Des forêts suédoises vieilles de plusieurs siècles disparaissent sous la tronçonneuse. Au bout de la chaîne : des rayons de bricolage français. L’ONG Canopée a mené l’enquête, réuni les preuves, et choisi le Carrefour International du Bois de Nantes pour les rendre publiques — directement sur le stand du géant forestier mis en cause. Les preuves : des forêts centenaires rasées, des troncs de 180 ans destinés à l’export, et un label écologique qui ne tiendrait pas ses promesses. Alors, le bois que vous achetez en grande surface est-il vraiment issu de forêts gérées durablement ?
La Suède est l’un des pays les plus boisés d’Europe : les forêts couvrent près de 70 % de son territoire, soit environ 28 millions d’hectares. Façonnées sur des millénaires, ces forêts boréales — dominées par l’épicéa et le pin sylvestre — abritent une biodiversité exceptionnelle : des centaines d’espèces de mousses, de lichens, d’insectes et d’oiseaux qui ne survivent que dans des forêts anciennes et peu perturbées. Elles jouent aussi un rôle climatique majeur, en stockant d’immenses quantités de carbone. Pour les Samis, peuple autochtone du Grand Nord, elles sont bien plus qu’un écosystème : un territoire de vie, indissociable de leur culture et de leur économie. Mais la forêt suédoise est aussi une ressource industrielle considérable. Le secteur forestier représente l’un des piliers de l’économie nationale, pesant plusieurs milliards d’euros à l’export chaque année. C’est dans cette tension entre préservation et exploitation que s’inscrit l’affaire SCA.
Une mise en scène choc à Nantes
Ce jeudi 4 juin, le Carrefour International du Bois de Nantes (1) a été le théâtre d’une action surprenante. À 9h30 précises, une douzaine d’activistes de l’ONG Canopée ont envahi le stand de SCA (Svenska Cellulosa Aktiebolaget), le plus grand propriétaire forestier privé d’Europe. Vêtus de combinaisons blanches de police scientifique, ils ont entouré le stand d’une rubalise jaune frappée de l’inscription « FOREST CRIME SCENE – DO NOT CROSS » — soit « Scène de crime forestier, ne pas franchir ».
Des stickers affichant les preuves collectées sur le terrain ont été collés sur le stand et autour. Une banderole a également été déployée : « Déforestation en Suède, la France complice ».

Des preuves récoltées sur le terrain en Suède
Ce coup de théâtre n’était pas gratuit. Canopée venait de mener, en mai 2026, une mission d’enquête dans les forêts suédoises en partenariat avec l’ONG locale Protect the Forest (Skydda Skogen). Les résultats sont accablants.
L’équipe a visité dix forêts dans lesquelles SCA a effectué des coupes rases — c’est-à-dire l’abattage de tous les arbres d’une zone — alors que ces forêts présentaient une forte valeur de conservation. Elle a également inspecté cinq parcs à bois, dont celui d’une scierie qui exporte sa production vers la France, et y a découvert des grumes (des troncs abattus) âgées de plus de 180 ans.
Ces constats rejoignent ceux d’un rapport publié fin 2024 par Protect the Forest, qui documentait déjà plus de 500 cas problématiques impliquant SCA.
Le label FSC en question
Le cœur du problème tient à une contradiction flagrante. Les produits de SCA sont commercialisés en France sous la marque Silverwood, notamment dans les grandes surfaces de bricolage, et affichent le label FSC. Créé en 1993, le FSC (Forest Stewardship Council) est le label de certification forestière le plus reconnu au monde. Son principe : garantir aux consommateurs que le bois qu’ils achètent provient de forêts gérées de manière responsable, c’est-à-dire en préservant la biodiversité, les écosystèmes fragiles et les droits des populations locales. Pour obtenir cette certification, les entreprises s’engagent à respecter un cahier des charges strict, contrôlé par des organismes indépendants.
Or les coupes rases dans des zones à haute valeur écologique et l’exploitation d’arbres plusieurs fois centenaires sont précisément ce que ce type de certification est censé interdire. Si les constats de Canopée sont avérés, c’est tout le système de contrôle du label qui se trouve mis en défaut — et avec lui, la confiance que les consommateurs placent dans ce logo affiché en rayon.
Face aux accusations, SCA a jusqu’ici qualifié chaque cas d’« erreur individuelle ». Mais avec plus de 500 cas documentés par Protect the Forest et les nouvelles preuves rapportées par Canopée, cette ligne de défense peine à convaincre.
Des conséquences humaines aussi
Les équipes de Canopée ont également mesuré l’impact de ces coupes sur les Samis, peuple autochtone vivant dans le nord de la Suède, de la Norvège et de Finlande. Reconnus comme peuple indigène par ces trois pays, les Samis pratiquent depuis des millénaires l’élevage de rennes, une activité qui structure leur culture, leur économie et leur identité.
Cet élevage dépend directement de la forêt. En hiver, lorsque le sol est recouvert de neige, les rennes se nourrissent principalement de lichens qui poussent sur les arbres et au sol des forêts anciennes. Ces lichens, lents à se former, ne se développent que dans des forêts matures, non perturbées. Une coupe rase détruit en quelques heures ce que la nature a mis des décennies à construire — et prive les troupeaux de leur principale source d’alimentation pendant les mois les plus rudes.
Les forêts jouent également un rôle clé dans les déplacements saisonniers des rennes, qui parcourent de longues distances entre leurs zones d’été et d’hiver. La fragmentation du territoire liée aux coupes rases perturbe ces couloirs de migration, parfois utilisés depuis des générations.
Pour les communautés samies, la perte de ces forêts n’est donc pas seulement une question environnementale : c’est une menace directe sur leur capacité à perpétuer un mode de vie qui leur est garanti, en théorie, par le droit international.
SCA a refusé de répondre
Canopée avait pourtant cherché à engager un dialogue. Le 9 mai 2026, une délégation s’est rendue à Umeå, en Suède, lors d’une foire forestière où SCA était présent, pour obtenir une réponse directe. Sans succès. Une demande formelle par courrier électronique a ensuite été adressée à l’entreprise, posant notamment des questions sur la présence de bois anciens dans ses parcs. SCA a finalement choisi de ne répondre à aucun de ces éléments.
C’est ce silence qui a conduit Canopée à organiser l’action du 4 juin à Nantes.

Un enjeu européen
Cette affaire s’inscrit dans un contexte politique plus large, celui d’un bras de fer entre les ambitions environnementales de l’Union européenne et les intérêts de l’industrie forestière.
Ces dernières années, Bruxelles a tenté de renforcer la protection des forêts à travers plusieurs textes majeurs : le règlement européen sur la déforestation, qui vise à interdire l’importation de produits contribuant à la destruction des forêts dans le monde ; la stratégie pour la biodiversité, qui fixe des objectifs de protection des écosystèmes à l’horizon 2030 ; ou encore les règles sur les puits de carbone, qui encadrent la manière dont les forêts peuvent être comptabilisées dans les bilans climatiques des États.
Sur chacun de ces dossiers, la Suède a figuré parmi les États membres les plus actifs pour freiner, affaiblir ou retarder les législations proposées. Le pays défend une conception de la gestion forestière fondée sur l’exploitation intensive, qu’il présente comme compatible avec le développement durable — une thèse que les pratiques documentées de SCA contribuent à fragiliser.
Le volet franco-suédois ajoute une dimension supplémentaire. Depuis la visite d’État d’Emmanuel Macron en Suède en janvier 2024, au cours de laquelle la forêt a été identifiée comme l’un des axes prioritaires du rapprochement bilatéral, les deux filières industrielles entretiennent des échanges réguliers, notamment via les ambassades. Pour Canopée, ce rapprochement n’est pas anodin : en s’alignant sur les positions suédoises, la France risque de peser contre les législations européennes qu’elle prétend par ailleurs soutenir.
L’enjeu dépasse donc largement le cas SCA. C’est la question de ce que l’Europe est prête à sacrifier — ou à protéger — dans ses dernières forêts naturelles qui se joue en filigrane.
(Source : rapport de Protect the Forest, « SCA-Files – 500 single mistakes », décembre 2024 : sca-files.skyddaskogen.se)
(1) Le Carrefour International du Bois est le plus grand salon professionnel européen dédié au bois, réunissant tous les deux ans à Nantes plus de 600 exposants et…Le Carrefour International du Bois est le plus grand salon professionnel européen dédié au bois, réunissant tous les deux ans à Nantes plus de 600 exposants et 11 000 visiteurs internationaux — industriels, négociants, architectes et constructeurs — pour trois jours d’échanges commerciaux et de découverte des dernières innovations de la filière.







