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Taylor Swift, Michael Jackson… et le défi de la souveraineté identitaire

Tribune libre

Bonne nouvelle : votre voix, votre visage et même votre dépouille numérique sont désormais des produits dérivés. Mauvaise nouvelle : ce n’est pas vous qui touchez les royalties. Taylor Swift vient de déposer son timbre vocal comme une marque de lessive, Maria Callas remonte sur scène près de cinquante ans après sa mort, et Michael Jackson continue benoîtement de sortir des inédits. Pendant que l’on s’extasie devant ces prouesses, l’IA générative s’offre tranquillement nos identités — vivants ou morts, qu’importe — et nos lois, écrites à l’ère du fax, regardent ailleurs. L’Europe a toutes les cartes en main pour reprendre le contrôle. Encore faudrait-il qu’elle joue avant que San Francisco et Pékin n’aient distribué les rôles à notre place.
Francis Lelong, entrepreneur du numérique, CEO d’Alegria.group, observe depuis plus de vingt ans les mutations de l’économie digitale. Dans cette tribune, il alerte sur un angle mort béant du droit européen face à l’explosion de l’IA générative : la protection de nos voix, de nos visages et même de notre identité post-mortem.

De Taylor Swift à Michael Jackson, l’IA vole nos voix, clone nos visages et ressuscite nos morts sans demander la permission : le 24 avril 2026, Taylor Swift a déposé aux États-Unis trois demandes de marque pour protéger son empreinte vocale et son image contre les usages non consentis de l’IA. Réflexe d’artiste milliardaire surprotégée ? Non, c’est un signal d’alarme mondial. Quand l’une des artistes les plus populaires de la planète doit déposer sa voix comme marque pour se protéger, c’est que la menace a changé de nature. L’intelligence artificielle générative permet désormais
de cloner une voix en quelques secondes, de générer une image à l’identique et de faire tenir à un individu des propos ou une prestation qu’il n’a jamais tenus. Le problème est qu’aujourd’hui, les cadres juridiques qui devaient nous protéger datent d’avant l’ère du deep fake.

La voix et l’image ne sont plus seulement des attributs de la personnalité, elles sont devenues des actifs exploitables, cessibles et contrefaisables. La mort n’est plus une protection. Le cas des artistes disparus révèle l’angle mort de nos droits. Maria Callas chante à nouveau (1), et Michael Jackson sort de nouveaux morceaux (2). Ces résurrections génèrent du chiffre d’affaires, alimentent des plateformes, et se font le plus souvent sans consentement préalable des ayants droit ou en exploitant des contrats signés à une époque où nul n’imaginait ce scénario. La question n’est plus de savoir si la technologie le permet mais qui décide ? À quelles conditions ? Avec quelle traçabilité ? À date, les plateformes décident, les ayants droit se plaignent et les tribunaux tranchent après des années de procédures.

Le RGPD ne suffit plus

L’Europe dispose d’un avantage structurel avec un droit de la donnée biométrique parmi les plus stricts au monde, une culture juridique du droit à l’image, et l’AI Act entré en vigueur en 2024. Ces dispositifs ont été pensés pour protéger les vivants contre l’exploitation de leurs données mais ne couvrent pas la résurrection numérique, ni le clonage vocal à des fins commerciales, ni la cession d’identité post-mortem à des tiers. Faute d’un cadre opérationnel, nous sommes en train de déléguer par défaut la gestion des identités numériques, vivants ou décédés, à des acteurs dont le siège social est à San Francisco ou à Pékin, et dont le modèle économique repose précisément sur l’exploitation sauvage de ces données.

Trois mesures concrètes à inscrire à l’agenda européen

Première mesure, la création d’un registre européen des identités numériques protégées. Toute exploitation commerciale d’une empreinte vocale, faciale ou corporelle doit faire l’objet d’un enregistrement préalable et d’un consentement explicite, y compris pour les personnes décédées depuis moins de 70 ans.
Deuxième mesure, l’instauration d’un droit post-mortem d’opposition transmissible aux héritiers. Sur le modèle du droit moral en droit d’auteur, les ayants droit doivent disposer d’un outil juridique permettant d’interdire ou d’encadrer toute résurrection numérique sans accord préalable.
Troisième mesure, la mise en place d’une responsabilité renforcée des plateformes distributrices. Tout contenu généré par IA impliquant l’identité d’un tiers doit être labellisé, tracé, et soumis à une présomption de responsabilité de la plateforme, à charge pour elle de prouver le consentement.
La France a une opportunité historique de porter ce chantier à l’échelle européenne. Non par romantisme souverainiste, mais parce qu’elle dispose d’une tradition juridique et d’une industrie culturelle qui ont tout à perdre dans un marché non régulé. La souveraineté numérique ne se gagne pas uniquement en subventionnant des data centers mais se construit d’abord dans des textes de loi adaptés à leur temps. Chaque mois sans cadre est un mois où des acteurs privés extra européens fixent les règles à notre place.

Francis Lelong – CEO d‘Alegria.group, co-fondateur de Sarenza

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Le texte de Francis Lelong a le mérite de poser une question devenue centrale : à qui appartiennent désormais nos visages, nos voix, nos gestes et, demain, nos doubles numériques ? Mais sa démonstration repose sur une confusion dangereuse entre protection des personnes, extension infinie de la propriété intellectuelle et contrôle industriel des identités humaines.

Présenter la voix ou le visage comme des « actifs exploitables » à protéger par des mécanismes proches du dépôt de marque revient à transformer l’identité humaine en marchandise patrimoniale permanente. Or c’est précisément ce basculement qui menace les libertés publiques. Car une fois qu’une voix ou une apparence deviennent des propriétés exclusives négociables, transmissibles et monétisables, ce ne sont plus seulement les plateformes qui gagnent du pouvoir : ce sont aussi les grandes entreprises culturelles, les majors et les détenteurs de catalogues qui pourront verrouiller durablement l’usage des représentations humaines.

Le cas de Taylor Swift illustre moins un vide juridique qu’une privatisation accélérée du vivant symbolique. Une célébrité mondiale disposant d’armées d’avocats peut déposer sa voix, défendre son image et poursuivre les imitateurs. Mais qu’en est-il des citoyens ordinaires ? Le risque est de créer un droit à deux vitesses : protection maximale pour les puissants, exposition totale pour les autres.
Par ailleurs, l’auteur présente le RGPD comme obsolète face à l’IA générative. C’est discutable. Le droit européen contient déjà des outils puissants : droit à l’image, protection des données biométriques, consentement, droit moral, lutte contre l’usurpation d’identité, responsabilité des diffuseurs. Le problème principal n’est pas tant l’absence de droit que l’incapacité politique à faire appliquer les règles existantes aux géants technologiques.

La proposition d’un « registre européen des identités numériques protégées » soulève également des questions considérables. Qui administrerait ce registre ? Quels critères permettraient d’authentifier une identité ? Comment éviter qu’il ne devienne un gigantesque dispositif de surveillance biométrique à l’échelle européenne ? Vouloir protéger les individus par un fichage centralisé de leurs caractéristiques vocales et faciales pourrait produire exactement l’inverse de l’effet recherché.

De même, l’idée d’un droit post-mortem de soixante-dix ans pose un problème démocratique et culturel. Faut-il vraiment empêcher toute recréation artistique, documentaire, satirique ou pédagogique autour des figures disparues sans l’autorisation préalable d’ayants droit privés ? Une société démocratique ne peut réduire la mémoire collective à un système de licences commerciales perpétuelles.

Le véritable enjeu n’est peut-être pas de transformer l’identité humaine en propriété intellectuelle renforcée, mais de construire un droit de l’intégrité numérique fondé sur trois principes plus équilibrés : le consentement explicite des personnes vivantes, la transparence des contenus synthétiques et la limitation stricte des usages trompeurs ou manipulatoires.

L’Europe doit effectivement agir. Mais elle doit éviter deux pièges symétriques : abandonner nos identités aux plateformes américaines et chinoises d’un côté, ou créer de l’autre un capitalisme biométrique européen où chaque visage, chaque voix et chaque souvenir deviendraient des actifs privés sous contrôle contractuel.

La question n’est pas seulement juridique ou économique. Elle est profondément politique et philosophique : dans une société gouvernée par l’IA générative, voulons-nous protéger les personnes… ou transformer définitivement les êtres humains en marques exploitables ?

(1) Le spectacle « Callas in Concert », produit par BASE Hologram, existe depuis 2018 et tourne dans le monde entier. La voix de Maria Callas y est remastérisée numériquement à partir d’enregistrements originaux, tandis que son image est reconstruite par intelligence artificielle, avec des doublures filmées sur fond vert pour reproduire ses gestes. Une représentation est notamment programmée au Gran Teatro CaixaBank de Madrid le 2 mai 2026, soit quelques jours avant la publication de la tribune. Maria Callas étant morte en septembre 1977, on est bien à près de cinquante ans après sa disparition.

(2) Michael Jackson continue de faire l’objet de publications posthumes de morceaux inédits ou retravaillés par son estate et les producteurs détenteurs de son catalogue. La page documentaire recensant les morceaux inédits de Michael Jackson rappelle qu’après sa disparition, Sony a signé un accord de 250 millions de dollars avec ses ayants droit afin d’exploiter et publier des œuvres posthumes pendant plusieurs années.

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