On parle beaucoup de réindustrialisation, de souveraineté, d’intelligence artificielle et de puissance européenne. Laurent Bloch, dans son dernier ouvrage, pose une question beaucoup plus embarrassante : avec quelles technologies, quels logiciels, quels processeurs et quelles compétences ? Dans Pour une réindustrialisation numérique !, il défend une thèse simple et radicale : l’informatique n’est plus un secteur parmi d’autres de l’économie, elle est devenue l’infrastructure industrielle dont dépendent presque toutes les autres. Or l’Europe, et singulièrement la France, a largement abandonné les moyens industriels de cette puissance. À l’heure de l’IA, la question n’est donc plus seulement de mesurer notre dépendance, mais de savoir comment reconstruire une puissance informatique européenne.
L’année 2024 restera marquée d’une pierre blanche dans l’histoire des sciences car les prix Nobel de physique et de chimie ont été décernés à des informaticiens : l’IA était à la une de tous les journaux. L’informatique domine l’économie mondiale parce que tout produit industriel est informatisé, que les plus grandes entreprises mondiales sont informatiques, mais la plupart ne fabriquent aucun objet matériel, uniquement conception et logiciel. L’Europe ne s’est pas aperçue de cette situation. Vouloir être une puissance dans le monde numérique sans capacité informatique, c’est comme vouloir être une puissance maritime sans chantiers navals, c’est-à-dire être à la merci de ceux qui voudront bien vous les vendre au prix qu’ils décideront.
C’est sur ce constat, volontairement brutal, que Laurent Bloch construit son essai. Et le titre est à prendre au sérieux : il ne réclame pas simplement davantage de « numérique », encore moins davantage d’applications, de startup ou de services en ligne ; il parle bien de réindustrialisation.
Le numérique n’est pas immatériel
C’est sans doute le premier mérite du livre : rappeler que le fameux « monde dématérialisé » repose sur une quantité considérable de matière, de machines, d’usines, de capitaux, d’énergie et surtout de savoir-faire.
Un smartphone semble être un objet de consommation ordinaire. Mais derrière son écran se déploie une chaîne industrielle extraordinairement complexe : architecture des processeurs, logiciels de conception des circuits, semi-conducteurs, machines de lithographie, systèmes d’exploitation, centres de données, réseaux, logiciels et désormais modèles d’intelligence artificielle. Et cette chaîne est contrôlée par un nombre étonnamment réduit d’entreprises. Laurent Bloch insiste notamment sur la place de TSMC à Taïwan dans la fabrication des semi-conducteurs les plus avancés, d’ASML aux Pays-Bas pour les machines de photolithographie, ainsi que sur celle des grandes entreprises américaines dans la conception des circuits et des logiciels. C’est « Etre à la merci de ceux qui voudront bien vous les vendre et au prix qu’ils fixeront » explique Michel Wieviorka, directeur de la collection aux éditions de l’Aube. « Pourtant, la France et l’Europe tardent à en tirer les conséquences, au risque de compromettre leur souveraineté numérique. » prévient-il. L’auteur décrit cette situation et appelle à une prise de conscience.
Autrement dit, derrière l’apparente fluidité du numérique se cache une industrie lourde, très lourde même. Les investissements nécessaires à la production des technologies les plus avancées se comptent en dizaines de milliards de dollars, tandis que la constitution des équipes d’ingénieurs capables de les concevoir et de les exploiter demande des années. Laurent Bloch explique : « Plusieurs chapitres du livre décrivent les postes principaux de la production d’artefacts informatiques. Nous verrons que chacun de ces postes, pour les productions à la pointe de la technique, est occupé par un très petit nombre d’acteurs, c’est le fait de la concurrence monopolistique, au total une quinzaine d’entreprises : logiciels de conception de circuits électroniques (trois entreprises américaines) ; conception de circuits électroniques, notamment les systèmes sur une puce (System on Chip, SoC, ou microprocesseurs, jusqu’à cent milliards de transistors chacun) qui animent vos téléphones et vos ordinateurs (six à dix entreprises selon les conventions, surtout américaines, une britannique, une coréenne) ; fabrication de machines à fabriquer les circuits électroniques (une entreprise néerlandaise) ; fabrication de circuits électroniques (deux entreprises, taïwanaise et coréenne) ; écriture des logiciels qui pilotent vos téléphones et vos ordinateurs, notamment les systèmes d’exploitation (trois entreprises américaines). L’IA ne sera pas oubliée. Nous verrons ainsi que l’industrie informatique – électronique est une industrie lourde, qui nécessite pour chaque produit des investissements en dizaines de milliards de dollars. La construction d’une usine de microprocesseurs prend cinq ans, à condition de déjà disposer des milliers d’ingénieurs et de techniciens formés à cet effet, et sa production prendra quelques années supplémentaires à atteindre un rythme de croisière qui permette la commercialisation des produits au coût marginal. »
Voilà qui change quelque peu l’image du jeune entrepreneur génial bricolant la prochaine révolution numérique dans son garage.
Nous ne sommes pas seulement entrés dans l’ère de l’IA
Laurent Bloch replace cette transformation dans une histoire beaucoup plus longue où, pour lui, nous vivons depuis les années 1970 une véritable révolution industrielle informatique, comparable par son ampleur aux précédentes révolutions fondées sur la machine à vapeur, puis sur l’électricité et le moteur à combustion.
Le tournant décisif est celui du microprocesseur et sa diffusion massive a permis à l’informatique de sortir des centres de calcul pour pénétrer progressivement l’ensemble de l’économie et de la société. L’ordinateur n’est donc plus seulement un outil posé sur un bureau car il se trouve dans les automobiles, les avions, les machines-outils, les téléphones, les systèmes bancaires, les hôpitaux, les réseaux électriques, les infrastructures militaires ou les chaînes logistiques. Il organise aussi le commerce mondial et une part croissante de nos relations sociales.
L’intelligence artificielle n’est, dans cette perspective, que la manifestation la plus spectaculaire d’une transformation beaucoup plus profonde.
Ce déplacement du regard est essentiel : nous parlons volontiers de « transition numérique » comme s’il s’agissait d’équiper les entreprises de nouveaux outils. Bloch nous invite au contraire à comprendre que l’informatique est devenue le système nerveux de l’industrie contemporaine.
Quand le « cerveau d’œuvre » remplace la main-d’œuvre
L’une des expressions les plus intéressantes du livre est celle de « cerveau d’œuvre ». Elle permet à Laurent Bloch de décrire un déplacement historique de la valeur.
Les premières révolutions industrielles ont multiplié la puissance physique disponible. La révolution informatique multiplie désormais la capacité de concevoir, calculer, automatiser, reproduire et coordonner. Le logiciel possède à cet égard une propriété économique extraordinaire : une fois écrit, il peut être reproduit presque indéfiniment à un coût marginal très faible. Ainsi, un même programme peut piloter des millions de machines, gérer des millions de transactions ou organiser une activité industrielle à l’échelle de la planète.
Et c’est ici qu’apparaît une autre particularité fondamentale de l’économie numérique. Laurent Bloch écrit : « Avec un prix de revient unitaire du produit informatique à peu près nul, cette structure capitalistique engendre un régime de concurrence monopolistique, ce pourquoi il y a un seul Microsoft, un seul Google, un seul Apple. » Cette formule de forte concentration des marchés numériques, d’économies d’échelle et d’effets de réseau permet de comprendre un phénomène que l’on réduit trop souvent à la seule puissance commerciale des géants du numérique. Si concevoir le premier exemplaire d’un logiciel, d’un système d’exploitation ou d’un service numérique exige des investissements considérables, reproduire ensuite ce produit pour dix, cent millions ou plusieurs milliards d’utilisateurs ne coûte presque rien en comparaison. À cela s’ajoutent les effets de réseau : plus un système est utilisé, plus il devient attractif, plus il impose ses standards et plus il devient difficile pour un concurrent de le déloger.
La concentration n’est donc pas seulement un accident de l’histoire du numérique puisqu’elle est, dans une certaine mesure, inscrite dans son économie même. Et cela donne une dimension supplémentaire à la question européenne : entrer tardivement dans cette compétition signifie devoir affronter des acteurs qui ont déjà atteint une taille mondiale et imposé leurs technologies, leurs écosystèmes et parfois leurs standards. La richesse se déplace ainsi progressivement vers la conception. Celui qui maîtrise le logiciel, l’architecture du processeur, les données et les outils de production maîtrise une part croissante de la chaîne de valeur.
L’auteur s’explique : « L’informatique, répandue désormais dans toutes les activités humaines, permet l’automatisation de toutes les tâches répétitives, ou en termes plus techniques susceptibles d’être décrites sous la forme d’un algorithme. Que ces tâches soient physiques ou immatérielles. Les avantages procurés par cette informatisation sont tels que tout ce qui peut être informatisé le sera, et que les anciens procédés techniques n’ont aucune chance de subsister après l’informatisation du processus considéré. Les emplois liés à de telles tâches sont donc voués au déclin, remplacés par des automates programmables, autrement dit des ordinateurs. En France la proportion d’ouvriers dans la population active a été divisée par 2 au cours du dernier demi-siècle, cependant d’ailleurs que leur rémunération relative augmentait, parce que de plus en plus ils travaillent dans des emplois de maintenance, de réglage, de logistique, qui demandent des qualifications supérieures à celles des anciens ouvriers spécialisés (OS).
Les travaux qui fournissent les emplois d’aujourd’hui (et fourniront encore plus ceux de demain) sont ceux qui ne peuvent se passer de l’intervention humaine, parce qu’ils font appel à l’intellection, ou à l’affectivité, ou à l’intuition, ou à une combinaison de ces trois aptitudes auxquelles ne peuvent suppléer ni les algorithmes ni même l’intelligence artificielle. Nous dirons que le cerveau d’œuvre, qui associe l’humain à ses auxiliaires informatiques, se substitue progressivement à la main d’œuvre. Cette substitution appelle une modification du système éducatif, parce qu’un bon niveau d’éducation sera de plus en plus la condition d’accès à un emploi convenable.
Faire appel au cerveau d’œuvre signifie que les gens au travail doivent réfléchir, et même penser. La réflexion, et a fortiori la pensée, ne se déclenchent pas sur ordre, l’encadrement hiérarchique et autoritaire n’y peut rien, sauf nuire. Ce qui peut stimuler le travail intellectuel, c’est ce que Michel Volle appelle le commerce de la considération. Les relations de travail et l’organisation des entreprises doivent donc changer.«
La question industrielle devient donc inséparable d’une question intellectuelle : qui sait concevoir ?
L’Europe, puissance réglementaire mais puissance informatique ?
C’est ici que le livre devient franchement politique.
Laurent Bloch reproche à la France et plus largement à l’Europe de ne pas avoir compris assez tôt la nature de cette révolution. Nous avons continué à penser l’industrie à travers l’image de l’usine traditionnelle alors que la valeur se déplaçait vers les processeurs, le logiciel, les systèmes d’exploitation, les réseaux et les plateformes. Sur son blog, il explique la « médiocrité de la politique française » : « Lors des dernières campagnes électorales tous les partis ont entonné un hymne à la réindustrialisation de la France, et on ne peut que les approuver, parce que la France est le pays le plus désindustrialisé de l’Union européenne avec la Grèce, ce qui a des effets désastreux sur la balance du commerce extérieur. Mais quant aux modalités pratiques de cette réindustrialisation les programmes sont imprécis. Souvent ils laissent espérer le retour sur le sol national des industries manufacturières du premier XXe siècle, sans doute pour donner des espoirs à ceux que le départ de ces usines vers la Roumanie ou vers le Bangladesh a laissés sur le carreau, mais cet espoir est vain, pour fabriquer des automobiles de marques Renault ou Peugeot la Roumanie, le Maroc, la Turquie possèdent par rapport à la France des avantages concurrentiels qui ne vont pas disparaître.«
L’Europe conserve certes des acteurs essentiels. ASML en constitue l’exemple le plus spectaculaire. Mais l’écosystème global reste dominé par des entreprises américaines et asiatiques.
Le paradoxe européen apparaît alors clairement : nous voulons réglementer le numérique, protéger les données, encadrer l’intelligence artificielle et revendiquer notre souveraineté technologique tout en utilisant massivement des infrastructures, des processeurs, des systèmes d’exploitation, des plateformes et des logiciels conçus ailleurs.
La métaphore maritime employée par Bloch prend ici tout son sens : peut-on durablement revendiquer une autonomie stratégique lorsque les « navires » dont dépend notre économie sont construits par d’autres ?
Réindustrialiser, mais pour fabriquer quoi ?
Le livre a aussi le mérite de bousculer un mot devenu presque consensuel dans le débat public : « réindustrialisation ». Tout le monde ou presque veut aujourd’hui réindustrialiser la France. Mais de quelle industrie parle-t-on ?
Laurent Bloch se méfie d’une vision nostalgique qui consisterait à imaginer le retour massif des industries manufacturières du XXe siècle car l’enjeu n’est pas de reconstruire à l’identique le monde industriel disparu. Il est de prendre position dans les industries qui structurent celui qui arrive.
C’est probablement l’un des points les plus stimulants de l’essai : réindustrialiser ne signifie pas revenir en arrière ; cela signifie choisir les endroits où se fabrique désormais la puissance. Et ces endroits ne ressemblent pas toujours à l’image que nous nous faisons d’une usine. Ils s’appellent semi-conducteurs, architectures informatiques, logiciels, cybersécurité, intelligence artificielle, cloud, réseaux ou informatique embarquée.
Tout commence donc à l’école
À ce stade du raisonnement, Laurent Bloch opère un déplacement qui pourrait sembler surprenant : de l’industrie, il passe à l’éducation. Mais la logique est implacable.
Si la ressource stratégique essentielle est désormais la capacité de conception, alors une politique industrielle ne peut se limiter à distribuer des subventions ou construire des usines. Il faut former ceux qui sauront inventer, programmer, comprendre et maîtriser les systèmes.
L’auteur plaide ainsi pour un véritable enseignement de la science informatique. Pas seulement apprendre à « utiliser le numérique », mais comprendre ce qu’est un algorithme, un programme, une architecture informatique, un réseau. La nuance est considérable. Savoir utiliser un logiciel n’est pas davantage connaître l’informatique que savoir conduire une automobile ne signifie connaître la mécanique. Une nation composée d’excellents utilisateurs de technologies étrangères ne devient pas pour autant une puissance technologique.
Il faut « Enseigner la science informatique ». Il explique sur son blog « qu’une technologie associe à un ensemble de techniques les idées et les textes qui permettent leur mise en œuvre. Et une technologie s’appuie sur une ou plusieurs sciences. La mécanique automobile mobilise tout un ensemble de savoirs, consignés dans des textes qui reposent sur différentes branches de la physique et de la chimie, de la thermodynamique à la mécanique théorique, elles-mêmes appuyées sur des théories mathématiques. Bref, un ingénieur automobile doit posséder de solides bases en physique, en chimie et en mathématique. Ainsi, derrière les logiciels et les appareils informatiques que nous utilisons quotidiennement il y a la science informatique, dont tout informaticien doit posséder les bases. L’existence d’une science informatique est parfois contestée par les tenants d’autres disciplines, ce qui est une particularité française, dans tous les autres pays l’informatique est reconnue comme discipline scientifique et enseignée comme telle tant dans les écoles secondaires qu’à l’université. Nous donnerons l’exemple du Royaume-Uni, mais nous aurions également pu citer la Corée du Sud, Israël, etc.
Ce parti-pris français contre la science informatique, peut-être hérité des classifications des sciences d’Auguste Comte (1798 – 1857) et de Claude Bernard (1813 – 1878), a des conséquences fâcheuses : c’est à cause de lui que notre pays est particulièrement en retard pour l’enseigner, et particulièrement déficitaire en personnels compétents dans ce domaine. En 2024, seulement 22 postes ont été ouverts à la toute nouvelle agrégation d’informatique, pour 315 à l’agrégation de mathématique, déjà largement pourvue.
La science informatique comporte un versant théorique et un versant pratique, étroitement associés. Elle est une science formelle, à côté de la mathématique et de la linguistique, sa généalogie la fait descendre de la logique plus que de la mathématique.«
Puisque les activités les plus rentables sont les activités intellectuelles de conception et de programmation de logiciel, la clé incontournable du succès dans cette activité est la formation des ingénieurs, des chercheurs, des techniciens.
Une thèse forte, qui appelle aussi quelques nuances
Le livre de Laurent Bloch est volontairement combatif. C’est sa force, mais aussi ce qui invite à poursuivre la discussion car reconstruire une puissance numérique européenne ne peut sans doute pas signifier reproduire intégralement, sur le sol européen, toutes les composantes de la chaîne informatique mondiale. La spécialisation internationale existe, les interdépendances ne disparaîtront pas et l’autonomie absolue serait probablement aussi irréaliste qu’excessivement coûteuse.
La vraie question devient alors plus subtile : quelles dépendances pouvons-nous accepter et lesquelles deviennent stratégiquement dangereuses ? Faut-il maîtriser la fabrication des processeurs les plus avancés ? Leur conception ? Les logiciels qui permettent de les dessiner ? Le cloud ? Les systèmes d’exploitation ? Les grands modèles d’intelligence artificielle ? Les infrastructures de calcul ? Probablement pas tout avec la même intensité. Mais renoncer à trop de maillons simultanément revient effectivement à perdre sa capacité de négociation et, finalement, sa liberté de choix.
C’est là que l’essai dépasse la seule question informatique. Il pose celle de la souveraineté dans un monde d’interdépendances.
La souveraineté commence peut-être par savoir comment fonctionne le monde
Pour une réindustrialisation numérique ! raconte moins le retard français qu’une erreur de perception. Nous continuons souvent à séparer l’économie « réelle » du numérique. En effet, d’un côté, les usines, les voitures, les avions, l’énergie, les objets ; de l’autre, les ordinateurs, les applications et l’intelligence artificielle. Cette séparation n’a plus beaucoup de sens puisque l’industrie est devenue informatique et l’informatique est devenue industrielle.
C’est pourquoi le livre de Laurent Bloch arrive à un moment particulièrement intéressant face à l’explosion de l’iIA qui nous fascine par ses performances visibles : textes, images, traduction, recherche, programmation. Mais derrière chaque réponse apparemment immatérielle d’une IA se trouvent des puces, des machines, des centres de données, des réseaux, des logiciels, des ingénieurs et des investissements gigantesques.
La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir ce que l’Europe fera avec l’intelligence artificielle, mais de savoir quelle part de l’intelligence artificielle — et plus largement du monde informatique qui la rend possible — l’Europe sera encore capable de fabriquer elle-même.
Et c’est précisément là que l’avertissement de Laurent Bloch prend toute sa portée : à force de croire que le numérique était immatériel, nous avons peut-être oublié qu’il fallait aussi des usines pour fabriquer l’avenir.
Reconstruire une puissance informatique
Laurent Bloch ne se contente pas de diagnostiquer la dépendance européenne. Son livre est bien un plaidoyer pour l’action : il considère qu’une réindustrialisation numérique est possible, mais qu’elle suppose de reconstruire des capacités de conception et de production, de former massivement à l’informatique et de mener une véritable politique industrielle. Le point central n’est donc pas seulement « peut-on reprendre la main ? », mais plutôt « comment reconstruire une puissance informatique ? »
Car cette puissance ne se décrète pas et elle ne naîtra pas davantage de quelques proclamations sur la « souveraineté numérique » ou de la seule multiplication des startup. Elle suppose des choix de long terme : déterminer les technologies que l’Europe juge stratégiques, accepter d’y investir massivement, préserver et développer ses capacités de recherche, former les ingénieurs et les informaticiens dont elle aura besoin, mais aussi donner à l’ensemble de la société une véritable culture de l’informatique.
Laurent Bloch nous oblige à nous demander ce que signifie encore être une puissance dans un monde où la maîtrise des logiciels, des processeurs, des réseaux, des données et désormais de l’intelligence artificielle conditionne une part croissante de notre autonomie économique, scientifique, militaire et démocratique.
L’Europe ne part pas de rien car elle dispose de chercheurs, d’ingénieurs, d’universités, d’entreprises, de compétences industrielles et de quelques acteurs technologiques essentiels. Mais posséder des briques du système ne suffit pas si l’on ne sait plus construire l’édifice. La réindustrialisation numérique défendue par Laurent Bloch consiste précisément à retrouver cette capacité : ne plus être seulement utilisateur, client ou régulateur des technologies conçues ailleurs, mais redevenir concepteur et producteur d’une partie du monde numérique.
C’est peut-être le paradoxe que révèle ce livre : nous n’avons jamais autant parlé de souveraineté numérique au moment même où nos dépendances technologiques deviennent aussi visibles. L’intelligence artificielle ne fait que rendre cette contradiction plus spectaculaire.
Et c’est pourquoi la question posée par l’ouvrage dépasse largement l’informatique. Elle concerne la place que l’Europe entend occuper dans le monde qui vient : une puissance peut-elle durablement choisir son avenir si elle ne maîtrise plus suffisamment les technologies avec lesquelles cet avenir se fabrique ?
Après des études de statistiques Laurent Bloch a travaillé à l’Insee, à l’Ined, au Cnam, créé le Service informatique scientifique de l’Institut Pasteur, été Responsable de la sécurité informatique de l’Inserm, Directeur du système d’information de l’université Paris Dauphine.
Pour une réindustrialisation numérique ! de Laurent Bloch – Editions de l’Aube / Collection « Voix et regards » dirigée par Michel Wieviorka, 21 août 2026 – 208 pages







