve de notre responsabilité collective
L’océan Austral possède une particularité qui devrait faciliter sa protection : il ne se prête pas aisément aux logiques habituelles d’appropriation nationale. Sa conservation repose sur des mécanismes de coopération internationale dont la vocation première est de préserver un bien écologique d’importance mondiale. Pourtant, cette singularité n’a pas suffi à empêcher l’enlisement des négociations.
Le « cas antarctique » révèle ainsi l’une des grandes contradictions de notre époque. Jamais les connaissances scientifiques n’ont été aussi précises sur les interdépendances entre les écosystèmes, le climat et les activités humaines. Jamais les engagements internationaux en faveur de la biodiversité n’ont été aussi nombreux. Mais leur traduction en décisions politiques demeure laborieuse.
Il est vrai que protéger un océan aussi vaste, aussi éloigné et aussi difficile à surveiller représente un défi considérable. Donc, les incertitudes scientifiques subsistent, les intérêts économiques divergent et les mécanismes de gouvernance sont complexes. Mais ces difficultés ne sauraient justifier une immobilité permanente.
La question posée aux gouvernements réunis à Hobart est finalement assez simple : faut-il attendre que les écosystèmes soient profondément dégradés pour décider de les protéger, ou sommes-nous encore capables d’agir pendant qu’il en est temps ?
L’Antarctique ne dispose d’aucun électeur, d’aucun gouvernement et d’aucune voix dans les négociations. Mais son avenir dépend des décisions prises par ceux qui prétendent agir au nom de l’intérêt commun.
Et si la véritable mesure de notre capacité à coopérer se trouvait précisément là, dans ces eaux glacées que presque personne ne voit, mais dont personne ne peut se passer ?
Source : communiqué d’Antarctica2030, octobre 2026, publié en amont de la 45e réunion de la CCAMLR, du 19 au 30 octobre 2026 à Hobart (Tasmanie).
(1) Antarctica2030 réunit des personnalités du monde politique, économique, médiatique, sportif et scientifique afin de soutenir la protection de l’océan Austral antarctique par la création d’aires marines protégées de la CCAMLR. La CCAMLR est l’organisme international chargé de la conservation des écosystèmes marins antarctiques et de la gestion de la pêche dans l’océan Austral.







